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Jérôme Latta

 

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Sau et la foire aux bestiaux

12 petits lots

Canal+ et le football français vont jouer leur peau dans les semaines qui viennent, avec l'appel d'offres sur les droits de la Ligue 1 2008-2012. Découpé en tranches, combien vaut le championnat de France? Et qu'est-ce qui nous attend sur les écrans?
Bonus: le French poker tour.
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L'expression "poker menteur" aura été employée à foison pour évoquer l'appel d'offres et ses préliminaires. Depuis le début de la saison précédente, les relations se sont nettement tendues entre Canal+ et le football professionnel. Les 600 millions annuels du précédent appel d'offres se sont avérés être aussi un fardeau pour des clubs qui peinent à en justifier l'utilisation auprès de leur diffuseur – lequel déplore le niveau de spectacle de la compétition nationale. "L'exode" des meilleurs joueurs et l'absence d'amélioration significative des stades ne plaident pas en faveur des clubs.

Canal et les clubs en froid
Le mécontentement du diffuseur est donc devenu perceptible à l'antenne: plus question de brider l'irritation des commentateurs ni d'occulter le débat sur "le niveau de la L1" – et donc sur sa valeur économique. Des déclarations de plus en plus cinglantes ont suivi, déclenchant une guerre de la communication entre les protagonistes. Chacun y est allé de ses communiqués, de ses déclarations et de son lobbying, expliquant la situation en noircissant le tableau (Canal+) ou en l'enjolivant à l'excès (le président de la Ligue et les présidents de clubs). Quand l'un invoquait l'érosion des audiences, les autres répliquaient par des enquêtes montrant le poids du football dans la motivation des abonnés (lire ci-dessous "French poker tour").

Pour ne rien arranger, les clubs ont brisé leur unité de façade: la création de Football avenir promotion (FAP), sorte de G14 à la française réunissant les "clubs premiers" (sic) sous la houlette de Jean-Claude Darmon, a semé la discorde et accentué la fracture entre les "grand" clubs "qui investissent dans les joueurs" selon Jean-Michel Aulas, et les autres (lire "Comment l'élite veut rétrécir le foot", numéro 39). Aujourd'hui mis de côté pour afficher un front plus uni, ce lobby a déjà obtenu gain de cause sur sa première revendication: une répartition plus "élitiste" des droits télé, négociée en toute discrétion. Encore faut-il en obtenir le plus possible.

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Le foot français a-t-il un avenir ?
La Ligue ne joue plus sur du velours depuis la fusion entre Canalsat et TPS, qui a provisoirement anéanti la concurrence sur le marché de la télé payante. Elle doit miser sur l'émergence de nouveaux clients, comme les fournisseurs d'accès à Internet ou les opérateurs de téléphonie mobile. Mais la plupart ne se sont pas positionnés, Orange affirmant à plusieurs reprises ne pas être intéressé par les lots principaux. Sauf bluff, Canal est donc en position de force.

En dépit de la dévaluation encore théorique de notre sport national, Canal ne peut pas se permettre de perdre la Ligue 1, sous peine de susciter une hémorragie d'abonnés, ce qui aurait des effets désastreux. Surtout, la société du groupe Vivendi se trouve dans une situation paradoxale: si elle diminue l'enveloppe allouée, elle va affaiblir son propre produit. Le diffuseur tient en effet entre ses mains le destin de clubs très "télé-dépendants", dont les ressources proviennent pour près de 60% des droits de télévision... D'où l'enthousiaste "Plan Footpro 2012" de Frédéric Thiriez, pour le convaincre que le football français a un avenir (lire "Thiriez promet le grand bond en avant").


En petits morceaux
Afin de raffermir une position fragilisée, le foot pro a d'abord cherché et obtenu l'autorisation d'allonger de trois à quatre ans de la durée des contrats. Il a fallu aller jusqu'au Conseil de la concurrence puis au Conseil d'État pour avoir gain de cause, mais à défaut de faire miroiter l'exclusivité que Canal avait payée si cher, il s'agit de faire bien réfléchir la chaîne payante à l'idée de perdre la main sur le foot français durant quatre longues années. Et d'inciter les acteurs potentiels à franchir le pas plus tôt.

La LFP gardait dans sa manche son principal atout: s'inspirant de la Premier League, elle a découpé l'appel d'offres en douze lots, contre quatre précédemment (Cf. tableau ci-dessous). Comme l'a indiqué Frédéric Bototny, du Centre de droit et d'économie du sport de Limoges, "la philosophie de la LFP est clairement d'organiser de nouvelles zones de concurrence, notamment sur les trois premiers lots qui concernent la retransmission des rencontres en prime time" (lequipe.fr).
La démarche ménage ainsi des places à toutes sortes d'opérateurs – dont les chaînes de la TNT ou celles du service public – et elle incite Canal+ à s'assurer plusieurs bons morceaux pour recomposer une offre dominante, par exemple en reconstituant son exclusivité sur le direct avec les trois lots "Premium".

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On ne sait pas encore si ce découpage va motiver les candidats, ni si l'appel d'offres sera globalement concluant sur le plan financier, mais ses effets potentiels sur le téléspectateur pourraient bien avoir été oubliés par ces savants calculs. Une question se pose: de combien de chaînes de télévisions et de médias nous faudra-t-il disposer pour suivre le championnat de France? Quel en sera le coût? Enfin, quel impact sur nos modes de vie aura le planning des diffusions? Six matches à 19 heures et un à 21 heures le samedi, deux à 15 heures et un à 21 heures le dimanche, sur un nombre encore incalculable de médias: la sauvegarde du foot français semble passer par une colonisation de nos week-ends.



French poker tour
Jeu : essaie de deviner combien obtiendra le football français en faisant la synthèse de toutes ces déclarations.

• Roselyne Bachelot. "Je pense que le championnat de France vaut bien 600 millions d'euros" (L'Équipe, 10 juillet).

• Bertrand Méheut (président de Canal+ France). "Canal+ n'est pas prêt à dépenser 600 millions d'euros. Canal+ a besoin du produit football, mais a-t-il besoin du produit football Ligue 1 dans son intégralité?" (L'Équipe, 25 août).

• Bertrand Méheut. "Les 600 millions étaient un maximum lié à la situation de l'époque, mais aujourd'hui la situation a changé" (28 août).

• Frédéric Thiriez. "On m'interroge sur la valeur de notre championnat? Je retourne la question: quelle est la valeur de Canal+ sans le foot? Elle est nulle!" (France 2, 2 septembre).

• Pape Diouf. "Sans la Ligue 1, Canal Plus, c'est Canal moins" (L'Équipe, 28 septembre).

• Alain Cayzac. "J'ai pour principe de ne jamais prévoir la défaite" (France Football, 9 octobre).

• Louis Nicollin. "Canal+ fait beaucoup de pipeau, mais alignera quand même un gros chèque" (France Football, 9 octobre).

• Gervais Martel. "Lorsque vous achetez une maison à 300.000 euros, vous essayez de l'obtenir à 200.000 en vous disant que vous allez faire une super-affaire. Sauf que nous, nous avons une maison qui vaut bien 700 à 800 millions d'euros. (...) Il y aura des concurrents que l'on n'imagine pas" (AFP, 10 octobre).

• Jean-Michel Aulas. "Pour être compétitif, on souhaite pour des clubs de Ligue 1 un doublement des droits, soit un objectif de 900 millions d'euros pas an. Le minimum, c'est 750 millions d'euros" (Aujourd'hui en France, 25 octobre).

• Rodolphe Belmer (directeur général de Canal+). "Le football a perdu un tiers de son audience depuis le début de la saison" (Le Monde, 25 octobre).

• Frédéric Thiriez. "On ne peut pas dire qu'en dénigrant en permanence le football, Canal+ se fait une bonne publicité" (Aujourd'hui en France, 25 octobre).

• Frédéric Thiriez. "Certains veulent dénigrer notre championnat, dénoncer un manque d'intérêt de nos compétitions: toutes ces manipulations ne feront pas illusion. La seule vérité, ce sont les chiffres. Chers présidents, soyez assurés de la valeur du championnat. Ce week-end, nous avons encore battu deux records: le record d'abonnés en Ligue 1: nous avons dépassé la barre des 245.000. Le record d'affluence sur une journée de championnat, avec plus de 250 000 spectateurs dans les stades de Ligue 1" (Assemblée générale de la LFP, 9 novembre).

• Olivier Sadran. "Il faut arrêter de nous prendre pour des cons. Des matches pourris, j'en vois toutes les semaines, dans tous les championnats européens. (...) Les 600 millions, ils ont d'abord servi à sauver Canal" (L'Équipe, 9 novembre).

• Frédéric de Saint-Sernin. "Si on nous donne moins de 600 millions l'an prochain, je peux déjà vous donner la liste des joueurs qui partiront" (L'Équipe, 9 novembre).

• Alain Cayzac. "Moi je pense approximativement que la valeur de notre championnat se situe entre 800 et 900 millions, soit 300 millions de plus" (RMC, 19 novembre).
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