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Christophe Zemmour

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Un nouveau type de mur

Antonin Trilles : « J'ai joué dans des endroits magiques »

Entretien avec Antonin Trilles, ancien gardien de but itinérant passé par Arles, le Gazélec et l'Asie, désormais de retour chez lui et reconverti professeur des écoles.

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Il est aujourd’hui à la retraite, sa carrière de footballeur derrière lui. Devenu depuis septembre 2016 professeur des écoles en région PACA où il est né, Antonin Trilles a une histoire riche en pérégrinations, en France et ailleurs. Il a joué de nombreuses années à Arles avant de rebondir au Gazélec puis à Marignane et, surtout, de partir pour Singapour, la Thaïlande et la Slovénie. Il revient sur le football asiatique, sa formation, sa vision du poste de gardien de but, ses anecdotes, ses souvenirs, ses regrets et sa récente reconversion.

 

* * *

 

 

Comment es-tu venu au football? Est-ce un héritage familial?
Tout à fait. Mon père jouait à Arles en jeunes et a même fait quelques apparitions en Division 2, quatre ou cinq matches à dix-huit/dix-neuf ans. Je ne l’ai pas connu joueur, il avait arrêté avant. J’avais même un France Football de 1984 où il avait été dans l’équipe-type de D2. Je faisais du foot et du tennis et j’ai arrêté à quatorze ans. J’ai eu une bourse régionale pour le tennis, mais je ne pouvais pas faire les deux sports et j’ai préféré le foot.

 

 

 

 

Tu as donc fait le choix inverse de Federer! (rires)
(rires) Ouais, j’ai su. Avec moins de réussite, mais je me suis régalé quand même! D’ailleurs, j’y joue encore. Mais oui, famille de sportifs, puisque ma mère et ma soeur sont handballeuses. J’étais d’abord joueur de champ, puis j’ai commencé à être gardien à quatorze ans. Cela m’avait toujours tenté puis, une année, je me suis lancé et c’était parti. Ça m’avait toujours plu, j’étais grand, j’avais les qualités physiques pour. Même si je jouais à un bon niveau avant en tant que joueur de champ, j’ai franchi le pas. J’ai évolué en même temps que le club d’Arles.

 

Comment s’est passée ta formation là-bas?
J’ai toujours joué au club, je suis d’ici. Je n’ai donc pas été détecté et j’ai gravi les échelons avec le club. Je suis un peu un enfant du club.

 

Aurais-tu pu, voulu rejoindre l’OM?
Ah oui, bien sûr. Mais j’ai jamais été en position d’espérer ça. Mais qui ne voudrait pas jouer à l’OM, étant du Sud? Je n’ai pas pu signer dans un grand club. J’étais étudiant et l’opportunité de vivre du foot s’est présentée à moi un peu sur le tard. Et une fois que j’avais déjà validé mon Master 2 en Conseil en Ressources Humaines, j’ai eu l’opportunité de partir en Corse et de signer au Gazélec et là, j’ai sauté sur l’occasion. Je n’étais pas fait pour ça à la base. J’étais numéro deux en CFA et National avec Arles. J’ai fait quelques matches importants, notamment pour la montée, une douzaine en trois ans. Je cherchais du temps de jeu et j’ai rebondi au Gazélec.

 

Tu t’es reconverti en tant que professeur des écoles depuis la rentrée 2016. Avec un M2, tu avais déjà prévu ton après-carrière avant de prendre ta retraite et ce n’est donc pas ton parcours de sportif qui t’en a donné l’opportunité par équivalence et validation des acquis.
En fait, je jouais avec Arles tout en étant étudiant. Je faisais les allers-retours, je touchais un bon billet du club et je faisais quelques matches. J’étais partie prenante du groupe et étudiant la journée. L’année où je valide mon M2, c’est celle où on monte en Ligue 2 et où ils ne gardent personne en fait. Je cherchais, avec cette carte de visite, à être numéro un, à jouer à un bon niveau et s’est présentée l’opportunité du Gazélec, club historique, pas trop loin, c’était parfait. Ils m’ont fait confiance et le départ dans le foot pro s’est fait comme ça.

 

Ne gardes-tu pas trop de regrets par rapport à la fin de ton aventure avec Arles?
Bien sûr que si. Parce qu’étant d’ici, j’aurais aimé au moins être dans le groupe de Ligue 2… J’aurais souhaité faire quelques matches, participer au côté professionnel du club. C’était, comment dire, pas un miracle, on l’avait mérité parce qu’on avait été dix-huit fois sur le podium. Mais en termes de structures, d’infrastructures, on était des “bandits”. On n’avait même pas de maillots d’entraînement: y en a un qui avait un maillot de Liverpool, l’autre celui de Saint-Étienne que son pote lui avait filé… On avait quelques joueurs prêtés ou qui venaient se relancer, qui revenaient presque de nulle part. Donc bien sûr, des regrets. Mais j’ai pu rebondir parce que j’avais été sérieux. Et que lorsque le coach du Gazélec avait appelé Michel Estevan, il lui a dit que j’étais un bon gars et qu’il pouvait compter sur moi. Un peu d’amertume, parce qu’on aurait aimé participer à l’aventure et aussi parce qu’ils nous avaient dit qu’ils nous offriraient à tous un contrat pro.

 

 

« L’Asie, c’était surtout pour l’aventure »

 

 

C’est à ce moment-là, fin 2010-début 2011, que tu es parti pour Singapour où tu as rejoint l’Étoile FC, un club composé de joueurs francophones.
Exactement. Après le Gazélec, j’ai fait six mois en CFA avec Marignane. Par un ami, j’ai eu l’information comme quoi une équipe de français basée à Singapour allait faire un essai sur Toulouse pour recruter des joueurs, et ils avaient notamment besoin d’un gardien. Donc je contacte l’agent qui gérait ça en France, il a validé mon CV et m’a dit de venir à l’essai. Pour augmenter le niveau sur place, Singapour autorise chaque année deux équipes complètement étrangères, le staff et les joueurs devant être de la même nationalité. Il y avait la réserve d’un gros club du Japon et nous les Français. L’année d’avant, ils avaient fait bonne impression mais ils avaient eu des soucis financiers, les joueurs étaient partis et donc ils avaient dû remonter une équipe. On était des mecs qui avaient joué en CFA, qui avaient fait des centres de formation. Une équipe un peu de bric et de broc, mais on était que des bons gars.

 

Est-ce que rejoindre une équipe exclusivement composée de français t’a permis de t’acclimater plus facilement à cette culture différente, même si tu parlais déjà anglais?
Oui, je parlais anglais couramment. J’étais d’ailleurs un peu le traducteur de tout le monde, ça a aidé pas mal de personnes. Le fait que ce soit une équipe francophone m’a surtout aidé avec le coach, qui était Suisse. Il m’a fait confiance, avait un projet mais qui n’a pas pu se réaliser parce qu’il y avait sur place un grave manque de moyens. Il avait des idées, des envies, il comptait sur moi. J’avais vingt-huit ans, du vécu, il m’a mis capitaine. La communication avec lui était facilitée par le français, mais avec les autres joueurs, c’était pas trop important.

 

 

 

 

Ce n’est pas non plus ce qui t’a décidé à y aller.
Non, non. On n’avait pas trop d’attaches avec ma femme, pas d’enfant, nous n’étions pas propriétaires. Elle m’a rejoint après et on a saisi l’opportunité de découvrir quelque chose de nouveau. Ce n’était pas pour l’aspect financier, parce qu’il n’y avait pas grand-chose à gagner. C’était surtout pour l’aventure et au pire, si ça le faisait pas, on s’était dit qu’on rentrerait. J’avais dans l’idée de faire aussi ma place, soit là-bas, soit plus généralement en Asie. Puis tu te rends compte que le Japon et la Corée du Sud sont intouchables, parce qu’il y a un super niveau et ils ne veulent que des grands noms. Ayant fait une bonne saison sur place, j’étais un peu mis en avant, par mon poste de gardien et mon statut de capitaine, et cela m’a permis de rebondir à côté, notamment en Thaïlande.

 

Est-ce que tu crois en une réelle émergence future de ces pays asiatiques, au point de devenir compétitifs des autres continents? As-tu ressenti un intérêt fort pour le football là-bas?
Un pays comme la Chine ne pourra pas rivaliser avec un championnat européen. Ils arrivent à attirer de grands joueurs, mais même en dix ans, ils ne pourront pas être au niveau même s’ils s’améliorent. Il y a un moment où les gens vont arrêter d’investir et donc cela ne pourra pas se faire sur le long terme parce qu’il n’y a pas assez de formation…

 

Tu ne crois pas que c’est aussi un problème culturel?
En Chine, oui. Au Japon, par exemple, c’est la folie. Les stades sont pleins, l’équipe nationale est vraiment pas dégueulasse. La Corée du Sud, pareil. Ce sont des championnats qui valent le coup, quand même, du niveau de la Ligue 2 ou de la Ligue 1 en France. Mais la Chine, rivaliser sur le long terme, je ne crois pas que ce soit possible. Ils font leur truc sur place, ils arrivent à générer beaucoup de droits TV, d’argent. Il y a des gros matches, ils essaient d’attirer de gros joueurs mais en termes de futur et de rivalité avec l’Europe, cela va être difficile. Il y a de l’argent, mais il n’y a rien après. Ils font venir des Gervinho et des Witsel, mais les mecs, au bout d’un an à jouer dans un stade avec 5.000 personnes alors qu’il peut en accueillir 70.000, ça va les gonfler quoi. En Thaïlande par contre, il y a un engouement incroyable pour le foot! Il y a de la formation. Mon ancien club s’est développé, a fait une détection sur 20.000 jeunes, a monté une académie avec une centaine d’entre eux. Le président est l’un des hommes les plus riches du monde, il est passionné de sport, plutôt jeune (cinquante-cinq ans) et il a décidé de mettre de gros moyens, notamment sur la formation. Ils viennent de signer en grandes pompes un partenariat avec le Tokyo FC. En 2013, ils avaient décroché des droits télé pour 50 millions d’euros, c’est pas rien. Tous les matches sont télévisés, diffusés en direct, certains en HD. On était régulièrement invité à des émissions télé. Moi, étant Français, le seul gardien étranger, presque une fois par mois une télé venait nous voir avec ma famille. Il y a un championnat universitaire, avec notamment un match annuel entre les deux plus grandes universités de Bangkok, un peu comme Oxford et Cambridge peuvent le faire. Tous les joueurs pros qui sont passés par telle ou telle université font un amical, il y a des étudiants ou anciens étudiants. L’an dernier, il y avait 85.000 spectateurs dans le stade! Il y a même environ quatre-vingt-dix clubs professionnels dans tout le pays. Après, c’est sûr qu’il y a des soucis de salaires ou d’organisation. Le roi est mort l’année dernière, ils ont arrêté le championnat, point. Il restait trois journées et les équipes qui luttaient pour la survie, et qui pouvaient encore être mathématiquement sauvées, ont été reléguées parce qu’ils ont arrêté le classement ce jour-là. Mais personne n’a râlé.

 

 

« Les Thaïlandais pensent toujours que demain, ça ira mieux »

 

 

Sur un plan humain et footballistique, quelles sont tes anecdotes les plus marquantes? Qu’est-ce qui a été le plus difficile, le plus enrichissant pour toi durant cette période asiatique?
Le plus difficile a été de partir. Il y a un quota de joueurs étrangers, trois titulaires et cinq sur la feuille de match. J’étais le seul gardien étranger, le coach thaïlandais m’a fait confiance pendant deux ans, tout se passait bien. Puis est arrivé un entraîneur étranger lors de ma dernière année de contrat et il préférait mettre des étrangers dans le champ, pas au poste de gardien. Il y avait aussi une histoire de business, il a pris ses joueurs, c’est le foot aussi. Mais tous les clubs autour voulaient aussi un gardien thaïlandais. Étant le seul portier étranger du championnat, il a fallu rentrer en France et essayer de rebondir. On ne voulait pas rentrer, on se voyait rester, ma fille a grandi là-bas. À la fin, je parlais thaï, on était vraiment bien, on vivait à la thaï. Avec des super conditions, certes. Notre quotidien était là-bas, on venait en France juste pour les vacances. Cela s’est terminé un peu rapidement mais, vraiment, on retient que du positif. Ce qui a été difficile au début, en plus de la langue, c’est un peu l’état d’esprit parce qu’ils ne disent jamais non et qu’ils pensent toujours que demain, ça ira mieux.

 

Ce n’est pas plus mal, non?
Bien sûr. Mais tu te rends compte que c’est eux qui ont raison. Au début, c’était difficile, on perdait les matches pratiquement tout le temps. Les coaches étaient les premiers à nous demander la rigueur, mais aussi les premiers à arriver en retard aux entraînements. Des trucs que l’on ne se permettrait pas parfois en France ou en Europe. Mais c’était quand même très très professionnel, on avait des staffs, des belles structures… Mais des fois, dans la gestion, le quotidien, il y avait des choses un peu bizarres. J’ai une anecdote que je raconte souvent. Un jour, on perd 3 ou 4-0, on se fait bouger. On rentre dans les vestiaires (c’était à l’extérieur) et y a un joueur qui commence à mettre la musique et d’autres à rigoler, mais c’était vraiment cinq ou dix minutes après le match. Je m’énerve, un voisin thaï commence à me demander ce qui ne va pas. Je leur dis: “Mais tu te rends compte, on a pris 3-0, on a perdu, on n’a pas été bon!” Et le mec me dit alors: “Mais est-ce que ça va changer le score, le fait que tu râles?” Ils sont dégoutés d’avoir perdu, mais deux minutes. Nous, jusqu’au lendemain matin, on se rendrait fou, tout le monde ferait la gueule au décrassage… Eux non, c’est comme si rien ne s’était passé la veille, aussi bien les victoires que les défaites. J’ai aussi une autre anecdote, plus triste. On a un supporter du club qui nous suivait partout. Y a eu récemment une période très difficile à Bangkok, c’était chaud dans certains quartiers, presque une guerre civile il y a deux-trois ans. Ce supporter avait perdu ses deux enfants lors d’un attentat, une bombe qui avait explosé en ville. Trois jours après les obsèques, il était au stade et jouait au foot avec les copains, tu vois.

 

C’est une façon de penser que la vie continue?
Voilà, exactement. Déjà, c’est un pays bouddhiste. Quand on a aperçu ce supporter en train de jouer avec ses copains, nous étions en train de faire un footing. Tout le monde s’est arrêté pour aller le saluer. Il a remercié le club pour le soutien et il a recommencé le match avec ses copains. Ils ont un rapport à la mort et à la vie qui est différent. C’est très enrichissant, on y a laissé des amis proches. Paradoxalement, on n’en a pas assez profité parce qu’on était très pris. Ils adorent aussi les mises au vert, les stages… En deux ans et demi, on est parti trois fois trois jours. Je suis quand même allé jouer dans des endroits magiques, là où les gens vont en lune de miel. Mais les opportunités pour les joueurs d’aller là-bas se réduisent de plus en plus. Le niveau a augmenté et ils ne veulent que des gros, gros joueurs, qui ont évolué en Ligue 1 ou en Liga, voire des 200 matches avec le Celta Vigo.

 

Tu y étais au bon moment, quoi.
Voilà. Quand je suis parti, c’était encore la période où tu pouvais toquer à une porte et demander: “Bonjour, je peux faire un essai?” Et ils te donnaient un maillot et te conviaient à l’entraînement: “Vas-y, fais un essai. Si tu es fort, on verra.” Cela n’existe plus maintenant. Il faut un gros CV, c’est de plus en plus difficile.

 

 

« Cela a toujours été une bataille pour trouver un club, pour rebondir, pour jouer, pour être bon »

 

 

Ils ont un peu rattrapé les Européens sur ce plan-là.
Bien sûr, bien sûr. Y a eu le mec des Queens Park Rangers, Jay Bothroyd. L’année dernière, Buriram avait un mec qui avait joué au Celta Vigo… Il a resigné en Liga je crois, à vingt-huit ans. Ils arrivent à toucher des Brésiliens qui ont joué à un bon niveau. Pas forcément des mecs très connus, mais ils arrivent à attirer des joueurs notamment grâce à la qualité de vie et aux salaires. Les gros joueurs étrangers arrivent à toucher en moyenne entre 20 et 25.000 euros nets par mois, certains plus que ça. C’est monstrueux là-bas. À mon époque, il n’y en avait que quelques-uns qui touchaient ça. Maintenant, il y en a presque deux ou trois par équipe, tous des étrangers. Nous sommes donc partis vite parce qu’on était en période de mercato en Europe, en juillet, et il fallait trouver quelque chose. Malheureusement, je n’y suis pas parvenu et j’ai dû faire six mois de chômage puis j’ai rebondi en Slovénie, à Domžale.

 

Est-ce que tu as apprécié ton passage là-bas?
Oui. Je suis parti et j’ai fait six mois seul. Cela n’a pas été facile et, avec le recul, je sais pas comment j’ai fait. En fait, ils avaient besoin d’un numéro deux. Je suis passé par le site Foot National. Ils avaient créé une base de données de CV et le coach de Domžale, Luka Elsner, qui est un Français d’origine slovène, a utilisé cette base. Un jour, je m’inscris et il voit mon CV. Il a contacté un gars du site et ça s’est fait comme ça. Je les ai rejoints en stage en Turquie parce que l’hiver, c’était en février 2015, ils étaient en trêve. J’ai fait un bon match amical d’entrée et j’ai signé le lendemain. Une très belle expérience là encore, des gens adorables, très jeunes, on avait une belle équipe. On se qualifie pour les tours préliminaires de l’Europa League en finissant troisième. Ils m’ont proposé deux ans de contrat mais j’ai refusé. Ma femme, qui m’avait suivi pendant sept ans, venait de trouver du travail et ma fille était rentrée à l’école, ce qui voulait dire repartir seul. En fait, ils devaient vendre le numéro un et je devais jouer après. Mais cela faisait un peu trop de conditionnel, du coup j’ai refusé. Je suis alors rentré en France. C’est là qu’est née l’idée de la reconversion. J’avais beaucoup travaillé avec des enfants étant jeune en étant animateur en centre aéré. Après, pendant que je jouais à Arles, j’étais surveillant dans un collège. Les enfants, ça m’avait toujours plu. Avec mon M2, j’ai pu préparer le concours en candidat libre.

 

Est-ce que tu penses que tu es un cas à part parce que tu avais déjà prévu l’après-carrière? Ou est-ce que tu considères que c’est compliqué de se reconvertir, parce qu’une carrière de footballeur demande de l’investissement, de la compétitivité? Le fait que tu aies dû batailler et voyager t’a-t-il suffisamment formé en tant qu’homme pour toujours savoir rebondir?
Je pense que c’est ça, que c’est surtout le fait d’avoir dû batailler. En fait, je n’avais pas vraiment prévu de valider un Master 2 et de vivre du foot. Cela s’est fait précipitamment, ce n’est pas vraiment un calcul. Tout a été fait de manière spontanée, les décisions prises assez rapidement. Il n’y a pas eu de programmation de reconversion, mais c’est sûr que d’avoir un bagage aide. J’avais rien prévu, quoi. Il y avait toujours des périodes d’instabilité, année après année, il fallait retrouver un club. Après, c’est sûr que cela forge le caractère. J’ai passé des journées entières à envoyer des mails, des CV à des agents en bois. Parce que là, bien sûr, on n’est pas au super top niveau donc on touche un peu tous les “trimards”, les agents qui essaient de te vendre du rêve alors que les mecs te rappellent plus… Donc cela a toujours été une bataille pour trouver un club, pour rebondir, pour jouer, pour être bon. J’étais le seul gardien étranger en Thaïlande, il fallait toutes les semaines prouver, prouver… Ce n’était pas facile, même pour ma femme parce qu’elle subissait ça aussi. Toutes les semaines, j’étais pas sûr de jouer parce que peut-être qu'ils voudraient utiliser des étrangers dans le champ. Des fois, je savais une heure avant le match si je jouais ou pas. Donc à la fin, ça pèse, tu vois. Donc c’est sûr que ça forge un caractère et que ça forge un mental. Et donc tu es peut-être plus armé, une fois que tu arrêtes, pour te poser les bonnes questions et essayer d’avancer.

 

 

« J’ai pas gagné beaucoup d’argent, mais j’ai eu pas mal de reconnaissance parce que c’est surtout ça qui est important »

 

 

Mais tu penses que c’est facile, généralement, pour un footeux de se reconvertir, quelqu’un qui a eu une carrière comme toi, qui n’a pas pu jouer au très haut niveau et gagner assez d’argent pour assurer son futur?
Ah non, non. J’avais presque rien mis de côté. Je suis rentré, j’ai pu acheter une voiture d’occasion cash. Si j’ai mis 20.000 euros de côté, c’est le maximum. De nos jours, ce n’est pas grand-chose. Les trois quarts des mecs que j’ai côtoyés, si demain le foot s’arrêtait, ils avaient rien. C’est difficile. J’avais fait des études avant et ça m’a aidé au retour. Ce qui n’est pas facile, c’est le rythme de vie d’un footeux. Toute la semaine était calculée sur mon rythme à moi. L’emploi du temps de ma fille était calé sur ça. J’avais mes trois heures d'entraînement, la sieste, petite balade l’après-midi. J’arrivais à l’entraînement, j’avais toutes mes affaires pliées. J’étais pas déconnecté du quotidien, mais il a fallu gérer le retour à la normale. Pour certains qui sont pas armés ou seuls, c’est pas facile. Ne serait-ce qu’à mon niveau, tout était réglé. J’avais des programmes d'entraînement sur deux ou trois semaines. Quand d’un coup, ça s’arrête, boom! J’ai pas trop eu le temps de gamberger, parce que j’avais ma fille et c’est un régal. Mais faut penser à ça aussi.

 

Au final, ton parcours de gardien de but itinérant, qui a pu voyager dans de nombreux pays éloignés, a quelque chose de très intéressant voire romanesque. Par rapport à ce que tu racontes, globalement, la réalité n’égratigne pas trop cette vision et tu considères quand même avoir eu une carrière suffisamment riche, accomplie et épanouissante, non?
Bien sûr. J’ai vécu du football pendant sept ans. J’ai vu des endroits magnifiques, des stades de 30.000 personnes. C’est sûr que j’ai pas gagné beaucoup d’argent, mais j’ai eu pas mal de reconnaissance parce que c’est surtout ça qui est important. Des gens dans la rue me tapaient sur l’épaule. Ce sont des choses qui font plaisir et c’est pour ça qu’on fait ce métier. C’est une chance. Donc un parcours un peu romanesque, parce que j’ai saisi des opportunités, j’ai vu des pays atypiques. Au retour, pas de regret et heureusement que j’avais un bagage pour rebondir. J’ai eu beaucoup de sollicitations de joueurs qui voulaient que je les rencarde en Thaïlande. Je leur ai dit que c’est pas facile, que le niveau était en train d’augmenter, les opportunités en train de se fermer. J’ai eu la chance d’y être au bon moment.

 

 

 

 

Tu étais plutôt à l’aise dans les sorties et des deux pieds, jouissais d’un bon placement dans ta cage, sur ta ligne et au niveau de la surface de réparation.
Oui, bon dans la lecture du jeu. En fait, c’est comme ça qu’on éduque en Europe, à jouer de plus en plus haut. Tu es obligé de couper, de participer, tu es le premier relanceur et le premier attaquant aussi. Modestement, c’est une qualité qui me faisait sortir du lot par rapport aux gardiens thaïlandais, qui avaient un profil assez classique et qui ne jouaient pas assez haut. Le contraste était d’autant plus marqué.

 

Donc la règle de la passe en retrait n’a pas été une contrainte pour toi, si en plus tu étais joueur de champ étant jeune, tu as toujours été à l’aise balle au pied...
Oui, mais ça se travaille aussi. Je passais des demi-heures à l’entraînement à ne jouer qu’au pied. Parce que tu es obligé maintenant, à cause de cette règle de la passe en retrait. Il faut savoir faire le bon contrôle, etc. Si tu ne veux pas le travailler, tu peux parce que c’est aussi de l’autogestion. Il faut savoir s’y mettre, à faire trente minutes de dégagements, trente minutes de longs ballons, voilà. La lecture du jeu, ça s’apprend puis ça s’entretient. Et ça vient aussi avec la confiance. Quand tu es installé, tu fais du bon travail, tu prends plus de risques, tu sens mieux les coups. Forcément, la confiance entretient ce cercle vertueux.

 

De toute manière, le poste de gardien est très particulier où la confiance joue beaucoup. Plus généralement, comment vit-on, au sein d’une équipe, la solitude et l’originalité de ce poste, et est-ce qu’on se sent quelque part comme un étranger?
On est différent, mais pas étranger. On est tellement important maintenant, tout le monde le sait. C’est sûr qu’on a des entraînements différents, on a des tenues différentes, mais c’est tellement important qu’on est toujours considéré. C’est sûr qu’il y a toujours des différences de contrats, de statuts et qu’un attaquant sera plus mis en valeur qu’un gardien. Mais tout le monde, staff, équipes, clubs, sait que c’est important d’avoir un bon gardien.

 

La concurrence au poste de gardien est peut-être plus forte, plus injuste.
C’est surtout qu’elle est quotidienne. Parce que si les joueurs de champ peuvent se cacher la semaine à l’entraînement, nous les gardiens ne le pouvons pas. Si tu te caches, c’est but, c’est erreur… Personne n’en parle, mais si on perd un ballon, ça fait but. Et c’est tous les jours à l’entraînement que tu gères la crédibilité. T’as le numéro deux qui pousse derrière, ou toi tu veux devenir numéro un. Tu prouves tous les jours. Du moment que c’est ton et leur métier, tu as une obligation de rendement quotidien. Tu es tout seul, mais il y a quand même plus de bons moments que de mauvais. Tu as le temps de profiter de l’ambiance des stades, sans sortir des matches pour autant. J’étais fier de voir mes parents venir me rendre visite.

 

 

« Le football me sert tous les jours dans ma tâche de professeur des écoles »

 

 

Est-ce que tu as un modèle à ce poste?
Gigi Buffon. C’est pas le meilleur au pied du monde, mais il a su compenser. Il ne fait pas d’erreur dans cet exercice, il est juste présent. C’est pas un mec comme Neuer qui va sortir à cinquante mètres des buts. Mais c’est un monstre. Je pense que c’est le meilleur gardien de tous les temps.

 

Pourtant, c’est une école italienne, énormément basée sur les réflexes, il est fort sur sa ligne plus que dans les sorties ou le jeu au pied, comme tu dis.
De par ce qu’il dégage, il a fait gagner des matches à lui tout seul, la confiance qu’il donne… Voilà, c’est un monsieur. Au-delà de la légende, et du fait que tout le monde l’aime, au niveau sportif c’est un monsieur. Un mec comme Casillas est moins régulier, dégage moins de sérénité.

 

Est-ce que tu continues à jouer au foot? Quelle place cela occupe-t-il encore dans ta vie?
Je joue une fois par semaine en corpo avec des amis. On a une belle équipe, dans un championnat de dix-sept équipes organisé par la ville d’Avignon, avec des arbitres officiels à chaque match. Ils arrivent à faire une réunion par semaine où ils tiennent un BO. Dans notre équipe, on a tous joué au moins en CFA2 ou DH, on se régale. Mais je joue au foot et basta. Je suis l’actualité, mais je ne suis pas non plus à sacrifier des soirées pour le foot. Je regarde les grands matches, mais la Ligue 1 voire même l’OM, je regarde pas tout le temps et pas de là à m’abonner.

 

Est-ce que tu trouves que cela t’apporte quelque chose maintenant dans ta tâche d’éducateur et de professeur des écoles?
Oui bien sûr, pour la communication, la gestion de groupe, le leadership, la présence, la confiance en soi. C’est un métier où tu peux pas te cacher, je suis devant vingt-sept enfants pour l’instant deux jours par semaine. Il y a une pression, faut pas se manquer. Ils sont en attente d’une communication et de quelqu’un de présent, d’actif, de leader. Après, c’est mon caractère aussi, mais il faut la qualité de vie de groupe, en commun, en équipe. Et pour ça, le foot m’a évidemment apporté. Puis, j’ai trente-quatre ans: à vingt-trois, je ne pourrais pas avoir ce discours-là. Donc oui bien sûr, le football me sert tous les jours.

 

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