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Philippe Rodier

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Antoine Griezmann, le triomphe de l’intelligence

C’est une vielle tradition française: pour remporter une grande compétition internationale, il faut d’abord un homme providentiel. En 2016, il s’agissait d’Antoine Griezmann, alors nouvelle coqueluche du public français. Qu’en est-il aujourd’hui?

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Le 25 février dernier, sur le plateau de beIN Sports, la présentatrice Claire Arnoux trouvait "un peu gonflé" qu’on puisse remettre en cause le statut de "meilleur joueur français" qu’elle attribuait sans contestation possible à l’attaquant du PSG, Kylian Mbappé: "C’est qui alors, le meilleur joueur français, si ce n’est pas Kylian Mbappé?".

 

S’en suivra un tweet de l’international tricolore, quelque peu gêné par cette situation, et parfois assez maladroit dans sa communication sur les réseaux sociaux. Mais alors, est-ce Griezmann qui est sous-coté ou le football qui serait mal interprété?

 

En vérité, libre à chacun de l’interpréter à sa guise. À première vue, il semblerait simplement que la précocité d’un génie puisse éclipser les mérites d’un autre cador. C’est d’ailleurs le propre du génie, accaparer la lumière et focaliser l’attention sur soi.

 

 

 

 

 

Premiers pas à gauche

Après l'avoir installé sur l’aile gauche pour débuter le Mondial brésilien, Didier Deschamps a ensuite décidé de construire son équipe autour de l’ancien joueur de la Real Sociedad. Homme providentiel et meilleur réalisateur de l’Euro 2016 avec ses six buts – dont un doublé en demi-finale –, Griezmann va devenir le véritable chef d’orchestre de cette équipe.

 

"Il a fait une très belle (première) saison avec l'Atlético Madrid, rappelait Deschamps en 2015, lorsque son protégé marquait le pas sous le maillot tricolore. Il a marqué beaucoup de buts mais il est positionné différemment, en deuxième attaquant, ou même en pointe. Il n'est pas dans le même registre en Bleu. Il a peut-être relâché aussi après une longue saison et pour relancer la machine, ce n'est pas évident. Il sait qu'il n'a pas été performant mais je sais ce qu'il a fait avant et je n'ai pas d'inquiétude."

 

Avec Deschamps, il sera moins mis en avant car moins présent devant le but mais bien plus utile pour la circulation du ballon, et donc au collectif. À l’aube de la Coupe du monde, Jorge Valdano avait d’ailleurs prévenu: "Une équipe qui possède Griezmann peut caresser de grands espoirs." Moins spectaculaire qu’une course à 32,4 km/h dans la défense argentine, les réflexions instantanées du natif de Mâcon valent également de l’or.

 

 

Mbappé, le chaînon manquant

Une équipe, c’est avant tout la construction d’un ensemble qui se définit au fil du temps; entre développement d’une alchimie parfaite entre ses membres et divers ajustements tactiques. Alors qu’il avait mis du temps à trouver la bonne formule lors de l’Euro (4-3-3 ou 4-2-3-1? Quelle position pour Pogba?), "DD" ajusta sa mire bien plus rapidement lors du Mondial en Russie.

 

Probablement séduit par l’idée de proposer un jeu avec une meilleure maîtrise technique, le Basque avait initialement opté pour une composition d’équipe sans Olivier Giroud ni Blaise Matuidi contre l'Australie. Pragmatique, le fils spirituel de Marcello Lippi et Aimé Jacquet s'était repris pour le deuxième match en alignant ses bons soldats, son équipe devant froide, avec des frappes chirurgicales et millimétrées. Griezmann y gagnait un nouveau joueur décisif à ses côtés capable de prendre la profondeur avec Kylian Mbappé à droite, et un nouveau point d’appui devant avec Olivier Giroud.

 

Le Colchonero devenait alors le fer de lance de cette équipe: parfois en position de numéro 6/8 à l’intérieur du jeu, parfois un peu plus haut pour combiner avec ses partenaires. "Caméléon, faux attaquant, vrai buteur, Griezmann est à l’image de ces Bleus, jugeait Markus Kaufmann, auteur de la biographie de Thomas Tuchel, après le match contre l'Uruguay. En plus d’être décisif, le 7 s’est montré aussi vital pour le jeu que pour l’équilibre: la configuration des Bleus post-Euro s’adapte progressivement à sa figure."

 

À l’issue du Mondial, Diego Simeone en rajoutait une couche: "Antoine est parvenu à transmettre à l'équipe de France toute sa force de crack." Reste à savoir désormais qui était l’homme providentiel de cette équipe? Celui qui terminait les actions, ou celui qui les amorçait?

 

 

Le symbole d’une équipe, la concrétisation d’un potentiel

Finalement, si cette question n’a pas grand intérêt, tout comme le débat opposant Mbappé à Griezmann, elle permet de mettre en lumière la complémentarité entre les deux et l’apport de leur association sur le terrain pour l’équipe de France.

 

Dans les faits, si cela ne se caractérise pas nécessairement par des échanges multiples de passes entre les deux comparses – ce qui reste normal, Griezmann s’appuyant davantage sur Giroud, qui ensuite remisera sur Mbappé –, cette union entre puissance athlétique et capacité de réflexion aura permis aux Bleus de concrétiser l’idée de jeu du sélectionneur (deux ratisseurs au miliey sortant le ballon rapidement à destination de la fusée Mbappé en profitant du sens du jeu de Pogba et de Griezmann).

 

Une philosophie simple mais terriblement efficace. Apôtre d’un autre style de jeu, Pep Guardiola se souviendra ainsi d’une "équipe organisée, bonne en contre, très forte au milieu, et jeune" avec "beaucoup de talents, un bon manager et de la présence athlétique".

 

 

Et si finalement, l'homme providentiel n’était autre que celui qui est parvenu à exploiter au mieux les qualités naturelles de ses joueurs? N’est-ce pas ici la plus grande preuve d’intelligence que d’avoir su trouver la formule adéquate pour placer ses protégés dans les meilleures conditions? En Russie, Deschamps a tiré un trait sur l’idéologie pour se concentrer sur l’essentiel.

 

"Une grande équipe doit proposer un football adapté à la qualité de ses joueurs, explique Carlo Ancelotti. Après, on peut discuter sur la définition de l'esthétique. C'est quoi un beau football? Pour moi, ce n'est pas seulement un jeu d'attaque. Pour une équipe, c'est la qualité de son collectif, la façon d'exprimer son jeu."

 

À la veille d’affronter la Moldavie, le Basque avait d’ailleurs été interrogé sur Griezmann: "S’il est sous-coté? Oui, certainement. Ça a toujours été le cas des joueurs français qui sont à l'étranger. Sous-coté, si ce n’est par rapport aux récompenses qu'il n'a pas eu le bonheur de recevoir (le Ballon d'Or)… Il l'aurait mérité, certainement. Il fait partie des tout meilleurs attaquants mondiaux et c'est quelqu'un de très apprécié par les supporters. Mais l'exposition médiatique en France pourrait le mettre davantage en valeur, oui."

 

 

Griezmann est devenu lui-même

Dans quelques années, Griezmann se retournera probablement sur sa carrière en se disant qu’il n’a pas remporté ce fameux petit bout d’or tant convoité mais qu’une Coupe du monde et l’affection des Colchoneros valent sans doute bien plus. Par amour du destin ("l’Amor Fati"), le petit Antoine pourra surtout se dire qu’il a fait les bons choix. Depuis Mâcon, jusqu'à Madrid.

 

En 2016, dans les colonnes de L’Équipe Magazine, il expliquait: "Moi, gosse, j’étais prêt à mourir sur un terrain, à tacler dans la boue, à aller chiper des ballons pour que les coaches voient que j’ai la hargne. Là, les jeunes, ils débarquent à peine et ils pensent que tout est arrivé. Il y en a qui passent devant le vestiaire pro, le survêt dans les chaussettes, la casquette à l’envers vissée sur le crâne. (…) Un jour, avec la Real, j’allais devoir me frotter à Weligton, un défenseur brésilien de Malaga dur sur l’homme. Martin Lasarte, mon coach de la Real m’avait donné ce conseil: 'S’il commence à te faire chier, tu prends une poignée de gazon, tu lui jettes à la figure et tu lui dis: Mange-le'."

 

Et de poursuivre: "Sur le premier tacle, j’ai fait comme m’avait conseillé le coach. J’ai même dû en rajouter dans les mots… Ça m’a libéré (…) Ce n'était pas moi, ça. Je suis plutôt tranquille et je venais d'arriver dans l'équipe première, en plus. Ce n'était pas le moment pour faire le malin. J'aime désormais avoir ce côté-là en moi. C'est bon d'être habité par cette rage. Lasarte m'a beaucoup aidé à grandir."

 

Qu’est-ce qu’un homme? Si ce n’est ses actes et les rencontres qui ont forgé son chemin. Durant sa carrière, Griezmann aurait pu croiser Pep Guardiola (ou Marcelo Bielsa) et devenir un adepte d’un football toujours plus offensif, toujours plus porté vers l’avant. Il a finalement – entre autres – croisé Diego Simeone et un autre versant de la culture sud-américaine.

 

Avant de retrouver Didier Deschamps et son football dit pragmatique et rudimentaire. En soi, pas une mauvaise chose non plus: "Sur cette année 2018, rappelle son entraîneur, aucun joueur au monde n'a fait de choses plus importantes pour son équipe que Griezmann pour la France et l'Atlético. La réalité est celle-là. Quand un mec parvient à ce que toute une équipe fonctionne autour de son cerveau, cela a une valeur inestimable. La France fonctionne avec son cerveau. Quand Antoine est lucide et dans une bonne forme physique, il n'y a pas au monde un joueur capable de comprendre et d'interpréter le football comme lui."

 

On pourra toujours lui reprocher sa maladresse au niveau de la communication, son côté juvénile parfois, mais il faudra reconnaître que Griezmann a parfaitement endossé son rôle de leader en sélection.

 

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