auteur
Marion Rousset

À l'école, le début d'une nouvelle récré

Dans les cours de récréation, le football et les garçons prennent toute la place en reléguant les filles dans les marges. Mais des écoles repensent leurs espaces pour plus d'égalité et de mixité.

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Un tweet du maire de Grenoble Éric Piolle, souhaitant "débitumiser" et "dégenrer" les cours de récréation a suscité quelques sarcasmes. Le lien entre l'aménagement des espaces scolaires et leurs usages inégalitaires est pourtant bien documenté par les chercheurs et les pédagogues. C'est l'occasion de mettre en ligne cet article issu du dossier "Enfance" du numéro 3 de notre revue. Illustration Éric Giriat

 


 


Mercredi 13 mars, gymnase Doriant, Montreuil, Seine-Saint-Denis. Les élèves ont repris le cours de leurs activités après deux semaines de vacances scolaires. Leurs cris résonnent au rez-de-chaussée de l'équipement municipal qui accueille ce jour-là l'entraînement pour les championnats mixtes de futsal organisés par plusieurs centres de loisirs de la ville.

 

Il est 10h30, mais déjà l'ambiance est chaude. Tête, collision, culbute, contorsions. L'un des garçons à terre se relève, il se masse la hanche avec force grimaces, puis repart. En surplomb, accrochées à la rambarde, les filles, dans le rôle des supportrices, encouragent l'équipe masculine. Et dès que l'intensité faiblit dans ces "tribunes" improvisées, l'animateur se tourne vers les écolières: "Vous dormez, les filles!"

 

La scène aurait tout du cliché si ce n'était bientôt à elles d'entrer sur le terrain. Elles s'échauffent à la va-vite et filent vers le vestiaire. Les voilà en ligne dans le rectangle tracé au sol. Au milieu, une gamine haute comme trois pommes flotte dans son maillot jaune fluo qui lui tombe sous le genou. "Allez les garçons, c'est votre tour d'encourager les filles maintenant."

 

Très vite, une joueuse se saisit du ballon et inscrit un but. Course à travers le terrain, cris de victoire, embrassades. De là-haut, leurs supporters hurlent. L'équipe adverse marque à son tour, mais l'adulte invalide. "C'était sur la ligne", plaide la petite, en pleurs.

 

« L'objectif n'est pas de gagner, mais que les filles se disent qu'elles ont le droit de jouer au foot. » Rafik Djafri, directeur de centre de loisirs

 

"Au départ, on avait imposé trois filles et trois garçons dans les équipes", raconte Rafik Djafri, le directeur de centre de loisirs à l'initiative de ces championnats mixtes de futsal.

 

Assis dans la salle des maîtres de l'école Diderot 1, il explique sa stratégie: "Quand on les mélange, ce n'est pas efficace. Les garçons jouent entre eux car ils veulent gagner. Alors on a opté pour une première mi-temps masculine et une deuxième féminine. Entre filles, elles se font des passes, ne sont pas grondées par les garçons. Et ça leur permet de s'encourager réciproquement. Le résultat final sera l'addition des deux scores".

 

Mais son objectif est plus ambitieux. C'est sur le quotidien que veut agir Rafik, qui espère bien que son initiative aura des effets positifs jusque dans les cours de récréation. "L'objectif n'est pas de gagner, mais que les filles se disent qu'elles ont le droit de jouer au foot. Je veux faire changer les mentalités des enfants et des adultes", poursuit-il.

 

Située dans un quartier proche de la mairie, l'école Diderot 1 est dotée d'une cour aux contours classiques qui ressemble à bien d'autres: c'est un rectangle bétonné avec en son centre un terrain de football signalé par un marquage au sol qui occupe presque tout l'espace. "On avait demandé qu'il ne prenne que la moitié de la cour, mais on s'est aperçu trop tard qu'on ne s'était pas compris", regrette Rafik Djafri.

 

À croire qu'il n'est pas si facile de se défaire des vieilles habitudes. De fait, une lutte des places sans merci n'en finit pas de se jouer dans les écoles, entre des garçons qui courent après la balle sans se préoccuper des autres qu'ils n'hésitent pas à bousculer et à houspiller quand ils leur barrent la route, et des filles cantonnées aux marges, qui se replient sur les petits espaces qu'on veut bien leur laisser.

 

« Quand la pratique du foot est instaurée, on retrouve toujours les mêmes phénomènes. » Édith Maruéjouls, géographe

 

Dans un documentaire réalisé en 2014, Espace, Éléonor Gilbert filme ainsi une enfant, la sienne, qui commente un croquis le crayon à la main: "Ça m'embête vraiment parce que la cour, elle est à tout le monde. Là, bon, bien sûr il y a plein de petits endroits où on peut jouer, mais si on les rassemble tous ça fait un gros endroit. Quand tu veux jouer comme les garçons avec le foot à un gros truc, ça prend tout ça!", montre-t-elle. Et de conclure, très sérieuse: "C'est pas parce qu'on est des filles qu'on n'a pas le droit…"

 

En ville ou en rase campagne, partout le constat est le même: "Que le terrain soit dessiné ou non, peu importe. Quand la pratique du foot est instaurée, on retrouve toujours les mêmes phénomènes. Un espace central non mixte dont quasiment toutes les filles sont tenues à l'écart, mais aussi beaucoup de garçons qui ne correspondent pas aux stéréotypes de genre. Du coup, dans une classe, on a environ deux tiers d'enfants frustrés pour un tiers qui se sent à l'aise", avance la géographe Édith Maruéjouls.

 

Elle est bien placée pour le savoir. Créatrice d'un bureau d'études baptisé L'ARObE (Atelier, Recherche, Observatoire, Égalité), elle passe une bonne partie de son temps à aider des collectivités à repenser les espaces extérieurs de leurs établissements scolaires. Et sillonne l'Hexagone pour les besoins de la cause.

 

Un jour à la Roche-sur-Yon, où elle accompagne des lycéens promus "assistants-architectes" chargés d'imaginer l'aménagement de la cour d'un groupe scolaire en construction; un autre à Suresnes à l'issue d'un mois sans ballon, quand elle n'est pas à Meyssac, petit village de Corrèze qui abrite 1.300 âmes, ni à Agen ou Marmande auprès de collégiens, à Massy pour former des agents et agentes de l'académie de Versailles ou encore à Limoges à la demande du Snuipp, syndicat enseignant.

 

« En demandant aux enfants de se situer dans leur espace, ils perçoivent qu'ils ne se mélangent pas. » Édith Maruéjouls

 

"Certains ont envie de jouer au foot, mais n'y sont pas autorisés. On leur dit qu'ils ne savent pas. D'autres veulent jouer à autre chose, mais ils n'ont pas la place", résume la géographe. Ces enfants mis sur le banc de touche sont souvent des filles, mais aussi des garçons moins sportifs, plus lunaires que leurs camarades. Eux-mêmes n'ont pas toujours conscience de cette situation.

 

C'est pourquoi Édith Maruéjouls commence par les faire dessiner, pour leur permettre de visualiser sous forme de plan avec qui ils jouent. "En leur demandant de se situer dans leur espace, ils perçoivent qu'ils ne se mélangent pas", explique-t-elle. Et ça ne va pas en s'améliorant: alors que les écolières sont repoussées à la périphérie, les collégiennes se réfugient dans les blocs sanitaires fermés où elles passent beaucoup de temps.

 

Et ça continue à l'âge adulte: "Derrière se joue la capacité à négocier l'espace public. Pas étonnant qu'après, elles aient plus de mal à trouver leur place", conclut la chercheuse.

 

Mais est-ce vraiment la faute du foot? "Le problème, ce n'est pas ce sport en particulier, mais d'apprendre à renoncer à jouer tout le temps avec ses potes à la même forme de jeu", estime Édith Maruéjouls. Il n'en demeure pas moins qu'effacer les terrains peut faire partie des solutions préconisées. Et l'intervention de la chercheuse dans l'école élémentaire du Peyrouat, à Mont-de-Marsan dans les Landes, qui a remporté en juin2015 le prix académique du Projet égalitaire, s'est appuyée sur des récréations sans foot.

 

Plus récemment, à Suresnes, l'école de la Madeleine a elle aussi fait le choix d'interdire le ballon pendant un mois. Une étape pour permettre aux enfants de s'approprier d'autres jeux? Une chose est sûre, les filles ont depuis appris à investir le centre au même titre que les garçons qui, eux, n'ont pas l'habitude de se laisser marcher sur les pieds.

 

« On ne va pas supprimer les terrains de foot, parce qu'on ne veut tout simplement pas genrer le football. » Thomas Urdy, maire adjoint de Trappes

 

Mais d'autres options pédagogiques sont parfois envisagées. À Trappes, par exemple, où une dizaine de cours ont été redessinées, la municipalité mise sur une solution intermédiaire: "On ne va pas supprimer les terrains de foot, parce qu'on ne veut tout simplement pas genrer le football, les filles aussi y jouent. En revanche, nous ne le placerons pas au milieu de la cour et mettrons ainsi un terme à la prédominance masculine au centre", affirme Thomas Urdy, le maire adjoint socialiste à l'urbanisme et l'environnement, contacté par Têtu.

 

Car l'idée, in fine, n'est pas d'interdire une activité, mais d'éviter de la prescrire. Nuance. D'où l'importance du choix des équipements. La mairie de Trappes a ainsi dépensé 430.000 euros pour l'aire flambant neuve de l'école maternelle Michel-de-Montaigne inaugurée en septembre2018.

 

Un univers "non genré" digne des plus beaux squares où se côtoient des toboggans, un tourniquet et des jeux sur ressorts posés sur un tapis synthétique, dans une déclinaison de rose, de jaune et de violet.

 

À défaut d'entamer de grands travaux, reste une dernière possibilité: permettre à toutes et tous d'investir les terrains de foot. C'est ce qu'a décidé de faire l'école de Chandieu, à Genève, qui réserve des créneaux par sexe: les garçons le matin, les filles l'après-midi. Mieux, deux enseignantes apprennent à celles-ci les règles du jeu pendant les cours d'éducation physique pour leur permettre de gagner en assurance.

 

"Elles apprennent à occuper l'espace, à se confronter à une équipe adverse et à être valorisées, lorsqu'elles mettent des buts. Elles ont ainsi la possibilité? de faire des apprentissages qu'elles ne font pas dans des jeux comme la marelle ou le saut à la corde", peut-on lire dans Le Ballon de Manon et la corde à sauter de Noé, un guide édité par Le Deuxième Observatoire, institut romand de recherche et de formation sur les rapports de genre.

 

Au début, Édith Maruéjouls admet qu'elle était sceptique. Mais elle a changé d'avis: "En cas de matches mixtes, garçons contre filles, forcément la partie se passe mal. Elles n'ont pas la pratique ni la technicité, alors par rapport à un groupe qui a l'habitude de jouer tout le temps ensemble, elles se font écraser, n'ont jamais la balle, ne se font pas plaisir…"

 

Tout le monde tâtonne encore un peu, mais qu'on se le dise, le football des cours de récré n'est pas une chasse gardée.

 


 

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