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Mangés à la sauce blanche

60 millions de sélectionneurs : Charles Biétry

Le "consultant" de France Télévisions a été le premier à répondre à notre appel à candidatures. Après le PSG, prendra-t-il en main les destinées des Bleus ?
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Monsieur Claude Simonet Fédération Française de Football 60 bis avenue d'Iéna, 75783 Paris cedex 16 Cher Claude, Je sais très bien ce que tu éprouves, en ouvrant cette enveloppe : par réflexe, comme chaque fois que tu as du courrier, tu repenses à cette lettre de ton médecin qui t’enjoignait (il y a 24 ans) de t’astreindre à un régime végétarien et à ne plus boire que de l’eau, sous peine de mettre ta santé en péril à force de repas lourds et arrosés dans les grands restaurants de Paris et de province. Du coup, en recevant cette missive, tu as longtemps hésité à te servir de ton coupe-papier, tu as tourné dans ton cabinet en froissant l’enveloppe dans tes grosses mains, jetant des coups d’œil inquiets au portrait encadré de Fournet-Fayard qui te toise d’un regard sévère, contemplant ton diplôme de chevalier de taste-vin de Gascogne et le menu du "Canard du Périgord" que tu as affiché par gourmandise entre un maillot de Zidane et une photo de toi haranguant la foule le jour de Bastia-Lorient au Stade de France (un épisode dont tu t’enorgueillis souvent en privé, et à raison, même si je trouve que tu vas un peu loin en le comparant à l’appel du 18 juin de De Gaulle). Et puis, finalement, tu te dis qu’il est possible que cette lettre, ce soit une nouvelle candidature pour le poste de sélectionneur de l’Equipe de France — une belle épine que tu as dans le pied depuis l’élimination des Bleus à l’Euro. Et là, en sortant la lettre de l’enveloppe, en comprenant qu’effectivement il s’agit d’une offre de services pour ce poste — et qu’elle est signée de moi ! —, tu te dis avec soulagement que quand même, j’avais raison de dire (Rennes-Sedan, 16èmes de finale de coupe de la Ligue, 22 février 2001, 62ème minute), que, souvent, ce n’était pas la première intuition, mais la seconde, qui était la bonne. Alors, heureux, tu t’affales dans ton fauteuil en cuir et te permets un gros cigare (si tu cherches ton briquet, il est à gauche de la statuette Footix sur ton bureau, tu l’y a laissé tout à l’heure parce que tu étais distrait en pensant à ce coup de fil d’insultes de Luis Fernandez que tu as dû recevoir en début d’après-midi, à l’heure de ta digestion, raison pour laquelle j’ai bien demandé à Christophe Josse de te porter personnellement ce pli à 16 heures, quand tu émerges et prends un petit whisky que tu appelles abusivement "trou normand", alors que les inventeurs de ce concept étaient bretons, et je peux le prouver. Bref.). Eh oui, effectivement, tu peux te réjouir de cet envoi. Oh, je ne dirais pas qu’il doit te rendre aussi heureux que la lettre d’acceptation du centre de formation de Rennes a soulagé les parents d’Etienne Didot alors que son père, menuisier — excellent au demeurant, si tu passes à Morlaix, c’est le meilleur, dis-lui que tu viens de ma part —, se disait qu’il était temps d’envoyer le gamin en BTS de tourneur-fraiseur. Mais au moment où tu es soumis à diverses pressions néfastes pour ton ulcère, entre les clins d’œil appuyés de Platini qui te verse ostensiblement de la piquette nommée "Cru Jean Tigana 2004" aux déjeuners de la Fédé, les déclarations de Zidane expliquant qu’il s’est rasé le crâne uniquement pour que le prochain sélectionneur l’y embrasse au début de chaque match et les poupées vaudou à ton effigie percées de longues aiguilles à l’endroit des fesses, du foie et de la vésicule biliaire que Bruno Metsu te fait parvenir, tu dois bien te dire que moi, Charlie, je suis l’homme de la situation. Etant donné mes états de service, je n’ai bien sûr même pas à justifier ma candidature. Mais comme je sais qu’il te faudra présenter un argumentaire clair et net à mes collègues de la presse, je te rappelle rapidement que : 1) Je connais beaucoup mieux les joueurs de l’équipe de France que les autres candidats, et sans doute bien mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Qui d’autre que moi peut déduire quel est le meilleur poste d’un joueur simplement en le regardant boire une gorgée de Gatorade ? Chaque fois que Barthez sort sur une balle aérienne, je suis le seul à savoir qu’il repense à ces longues heures de l’automne finissant de Lavelanet où son père lui apprenait à faire des arrêts de volée avec un ballon de rugby ; et je sais aussi que si Henry préfère tirer enveloppé de l’intérieur du pied que droit devant du pointu, c’est parce qu’inconsciemment, depuis ses six mois difficiles à la Juventus, il tente de contourner les problèmes plutôt que de leur rentrer dedans... Des exemples comme ça, j’en ai à la pelle, il suffit de réécouter mes commentaires pendant les matchs des Bleus. Laurent Blanc a beau avoir pris 500 fois sa douche avec Thuram, je doute qu’il sache aussi bien que moi à quel point Lilian souffre de ne pas être devenu prêtre, ce qui explique en grande partie la manière dont il tient son coude gauche replié lors de ses montées sur le flanc droit (il a toujours l’illusion de tenir une Bible contre son corps). Bref, étant le meilleur connaisseur des bleus à l’âme des Bleus, je suis tout indiqué pour y appliquer la pommade de mes solutions psychologiques (principalement, la verbalisation : "dire les mots pour combattre les maux", tu sais que j’aime beaucoup Lacan). 2) Le haut niveau, ça me connaît. En tant que président du PSG, j’ai bâti une équipe très compétitive, fondée sur une défense centrale très technique (Goma-Worns), qui sera la marque des Bleus une fois que j’en deviendrai le sélectionneur. J’ai même été à deux doigts de sortir le Maccabi Haïfa de la Coupe de l’UEFA. Seule la jalousie (basée sur un complexe d’Oedipe jamais résolu) de mes adversaires à Canal m’a empêché d’instaurer le règne du PSG sur la planète foot. Aujourd’hui, il n’y a que Luciano Gaucci, le président de Pérouse, qui semble avoir des capacités proches des miennes. Je ne serais d’ailleurs pas étonné de le retrouver à la tête de la Squadra face à moi en finale de la Coupe du Monde 2006. 3) Aujourd’hui, un sélectionneur doit aussi, voire surtout, être un grand communiquant. Et c’est peu dire que ces derniers temps, la France a été frustrée sur ce plan-là... Santini mettait dix minutes à prononcer "On a bien joué" (on aurait pu caser cinq espaces publicitaires entre chacune de ses phrases, mais je ne lui en veux pas, sa maman m’a dit qu’il avait eu les oreillons à trois ans), Lemerre était atteint d’une schizophrénie absolue que même moi n’ai pas cherché à disséquer, quant à Jacquet, à part humilier publiquement Diomède et Pires sur la taille de leurs sexes, il n’a jamais su communiquer, se retranchant dans une paranoïa kafkaïenne vis-à-vis de l’Equipe, mais ça, c’est parce qu’à Saint-Étienne, de son temps, la liberté de la presse n’existait pas. Or moi, non seulement je sais parler aux médias, mais en plus... je suis les médias ! Parce qu’évidemment il est hors de question pour moi d’abandonner mon poste à France Télévisions. D’une part parce que la France a le droit de savoir ce qu’il se passe dans la tête des Bleus pendant les matchs, et que ce n’est pas en mettant Elie Baup à ma place qu’elle apprendra quelque chose sur les phobies de Louis Saha et les crises de delirium tremens d’Olivier Dacourt ; d’autre part, parce que, comme je l’ai toujours dit, une fois le match commencé, l’entraîneur ne sert plus à rien au bord du terrain (on voit bien mieux à la télé) ; ensuite, parce que le grand public, éclairé par mes commentaires, sera naturellement enclin à chercher une explication psychanalytique à chaque éventuel faux pas des Bleus, et cessera de réclamer la tête du sélectionneur — et, ce qui t’intéresse au plus haut point, celle du président — en cas d’échec. Enfin, parce qu’en gardant mon salaire de consultant télé, je peux me permettre de ne prétendre qu’à une rétribution symbolique (de l’ordre de 40 000 euros par mois) pour mon boulot de sélectionneur. Des économies substantielles pour la Fédé, qui pourra ainsi payer les psychiatres et sophrologues dont je m’entourerai dans mon staff. Bref, je suis ton homme providentiel, Claude. Et une fois la coupe du Monde 2006 conquise, tu te feras un plaisir de faire de moi ton successeur à la tête de la Fédé, pour te retirer à Nantes (qui ne se trouve pas en Bretagne, mais presque). Allez Claude, tu sais ce qu’il te reste à faire. Tu convoques une conférence de presse pour demain matin, disons 11 heures (pas trop tard non plus, il y a un match entre l’équipe Gambardella de Rennes et la réserve de Lannion à 15 heures, je ne veux pas arriver en retard). A demain, Charlie PS : rallume ton cigare, il s’est éteint.
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