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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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Revue de stress #148

À Lens, les Red Tigers ont pris Racing

Supps Par Terre – Malgré une nouvelle saison compliquée, les Red Tigers ont continué à animer les tribunes lensoises, jusqu'à la défaite face aux Herbiers en Coupe. Ici, on vient par amour du club plus que pour le spectacle.

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, ToulouseMontpellier, Bordeaux, Angers, StrasbourgMetz, MarseilleRennes et Dijon, ils achèvent leur périple par Lens. 

 

* * * 

 

Alors que le coup d’envoi de Lens-Auxerre est donné, la nacelle dédiée au capo reste désespérément vide. "Pessimiste", c’est son surnom, nous a accompagné au stade. Mais il ne donnera pas de la voix. Sa venue est exceptionnelle, liée à notre présence, et il compte bien quitter Bollaert rapidement en première période. Certains supporters, porte-parole ou leaders d’autres groupes, vont voir celui des Red Tigers. "Limite, ils s’excusent d’être là. Mais nous, on s’en fout. On a décidé de faire grève, mais on n'impose à personne de nous suivre." Il fait une pause puis balance en souriant: "Des fois, j’ai l’impression que je suis dictateur!"

 

À la place des ultras, qui ont mis la main sur l’ambiance depuis une dizaine d’années dans cette ville du Pas-de-Calais, une trompette et un tambour tentent de donner le rythme. Dans le haut de la tribune, au-dessus du petit orchestre, flotte une forte odeur de tabac. Quelques supporters suivent. Beaucoup ne regardent même pas le match, d’une pauvreté tragique en première mi-temps.

 

 

 

 

« C'est un ras-le-bol général »

L’extrême majorité des Red Tigers sont quant à eux ensemble à empiler les godets. "La défaite contre Les Herbiers (en quart de finale de Coupe de France, fin février) a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, explique Pierre, un des leaders du groupe. Là, on fête les vingt ans du titre, mais ça fait également dix ans que le club se casse la gueule, dix ans qu'on bouffe de la merde. Depuis, on a décidé de faire des actions choc, de ne pas aller à Reims, de seulement bâcher pour nos couleurs. Et dernièrement, de ne pas aller au stade même si on a obtenu le maintien. C'est un ras-le-bol général."

 

Après la débâcle contre Les Herbiers, Lens reçoit Bourg-en-Bresse. La fronde se traduit par des dizaines de banderoles humoristiques, déployées tout au long de la rencontre. "Vous faites chier même les constipés" sort du lot. "On s’est dit qu’on pouvait toucher dans la sensibilité de certains joueurs", raconte celui qui est de toute façon interdit de stade. Si l’opération est une réussite en termes de communication, elle ne changera pas grand-chose aux résultats du club, malgré un maintien assuré avant la dernière journée.

 

En ce mois de mai 2018, Lens termine à une anonyme quatorzième place de championnat. Vingt ans plus tôt, les Sang et Or remportaient le titre de champion de France, grâce à un nul à Auxerre, déjà. Yannick, un ancien du groupe, débarque. Et raconte la plus belle année du club: "C'était un gros bordel. À l'époque, j'avais quinze ans, j'étais pas Tigers. Je faisais partie d'une section de Supp’R (un groupe actif, mais pas ultra). Internet n’était pas encore aussi développé pour acheter des places. Les gens allaient à Auxerre en caisse et en prenaient.

 

Les souvenirs affluent. "Le match là-bas, je le vois dans un deuxième kop qui se forme dans le stade. C'est un truc de fou. À la mi-temps, on est menés 1-0. Sikora dans un documentaire a dit après 'On savait qu'on va être champion'. Et nous aussi, on le savait, même si on se chiait dessus, Il y avait un tel climat de sérénité…"

 

 

 

 

« Tu viens parce qu’on t’a appris à aimer »

La fête aura bien lieu. "Le lendemain à Lens c'est pire que la Libération, glisse Yannick, devant ses potes hilares. Non mais c'est vrai, mon grand-père me l'a dit! Dans toutes les villes du coin c'était la fête. T'avais 35.000 personnes à Bollaert à trois heures du mat après le match. Ces choses là te font dire que Lens, c'est vraiment un club à part."

 

Ces quelques années de bonheur permettent d’enfanter des supporters du Racing. Le retour en L1, il y a quelques saisons, moins. Privé de Bollaert, le club joue à Amiens. Les ultras n’acceptent pas et décident de ne pas se déplacer. "Des gens nous ont un peu pris à partie car on n'a pas été à Amiens, à l’époque. Ils n’ont pas compris notre décision", souffle Pierre au sujet des relations avec les autres supporters. Ils n’ont pas loupé grand chose. "Tu ne vas pas voir Lens pour voir du foot", glissent-ils tous à tour de rôle.

 

"J'ai un filleul de quatre ans, je le ramène pas encore au stade, car je sais qu'il va pas aimer Lens! T'aimes Lens pour autre chose. Et nous on a connu les plus belles années du Racing", confie Yannick, persuadé que supporter le RCL est une histoire de famille pour beaucoup d’entre eux. "Tu viens parce qu’on t’a appris à aimer." Pierre souligne: "Souvent, avec nous, il y a plein de gamins."

 

Autre particularité des Tigers, la délocalisation de ses membres: "Notre groupe, comparé à d'autres en France, a pris plus de temps à éclore, constate Yannick. Un groupe comme Saint-Étienne, c'est les Stéphanois et la banlieue. Pareil pour Bordeaux. Et pour ceux plus loin, il y a des sections. À Lens, tu prends un compas et tu fais un tour de cent kilomètres, de Maubeuge à Dunkerque. C’est pour ça qu’il a toujours été plus compliqué d'avoir un local, d'instaurer des choses régulières, préparer des tifos, mobiliser les gens: on habite tous loin."

 

 

 

 

« Meilleur public de France ? C’est commercial »

La petite trotte effectuée aujourd’hui n’est même pas pour se rendre au stade. Lens devra faire sans son moteur, puisque les Red Tigers, créés en 1994 et qui comptent aujourd’hui 430 cartés, sont devenus le groupe principal depuis le début des années 2000. "C’est parti d’un tract en tribune pour dire qu'un groupe était en train de se lancer. Les fondateurs ont eu pas mal de réponses, même si ça a été très compliqué au début. Lens c'est assez pouet-pouet-la trompette. Au départ, c'était très mal perçu par le club et il y a eu de gros moments de tensions entre le Super Lens et les Tigers, le groupe a changé plusieurs fois de place, il y a eu des incidents – pas forcément avec les Tigers, mais ça touchait l'entité."

 

La légitimité est venue avec le temps, explique Pierre. "On a su se faire respecter par la mise en place de tifos et de la culture déplacements, par l'activité qui a fait de nous l'élément moteur en Marek. Avant, en tribune, on était côté droit, puis côté gauche, tu avais vraiment un bloc et tu le voyais si tu allais en face avec nous d'un côté, le 12 lensois de l'autre. Au fur et à mesure, on a attiré les personnes et on s'est décalé vers le centre."

 

Yannick, en ancien, détaille l’installation du groupe dans le Kop, quasiment le seul groupe ultra placé en latérale dans une division professionnelle française: "Au début, on est sur la droite du Kop. En 1996/97, un arbitre assistant est touché par un jet de bouteille. Ce n’est pas dû à un mec des Tigers mais comme ça s’est passé devant notre bâche, on change de place pour couper court. En 2000, les Tigers grossissent, on passe rapidement de cent à cinq cents personnes".

 

Cete évolution en implique d'autres. "Au fur et à mesure, on se rend compte que l’ambiance passe par nous. Les jeunes venaient ici. Et les dix ans, en 2004, sont une étape charnière. Tout ce qu’on voulait, on le faisait: animations, levée de rideau avec un match entre une sélection des Tigers contre d’autres supporters. Dès la création, il y avait l’ambition des fondateurs de s’installer au centre de la Marek. C’était le moment. Il y a eu débat en interne. 'Si on va dans le centre, est-ce qu’on ne va pas perdre en mentalité? Ou alors, on reste sur le côté, on ne pense qu’à nous, pas à l’ambiance générale'." 

 

 

 

 

« On se rend compte que l’ambiance passe par nous » 

La décision de s'installer au centre est prise précipitamment un soir de Lens-Auxerre. Les dissensions internes font de l’opération un échec. Des membres préfèrent rester sur le côté. Ce ne sera que partie remise. Aujourd’hui, le groupe est au centre, et bien au centre.

 

Lors du match, Pessimiste entend les trompettes et le tambour. Il souffle: "Quand on est là, on ne les laisse pas lancer tous les chants. On leur en laisse un ou deux, mais sinon, on gère." Cette gestion fait-elle de Lens, comme on peut souvent l’entendre, l’un des meilleurs publics de France? "On ne se revendiquera jamais meilleur public, repousse Pierre. C’est le club qui joue sur cette image, c’est plus commercial qu’autre chose. Maintenant, même nous on est surpris que, même en bouffant de la merde, il y ait encore 23.000 personnes de moyenne."

 

Le régime alimentaire est à base de résultats très moyens, saupoudrés de fortes contestations. Parce que les Red Tigers ne sont pas seulement en première ligne face à leur club, le groupe étant un membre majeur de l’Association nationale des supporters. Cette position oblige à être exemplaire, même si "on ne donnera jamais la patte, insiste Yannick. On restera avec nos idées. C'est pas parce qu'on est dans l'ANS et qu'on parle avec la Ligue que l'on change ça. Si on doit dire merde à des gens, on le fera. Mais on fera tout notre possible pour montrer qu'un supporterisme responsable peut exister."

 

Ce supporterisme responsable passe par une cause nécessaire: les déplacements. "On ira toujours, même en cas d'interdiction. On préfère que l'association soit dissoute pour une cause qui nous semble juste plutôt que se parjurer", lâche Pierre. À force d’échanges, les deux conviennent d’un paradoxe: si les groupes de supporters se battent pour avoir le droit de se déplacer en toute liberté, la venue de supporters visiteurs dans le centre-ville du club qui reçoit est souvent mal vue, et peut amener de fortes tensions.

 

 

 

 

« L’aspect de défense du territoire est plus ancré chez les nouvelles générations »

"C'est une évolution du mouvement ultra en vingt ans, pense Yannick. Aujourd’hui, quand tu vas dans une ville, c’est pris comme une agression. Je trouve ça pathétique. Qu’est-ce que j’en ai à foutre que des mecs de Nantes, Saint-Étienne, Strasbourg ou Louhans-Cuiseaux aillent dans un café à Lens? À partir du moment où ils font les choses 'proprement' et ne cherchent pas la merde… Après, que les Lyonnais prennent mal le fait que des Lensois soient chez eux, à la rigueur je peux le comprendre, l’inverse me ferait chier aussi."

 

Yannick lie ce phénomène à la répression, et à une mode, celle des fights, importée de la culture hooligans. "Avant, quand des groupes qui ne s’aimaient pas se retrouvaient, ils se mettaient sur la gueule, entre personnes consentantes. Point barre. Aujourd’hui, c’est plus compliqué à organiser." "L’aspect identitaire, de défense du territoire, est plus ancré chez les nouvelles générations", pense Pierre, sans pouvoir trouver de raison au phénomène.

 

Et, en prolongeant l’explication, souligne le paradoxe: "Avant, avec les supporters de Valenciennes, on allait boire des coups ensemble dans leur bar. Là, comme ça fait dix ans qu’on bouffe de la merde, les seuls matches où ça peut être marrant, avec de la tension, c’est Valenciennes. Du coup, si on les voit, ça risque de partir."

 

Se revoir, cela devrait arriver. Alors que Tony Vairelles a fait le tour du terrain avec quelques anciens joueurs au début du match, et, qu’à la mi-temps, des photos de la célébration du titre sont passées en boucle sur les écrans géants, Lens s’impose face à Auxerre. Et repart, une année de plus, pour la Ligue 2. Avec ou sans les Red Tigers en tribune Marek.

 


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