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Maxime Arnan

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Club ou "institution" ?

Au Brésil, Red Bull se donne des ailes

Quatrième "filiale" de la marque dans l'élite mondiale, le Red Bull Bragantino met en œuvre, dans un football brésilien en crise, une méthode économique et sportive éprouvée… et prédatrice. 

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Ce 1er janvier, le club noir et blanc du CA Bragantino a dévoilé son nouveau logo: deux taureaux rouges chargeant un ballon de football, enserrant le nom de sa ville. Un blason sur l’exact même modèle que les clubs de Salzbourg, Leipzig et New York.

 

En 2020, l’équipe de la petite ville brésilienne de 150.000 habitants sera en effet le quatrième représentant de la galaxie Red Bull à intégrer l’élite d’un championnat national de football.

 

Ce n’est pourtant pas une arrivée en terra incognita pour la marque autrichienne: elle s’est implantée au Brésil dès la fin de l’année 2007, créant ex nihilo l’équipe du "Red Bull Brasil" dans l’état de São Paulo.

 

 

 

 

Fusion Red Bull Brasil / CA Bragantino

Différant des rachats de l’Austria Salzbourg en 2005 et des MetroStars de New York en 2006, équipes professionnelles déjà présentes dans leur élite nationale, cette création s’intégrait dans une stratégie de construction d’équipe depuis les divisions de football amateur, appliquée en 2008 avec le Red Bull Ghana [1] et en 2009 avec le RasenBallsport Leipzig [2].

 

Si le club de Leipzig a eu besoin de sept ans pour intégrer la 1. Bundesliga, puis d’à peine une année supplémentaire pour accéder à la Ligue des champions, le parcours du RB Brasil fut bien moins convaincant, malgré le titre honorifique de "meilleur des autres" (derrière le "Big 4" pauliste comprenant les Corinthians, Palmeiras, São Paulo et Santos).

 

Malgré ces résultats sportifs encourageants au niveau local, le RB Brasil se retrouvait face à deux obstacles majeurs sur la route de ses ambitions nationales et internationales: son absence d'attache territoriale et donc de stade propre [3], et les trois divisions le séparant encore de l’élite nationale.

 

Pour dépasser ce plafond de verre, Thiago Scuro, le jeune président du RB Brasil (trente-huit ans), réfléchit alors à une nouvelle stratégie. Les équipes brésiliennes étant des associations à but non lucratif et ne pouvant être rachetées, la solution passera par une fusion avec un club mieux classé.

 

Pour 45 millions de reais (environ 10 millions d’euros), l’heureux élu sera le club quasi-centenaire du CA Bragantino, second couteau évoluant en Série B et ayant connu son heure de gloire trente ans auparavant, grâce à sa génération dorée menée par le jeune Mauro Silva et un Vanderlei Luxemburgo débutant.

 

 

Terrain favorable

Red Bull acquiert ainsi une place dans l’antichambre de la Série A, un stade et des appuis politiques non négligeables [4]. Bragantino obtient pour sa part l’engagement de Red Bull d’éponger ses dettes, de prendre en charge la rénovation de son vieux stade ainsi que la construction d’un nouveau centre d’entraînement.

 

Le club enregistre aussi la promesse d’un investissement de 200 millions de reais (environ 50 millions d’euros) dans l’équipe constituée par l’effectif déjà existant du RB Brasil [5]. Ce dernier ne subsistant désormais plus sous ce nom que comme équipe amateur, se transformant en équipe réserve U23 de la nouvelle entité.

 

Autre avantage: le faible poids des supporters historiques de Bragantino (moins de 4.000 spectateurs de moyenne en championnat), évitant toute opposition à un changement de nom et de couleurs de l’équipe, comme ce fut le cas lors des prospections en Allemagne dix ans auparavant, et permettant de créer une nouvelle base de fans.

 

Survolant le dernier championnat de Série B et terminant champion avec sept points d’avance en 2019, Bragantino a déjà plus que doublé sa moyenne d’affluence à domicile. Fort de ces succès rapides, le nouveau venu affiche clairement ses ambitions de taureau dans le jeu de quilles brésilien.

 

Avec de puissants moyens économiques dans un contexte de mauvaise gestion financière et d’endettement généralisé des clubs professionnels, Red Bull compte mettre en place une stratégie déjà éprouvée en Europe: l’investissement sur de jeunes espoirs à très fort potentiel de développement.

 

 

Profiter de la crise

Dès l’ouverture du mercato, le promu a frappé fort en arrachant au puissant Palmeiras la jeune révélation du dernier championnat, l’attaquant Artur, pour 27 millions de reais (6 millions d’euros).

 

Dans l’incapacité économique de résister bien longtemps aux assauts de Red Bull, les ventes de joueurs étant structurellement indispensables pour boucler leur budget, les historiques São Paulo FC, Corinthians et Grêmio risquent ainsi de se faire dépouiller de leurs meilleurs espoirs.

 

Cette arrivée fracassante de Red Bull est symptomatique de la crise qui touche le football professionnel brésilien, asphyxié par les dettes et les déficits de ses clubs. Dès 2020 est ainsi prévue la mise en place d’un "fair-play financier" sur le modèle européen, visant à contrôler et sanctionner les mauvaises gestions des clubs de l’élite.

 

Sur le plan politique, un projet de loi permettant le passage d’"association à but non lucratif" à "société anonyme" pour les clubs de football est porté par le sénateur centriste Rodrigo Pacheco, avec pour objectifs un assainissement des comptes et une plus grande attractivité pour les investisseurs.

 

Bragantino et Botafogo-SP [6] faisant en cela office de précurseurs pour de futurs modèles de gouvernance des clubs brésiliens, calqués sur les entreprises privées.

 

La transformation en un championnat à deux vitesses, déjà amorcée par la nouvelle répartition inégalitaire des droits télévisés au bénéfice des clubs les mieux installés, comme Flamengo et Palmeiras [7], serait consommée avec l’apparition de clubs à la surface financière incomparable.

 

 

 

 

"Espagnolisation" du championnat

Difficile en effet de ne pas lier les succès historiques de Flamengo en 2019 (championnat carioca, championnat national, coupe Libertadores) à sa capacité financière d’attirer cette année des noms comme Gabigol, Bruno Henrique, De Arrascaeta, Rodrigo Caio, Rafinha, Filipe Luis ou Jorge Jesus.

 

Un investissement record, mais qui lui permettrait également de battre un record de recettes pour 2019 (estimées à près d’un milliard de reais (environ 200 millions d’euros), soit le double de celles de 2017).

 

De quoi faire craindre à beaucoup une "espagnolisation" du championnat, deux ou trois "gros" accaparant les recettes et consolidant leur puissance, transformant leurs adversaires en simples sparring-partners sans ambition.

 

Surgissant dans ce contexte plus que favorable pour un investisseur solide, Red Bull peut compter sur des méthodes déjà éprouvées. Peu de place est en effet laissée à l’improvisation, Bragantino devant se conformer au savoir-faire du réseau déjà en place.

 

L’équipe avait ainsi déjà pu profiter de la trêve provoquée par la Copa América pour partir en stage en Autriche, chez sa cousine de Salzbourg. Une stratégie transnationale par ailleurs confirmée au média UOL par l’international espoir brésilien du RB Leipzig, Matheus Cunha.

 

Son ancien entraîneur et actuel directeur sportif, Ralf Rangnick, a déjà effectué un séjour au Brésil pour assurer le développement international du projet en "conservant une interaction entre les filiales de la marque, pour promouvoir les échanges d’expérience tout en maintenant le modèle commun".

 

 

Stratégie spéculative

Confirmant cette adaptation d’un modèle s’éloignant des méthodes classiques au Brésil, c’est un nouvel entraîneur étranger qui est prioritairement recherché pour diriger le jeune effectif en 2020, suivant en cela les exemples couronnés de succès de Flamengo avec Jorge Jesus et de Santos avec Jorge Sampaoli (respectivement champion et dauphin du dernier Brasileirão).

 

Le profil fut clairement énoncé en conférence de presse par le président Marquinho Chedid, celui d’un technicien prêchant un football "offensif, de possession. Le style que Red Bull adopte avec succès dans tous ses clubs".

 

À la fois futur outil de détection et pépinière de nouveaux talents au profit des filiales européennes, le RB Bragantino fait également montre de beaucoup d’ambition aux niveaux national et international, visant une participation rapide à la Copa Libertadores.

 

Assumant une stratégie spéculative d’investissement économique sur de jeunes joueurs à fort potentiel, le réseau Red Bull se démarque en ne sacrifiant pas pour autant ses objectifs sportifs, nécessaires à l’exposition de sa marque à l’international.

 

Tout nouvel arrivant dans la sphère Red Bull, Bragantino a ainsi toutes les cartes en main pour faire fructifier l’expérience et les investissements de sa maison mère dans un contexte brésilien plus que favorable, et peut-être rapidement transformer le traditionnel Big 4 pauliste en un nouveau Big 5.

 

 
[1] Projet abandonné en 2014, dont seul subsiste un centre de formation géré conjointement avec le Feyenoord Rotterdam.
[2] Prise de contrôle du club amateur de Markranstädt, alors en cinquième division allemande.
[3] Le RB Brasil dispose d’un centre d’entraînement près de la ville de Campinas, et utilisait le stade du club voisin de Ponte Preta (Série B) pour ses matches de Série D.
[4] Bragantino est contrôlé depuis 60 ans par la controversée famille Chedid, caciques politiques de l’État de São Paulo, et dont le défunt Nabi Abi Chedid fut vice-président de la CBF dans les années 1990.
[5] Soit l’exact équivalent de ce qu’avait déboursé le RB Leipzig lors de son accession en 1. BuLi, en 2016.
[6] Une holding d’investisseurs privés prenant possession en 2018 de 40% du club de Série B.
[7] Flamengo reçoit vingt fois plus d’argent de la chaîne Globo que les équipes les moins bien dotées.

 

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