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Jérôme Latta

 

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Anelka d'espèce

Premier rebelle de Knysna et dernier en date à avoir chargé Domenech, Nicolas Anelka a surtout témoigné contre lui-même.
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Plonger dans la rhétorique de Nicolas Anelka, c’est entrer dans un monde à part: le monde d’Anelka, construit selon ses propres normes et son propre système de valeurs, et qui est malheureusement aussi devenu le monde des Bleus le temps d'une phase finale en Afrique du Sud.
Peu de joueurs auront autant drainé la polémique tout au long d'une carrière, sans que jamais il n’ait envisagé y être pour quelque chose. Sa deuxième réponse dans cette interview de France Soir (1) est d'ailleurs imparable: "Je n'ai aucun bilan à dresser vu que je n'ai pas participé au Mondial! Celui qui était sur le terrain avait mon nom sur le maillot mais ce n'était pas moi". Mais s'il faut entrer dans les détails, voici l'autre pilier de la philosophie anelkienne: qui ne comprend pas Anelka ne comprend rien.


anelka_deballe.jpg« Le coach savait parfaitement où et comment je voulais jouer »

Car la cause principale de tout – la mi-temps de France-Mexique et l'échec des Bleus – c'est l'obstination de Raymond Domenech à le faire jouer au mauvais poste. Alors que Nico lui-même a tenté de lui comprendre, à ce bourricot: "Je lui ai répété que je préférais être libre sur le terrain". C'est pourtant simple: Anelka est un joueur "libre", on ne peut pas l'enchaîner, on ne peut pas lui dire où aller. Ce serait absurde. Comme de lui demander de forcer sa nature pour se mettre au service de l'équipe.

"Quand on me demande de jouer comme ça, une certitude: on verra tout sauf mes qualités. Rester dans la surface à attendre les ballons qui traînent, c'est tout sauf mon jeu. Cela fait des années que je dis que mon véritable poste n'est pas en pointe. Encore plus en équipe de France!" [NDLR: ??]
"Le coach a alors appelé mon manager. Qui, pendant leur heure de conversation, lui a bien fait comprendre à quel poste je voulais jouer".
"Le coach savait parfaitement où et comment je voulais jouer. Hélas, ça ne s'est jamais produit!"

"Hélas", car Nicolas Anelka ne pouvait faire que du bien à l'équipe de France, ce qu'il savait mieux que quiconque.

"C'est bien dommage pour nous tous et pour les résultats de l'équipe de France".
"Je pense savoir le mieux ce qui est bon pour moi et pour l'équipe de France".

En substance, Anelka dit qu’il ne pouvait pas joueur ailleurs qu’à son poste préférentiel (2), c’est-à-dire celui d’un "9 et demi" ou d'attaquant de soutien – ce label qui sied aux attaquants erratiques. Du point de vue égocentré qui suppose de construire la tactique collective à partir des désidératas d’un joueur incapable de concevoir d'autres paramètres que son confort de jeu, il fallait donc adopter un schéma à sa convenance (3), ou prendre quelqu'un d'autre. Le garçon est pourtant à deux doigts de la lumière quand il répète une énième fois ses préférences en racontant son entrevue avec Domenech avant la publication de la liste des 23.

"Je lui ai ouvert la porte de chez moi avant la liste des 23, il m'a demandé comment je voulais jouer. Je lui ai répondu: «libre». «Le problème, c'est que tout le monde veut jouer libre dans cette équipe», a-t-il ajouté".
Contestant les options tactiques, Anelka a préféré jouer – en décrochant et en refusant de se fixer en pointe – dans un schéma virtuel, comme s'il avait voulu démontrer (par l'absurde) que celui du sélectionneur ne marcherait pas.

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« Ça m'est monté direct au cerveau »


Pourtant, le pari de Domenech de le faire évoluer à contre-emploi est initialement moins une erreur tactique (4) qu'une énorme bourde sur le plan humain: avec une mauvaise volonté aussi assumée, son n°21 ne pouvait pas supporter la panoplie de Guivarc'h 98. Le sélectionneur aurait dû se rappeler que, placé à droite du 4-2-3-1 des éliminatoires, Anelka avait maintes fois déserté son côté pour venir encombrer l'axe (contre le Nigéria ou les Féroé l'an passé). Domenech était bien, en juin dernier, le dernier à pouvoir le plier à un plan tactique contrariant. En lui accordant la plus démesurée des confiances, le "coach" n'y a gagné que le droit d'être considéré comme un imbécile (par Nicolas Anelka, excusez du peu) et d'y perdre les derniers vestiges de son autorité dans l'implosion de son vestiaire.

"Quand le coach, dans le vestiaire, contre le Mexique, m'a dit de rester devant, ça m'est monté direct au cerveau".
Anelka se montre évasif sur "les choses" qu'il a "marmonnées dans son coin" et qui "resteront dans le secret du vestiaire". En revanche, il confesse, avec ce mélange habituel de candeur et de cynisme, avoir exprimé à haute voix son refus d'obéir aux consignes.

"Le coach arrive et me dit: «Putain, Nico, je t'ai déjà dit d'arrêter de décrocher et de rester devant». Je lui réponds que rester devant, je ne fais que ça, que je ne touche pas un ballon. Et j'ajoute: «C'est bon, il faut arrêter de me dire de rester devant. Je ne reste plus devant»".
Après avoir noté que le joueur établit une chronologie différente de la version en vigueur jusqu'alors (selon lui, les insultes sont venues après l'annonce de son remplacement), on remarque surtout qu'il trouve indu d'être sorti du onze après avoir tenu de tels propos.

"Puis Pat m'a demandé de remettre mon maillot et a expliqué au coach que les disputes entre entraîneur et joueur à la mi-temps se produisaient tout le temps, qu'il ne fallait pas réagir sur un coup de tête et me faire sortir. Encore une fois, le coach n'a écouté que lui et a fait son changement".
Après cette généreuse "explication" de la part d'un cadre du groupe, Domenech aurait en effet dû se déjuger en remettant sur le terrain un joueur qui venait de l'insulter après avoir passé la première mi-temps à contrevenir à ses directives avant de lui déclarer qu'il persisterait en seconde... Il n'y avait décidément plus de sélectionneur en Afrique du Sud.

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« Je continuerai à mettre des capuches et à acheter de grosses voitures »

La faute à Domenech... Après les si peu dignes déclarations de Gallas ou Évra, le groupe reste soudé. La thèse va finir par paraître grossière, mais pour sa part, Anelka ne voit comme cause du chaos que son remplacement à la mi-temps de France-Mexique, pas son comportement sur le terrain et dans le vestiaire.

"Parce que finalement, à la mi-temps [de France-Mexique] quand soi-disant je descendais trop, on tenait quand même le 0-0 et on était encore bien en place. La France avait encore toutes les chances de se qualifier. À ce moment, le coach pensait que c'était moi le problème dans cette équipe de France. Apparemment, ce n'est pas le cas. La suite, on la connaît..."
Dans le même ordre d'idée, le joueur reporte le reste de la faute sur L'Équipe et la publication de son titre injurieux. On peut certes le suivre quant à la volonté (ou du moins la certitude) qu'avait le journal de "détruire l'équipe de France" en procédant ainsi, mais pas quand il s'oublie encore comme facteur déclenchant de "la guerre entre le coach et les joueurs, puis entre les joueurs et la Fédération".

"Ce journal et ces prétendus journalistes (...) sont les premiers et principaux responsables de tout ce qui s'est passé. Parce que tout est arrivé après ce titre".
Cette longue interview compte trop d'anelkades pour les consigner toutes: on y trouve un peu de paranoïa mâtinée de révolte enfantine, un éloge appuyé de Patrice Évra ("Si un jour je dois aller à la guerre, Pat sera le premier nom sur la liste"), la révélation qu'il avait "décidé de quitter l'équipe de France après le match contre la Tunisie", "dégoûté de jouer de cette façon", mais que "trois joueurs cadres" l'ont convaincu de rester, des moments d'émotion ("J'ai vécu lors mes adieux des choses très fortes que je ne revivrai jamais"), un dégagement de responsabilité concernant Yoann Gourcuff (5)... et encore des représailles contre Domenech, qualifié de "kamikaze".

"Est-ce de l'incompétence [de la part de la Fédération] ou s'agit-il d'un complot. Peut-être fallait-il un bouc émissaire au naufrage".
"J'ai démontré qu'on peut [réussir] sans leur aide. Et je continuerai à le faire. Et à porter des lunettes, puisque ça gêne, à mettre des capuches et à acheter de grosses voitures. (...) Je n'ai pas besoin d'eux, je ne suis pas un people mais un footballeur. Eux, en revanche, ont besoin de moi".
"Pat a été un capitaine exemplaire. Parce que c'est un compétiteur et qu'il sait qui je suis et ce que j'apporte sur le terrain comme en dehors. C'est pour ça qu'il m'a défendu jusqu'à la mort!"
"C'est plutôt le coach qui devrait avoir honte, après son refus devant le monde entier de serrer la main du sélectionneur sud-africain".
"Il a réussi à me dégoûter du football alors que j'adore mon sport et mon métier".

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On pourrait admettre la thèse d'Anelka (il n'a pas insulté Domenech, il a tenté de "contourner le mur vers lequel on fonçait", il a servi de bouc émissaire), mais il faut pour cela épouser étroitement son point de vue sans jamais s'en écarter. Anelka dit que les mots imprimés par L'Équipe "ne sont jamais sortis de sa bouche", mais il ne dit pas lesquels le sont. Il s'exclut systématiquement de l'explication, tout comme il refuse de considérer que la médiocrité de son jeu (consigné en pointe aussi bien que décrochant à sa guise) ne peut s'expliquer seulement par les choix tactiques. Pour trouver le témoignage cohérent, il faut aussi concevoir un football où plus aucune autorité d'entraîneur n'est légitime dès lors qu'elle contredit l'opinion du joueur, surtout son opinion de lui-même.

Alors on peut certes trouver toutes les vertus à Anelka, devant le troublant consensus négatif qu'il suscite, mais quand il se plaint de "l'image qu'on veut donner de [lui]" depuis ses débuts, il lui échappe qu'il en est le principal auteur. "Je sais qui je suis, quand je suis bon ou mauvais". Il semble que non, Nicolas.


(1) Menée par Arnaud Ramsay, auteur d'une biographie d'Anelka. Une première interview "déballage" avait déjà été publiée par le quotidien le 15 juillet.
(2) Lorsqu'il avait bien voulu respecter sa zone, Anelka avait pourtant été très bon à droite du 4-2-3-1, notamment contre la Turquie en juin 2009 et la Serbie en septembre dernier.
(3) En l’occurrence, il aurait fallu évoluer en 4-4-2 avec deux attaquants, dont lui-même (ce fut le cas en octobre 2009 contre les Féroé).
(4) Le choix de Domenech procédait d'une offre d'attaquants de pointe réduite (Henry hors course, Gignac tendre, Benzema inefficace en sélection, Cissé revenant de loin) et du pari que le danger viendrait des côtés et de derrière. Il avait déclaré au cours du Mondial que dans ce schéma, l'attaquant de pointe était tenu de fournir un gros travail avec peu de chances d'obtenir des occasions pour son compte (lire ici). Reconnaissons à Anelka de dire une vérité qui tient aussi de l'aveu: "Si le coach voulait prendre un joueur de surface, ce n'est pas moi qu'il fallait choisir. Il s'est trompé dans le casting". Les erreurs les plus accablantes de Domenech ont effectivement résidé là.
(5) Anelka a cette sentence qui en dit long sur une conception d'équipe excluant la possibilité de faire mieux jouer les autres: "En aucun cas ni Franck ni Titi, ni moi ne sommes responsables de ses performances, bonnes ou mauvaises, sur un terrain".


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