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Hugo Hélin

 

Journaliste indépendant et capitaine râleur du Libéro Lyon.


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À quand un Nagelsmann français ?

[Le procès du football français] L'organisation française des diplômes et la préférence accordée aux anciens joueurs professionnels limitent l'ascension des entraîneurs issus de la base. 

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Article issu du "Procès du football francais" dans le dossier "France" du numéro 4 de notre revue (juin 2020). Illustrations Juan Miranda.

 

* * *

 

Il pourrait rêver d'un destin à la Julian Nagelsmann, à qui ses prouesses à la tête des réserves de Munich 1960 et d'Augsbourg, puis des U19 d'Hoffenheim ont valu de devenir entraîneur en Bundesliga à vingt-neuf ans à peine.

 

Jordan Gonzalez avait l'âge de son collègue allemand au moment de cette nomination, et déjà quelques références: une qualification pour les phases finales du championnat U17 avec les amateurs du FC Lyon en 2019 (en finissant la saison régulière devant les centres de formation de l'OL et de l'ASSE) et une victoire contre Strasbourg en Coupe Gambardella, en 2020, avec Lyon Duchère AS. Un club où il ne se contente pas de diriger une équipe de jeunes, mais est aussi en charge de la vidéo et adjoint de l'équipe première. En Allemagne, il serait peut-être à la tête de celle-ci.

 

 


L'empire des licences

Mais la France n'est pas (encore?) l'Allemagne. Pour être nommé entraîneur d'une équipe pro, avoir été joueur pro semble en effet un prérequis – à moins d'avoir fait ses preuves à l'étranger. Cet entre-soi n'est évidemment pas franco-français: dans leur ouvrage Soccernomics, qui a démocratisé dès sa première publication en 2009 une vision scientifique du football, Simon Kuper et Stefan Szymanski verbalisaient quelques-uns des biais qui animent les dirigeants (anglais, en l'occurrence) au moment de la nomination d'un entraîneur.

 

"Le football dans son ensemble discrimine illégalement les femmes. Par ailleurs, le nouveau manager est presque toujours blanc, avec une coupe de cheveux très classique, âgé de trente-cinq à soixante ans, et un ancien joueur pro." Et de citer une étude, menée en 1995 sur 209 entraîneurs en Angleterre entre 1974 et 1994, qui n'établit pourtant pas de corrélation entre succès en tant que joueur et succès en tant qu'entraîneur. Pour résumer avec une célèbre formule de Gérard Houllier, "pas besoin d'avoir été un cheval pour être un bon jockey".

 

Les clubs ont toutefois toujours tendance à confier les rênes à des chevaux. Et, en France, les biais des décideurs ne sont pas les seuls à y contribuer. Les règlements hexagonaux semblent en effet très protecteurs envers les anciens joueurs pros. En France, la licence UEFA A a ainsi été divisée en deux parties, ralentissant d'autant l'ascension des techniciens venus de la base. Le BEF, premier niveau de cette licence, ne permet pas d'exercer au-dessus de Régional 1, contrairement au deuxième niveau, le BES. En outre, l'accès au BEPF, indispensable pour entraîner en National et au-dessus, est très restreint.

 


Ouverture d'esprit

Cas emblématique, Stéphane Masala (adjoint ayant pris l'équipe en cours de saison et non titulaire du BEPF) coûtait ainsi une amende à chaque match de troisième division à son club des Herbiers… alors qu'il l'a emmené en finale de Coupe de France 2018 (perdue 2-0 contre le PSG). Une réglementation qui grippe forcément l'ascenseur social. "Après la finale, et encore maintenant, j'ai été en discussion avec quelques clubs pros. Mais ça tourne court assez rapidement puisque je n'ai pas le diplôme", explique Masala, toujours à la tête du club vendéen – redescendu entre-temps en National 2.

 

Karim Mokeddem a réussi à se faufiler dans cet ascenseur et à décrocher le BEPF sans avoir dépassé la PHR en tant que joueur. "J'ai bien évidemment des collègues anciens pros qui sont de gros bosseurs, mais je pense que quand on n'a pas eu cette carrière, on a envie d'en faire plus. Quand j'étais aux Minguettes et que j'ai commencé à passer les diplômes, un ancien joueur de Ligue 2 qui était avec moi me disait toujours que je me posais des questions qu'il ne se posait pas et que ce n'était pas normal de connaître tous les joueurs et tous les systèmes de jeu du championnat", se marre l'actuel entraîneur de Bourg-Péronnas. "On est aussi, peut-être, moins influencés par ce qu'on a connu."

 

Cette ouverture d'esprit lui a permis de se construire une belle réputation à l'échelle du football semi-pro: des références à Ricardo La Volpe, un 3-4-2-1 rare en France qui a fait le bonheur de La Duchère, prise en deuxième partie de tableau de CFA et quittée aux portes de la Ligue 2. Cette division ne lui a pourtant pas offert de projet au moment de son départ du deuxième club lyonnais.

 


Changer les règlements et les mentalités

Une preuve que le plafond de verre existe toujours, même s'il tend à se fissurer un peu sous l'influence de l'étranger. Que ce soit directement, avec un Leonardo Jardim formé dans le cursus universitaire portugais et champion de France en 2017, ou indirectement, avec les prouesses européennes de José Mourinho ou de Julian Nagelsmann (pour citer deux entraîneurs ayant tout de même presque vingt-cinq ans d'écart). "Je dirais que la tendance est aux entraîneurs un peu jeunes, un peu 'actuels', comme 'Ju' Stéphan qui ouvre carrément la voie", espère même Masala. Pour que les talents venus d'en bas s'épanouissent sur les bancs, il faudra peut-être des changements réglementaires en plus d’une évolution des mentalités.

 

Si élargir le monde pro à quatre divisions professionnelles, comme en Allemagne, semble difficile en France, Mokeddem évoque par exemple un assouplissement des critères de sélection qui permettrait aux entraîneurs prometteurs de grimper plus vite les échelons, et d'accéder plus directement au BEPF. "Deux ou trois saisons d'expérience après le DES au lieu de dix, ce serait déjà bien. Le mec qui passe le BEPF à trente-cinq ans, il est jeune et frais et il a encore une jolie carrière devant lui. Moi je l'ai passé à quarante-cinq, huit ans après mon DES."

 

Gonzalez, plus jeune de dix-sept ans, n'est donc pas près de respecter les prérequis, lui qui va à peine valider son DES. "Je ne me fixe aucune limite, c'est ma philosophie dans le football et dans la vie", rêve cependant le technicien né en 1990 quand on évoque la possibilité d'exercer un jour en Ligue 1. "Je travaille pour atteindre le plus haut niveau. On fait ce métier pour ça. Le football est un monde où on est récompensé quand on travaille", veut-il croire. Même s'il faut travailler beaucoup plus que les autres quand on n'a pas été joueur pro.

 

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