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Guillaume Balout

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Autriche-Hongrie : Habsbourg toujours

Avant d’être une affiche du groupe F de l’Euro à Bordeaux, Autriche-Hongrie était le nom de l’empire de François-Joseph et ses bacchantes de 1867 à 1918. Et des premiers pas du football en Europe centrale.

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Dimanche 12 octobre 1902. Le Wiener AC-Platz de Vienne accueille le premier match entre deux sélections d’Europe continentale. Devant quelques centaines de spectateurs, l’Autriche balaye la Hongrie (5-0). L’événement serait historique si, un an plus tôt à Montevideo, Uruguayens et Argentins n’avaient disputé la première rencontre internationale de football hors Royaume-Uni.

 

114 ans plus tard, à Bordeaux, les deux anciennes entités de l’empire des Habsbourg vont en découdre pour la 137e fois, ce qui en fait l’affiche la plus fréquente de l'histoire du foot derrière celle du duo sud-américain. Retour sur un État qui n’a jamais eu d’équipe nationale unitaire mais d’où sont originaires neuf - Autriche, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Pologne, Croatie, Ukraine, Roumanie et Italie – des vingt-quatre participants à l’Euro.

 


Légende: 1. Bohême; 2. Moravie; 3. Silésie; 4. Galicie; 5. Bucovine; 6. Voralberg; 7. Tyrol; 8. Salzbourg; 9. Carinthie; 10. Haute-Autriche; 11. Basse-Autriche; 12. Styrie; 13. Carniole; 14. Littoral; 15. Dalmatie; 16. Bosnie; 17. Herzégovine; 18. Sandjak de Novi Pazar; 19. Bouches de Kotor.

 

Pionniers anglais, précurseurs citadins

En 1887, God save the Queen retentit dans le port de Zadar. Sous les yeux du prince d’Edimbourg, deux équipages de marins anglais offrent un match de gala à un public local – croate et italien – enthousiaste. Depuis quelques années, le football est déjà connu des grandes villes de l’Empire austro-hongrois. Mais c’est bien sur le littoral dalmate que les premières rencontres sont jouées. Les plus anciennes remontent à 1873 lorsqu’ingénieurs et ouvriers du Royaume-Uni viennent travailler sur les chantiers navals et les chemins de fer de Rijeka. Cette implantation précoce, contrairement à l’Europe du nord, ne fait pas encore émerger de club.

 

 

L’Autriche-Hongrie, des Alpes aux Carpathes, demeure un État multinational, traversé par de vives tensions politiques en ce siècle du réveil des nationalités. Après le Compromis de 1867 divisant le pays en Cisleithanie (Autriche) et Transleithanie (Hongrie), le pouvoir viennois se crispe, notamment envers les revendications des minorités slaves. Dans ce contexte, le football se développe surtout à Vienne, Budapest et Prague, porté par l’anglophilie des élites citadines. Dans la capitale impériale, les employés britanniques de la banque Rothschild importent le bon goût de leur île en fondant le First Vienna en 1894. Budapest et Prague suivent la tendance et la première édition de la Challenge Cup, mise en place par le président du Vienna Cricket entre les clubs des trois plus grandes villes de l’Empire, voit le jour en 1897. Les Autrichiens remportent les huit premières éditions, avec quatre formations différentes, jusqu’à la victoire des Hongrois du Ferencváros en 1909.

 

 

Prague allemande, Prague tchèque

En Bohême, l’initiative est allemande. L’influent mouvement des sokols, programme d’activités physiques et culturelles exaltant le sentiment national tchèque, contrarie la popularité du football auprès de ce peuple. En 1896, plusieurs Allemands quittent le Regatta Prag pour donner naissance au DFC Prag, qui crée la sensation en 1902: il est le seul club étranger à prendre part au premier championnat d’Allemagne. Il dispose pour cela d’un solide atout: son président Ferdinand Hüppe, également président de la jeune fédération allemande. Après l’admission de cette dernière à la FIFA en 1904, le DFC est finalement exclu et son dirigeant doit démissionner.

 

En réaction à l’avance allemande dans une discipline de plus en plus pratiquée de manière informelle, étudiants et lycéens tchèques s’organisent dans une ville où l’université Charles constitue une place forte de l’identité nationale et du panslavisme. Le CFK Kickers se lance puis, en 1896, le cercle philosophique et littéraire Slavia met sur pied une équipe de football. Plusieurs équipes praguoises commencent alors à s’affronter lors d’un tournoi annuel. Le 29 mars 1896, le premier "derby des S" entre Slavia et Sparta se termine sur un 0-0. Un doute subsiste sur l’issue d’une rencontre, au mieux, longuement interrompue à cause d’un litige arbitral ou, au pire, achevée en bagarre générale… Le club des intellectuels et celui des classes populaires s’ignoreront jusqu’en 1907.

 

 

Premières sélections, premières dissensions

Le XXe siècle marque un tournant pour le football austro-hongrois. De nombreuses équipes anglaises visitent l’Empire lors de tournées. En janvier 1901, les Hongrois créent leur propre fédération et instaurent un championnat entre clubs budapestois. Les Tchèques leur emboîtent le pas avec une Fédération de Bohême-Moravie qui froisse les Autrichiens, car le royaume de Bohême est sous l’autorité de la Cisleithanie. La sélection de Bohême-Moravie ne dispute son premier match qu’en avril 1903 contre la Hongrie, mais c’est une formation composée… d’Allemands et d’Autrichiens. Après leur première confrontation en 1902, l’Autriche et la Hongrie prennent l’habitude de mesurer leurs forces deux fois par an à Vienne et Budapest.

 

L’éclosion du football tchèque se produit en 1905. Triple champion d’Écosse avec le Celtic, John Madden s’installe à Prague en tranquille retraité. À quarante ans, l’ancien ailier professionnel accepte d’entraîner le Slavia, où il introduit rigueur et discipline chez ces amateurs de bonne bière et de mauvais tabac. Bientôt, le club praguois se substitue à une sélection de Bohême-Moravie entravée: le 8 juin 1908, réunie en congrès à Vienne, la FIFA rejette son adhésion sous la pression de ses hôtes. Cinq jours plus tard, les Tchèques reçoivent la sélection olympique d’Angleterre. Ils ne s’inclinent que 0-4, soit le plus faible nombre de buts marqués par les Britanniques lors de leur périple continental, là où les Autrichiens concèdent un vulgaire 1-11 et les Hongrois un vexant 0-7. Le technicien écossais, surnommé outre-Manche The Rooter pour sa maîtrise de la talonnade, devient ici Dedek, le "Patriarche" qui restera à son poste jusqu’en 1930.

 

 

Province autrichienne, province hongroise

Le 5 octobre 1908, l’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine, territoire ottoman qu’elle administrait depuis 1878. La région est au bord de l’insurrection, la Serbie voisine mobilise. Le football doit faire ses débuts, en grande pompe, aux Jeux olympiques deux semaines plus tard, à Londres. Devant la provocation de François-Joseph, la Hongrie d’Imre Schlosser et la Bohême-Moravie de Jan Košek se désistent à la dernière minute. L’année suivante, la Bohême-Moravie rejoint l’UIAFA, une fédération internationale dissidente à l’origine d’un championnat d’Europe tenu en marge de l’Exposition de Roubaix en 1911. Les Tchèques abandonnent le 2-3-5 de rigueur et en sortent vainqueurs grâce à un schéma tactique novateur en 4-3-3.

 

Si elle est synonyme de tensions en Cisleithanie, 1908 est une année d’ouverture en Transleithanie. Les Hongrois décident de sortir le football de la capitale en montant quatre championnats régionaux. Seuls les Croates déclinent l’invitation: depuis quelques années, Zagreb travaille à la reconnaissance de sa propre fédération sportive, obtenue en 1910 auprès de Vienne, ravie de pouvoir entamer le pouvoir de Budapest. Dans les principales villes de province, les clubs sont surtout le fait de Hongrois, même là où ils sont minoritaires comme à Prešov ou Košice, cités à majorité slovaque, ou dans les centres urbains roumanophones de Transylvanie et du Banat. Ce sport est celui des étudiants de la bourgeoisie magyarophone au contact des milieux intellectuels budapestois. La stratégie de la fédération s’avère payante. Dans les années 1910, la Hongrie commence à prendre le dessus sur l’Autriche. Cette extension favorise aussi l’émancipation culturelle de minorités. À Subotica, le Baka SAC le prouve: en 1901, il émerge au sein de la petite communauté des Bunjevci, présentés comme Serbes catholiques ou Croates serbophones selon que l’on parle depuis Belgrade ou Zagreb. Le doyen du futur football yougoslave remporte les éditions 1909, 1912 et 1913 du championnat du sud et devient un vecteur majeur de la diffusion de la discipline en Voïvodine.

 

 

Prégnance communautaire, parfum yougoslave

Cette effervescence est encore plus manifeste en Cisleithanie. Avant de toucher le monde ouvrier, à l’instar du Rapid Vienne, et de se cristalliser autour du clivage entre bourgeois et prolétaires, le football recouvre essentiellement une dimension communautaire. Les juifs, groupe alors davantage perçu comme national que confessionnel, sont parmi les plus actifs. Dès la fin du XIXe siècle, sur le modèle du DFC à Prague, ils dirigent le Wiener SC et, plus tard, l’Hakoah à Vienne. En Bucovine et en Galicie, où ils sont parfois majoritaires dans certaines villes, les juifs fondent, par exemple, le Maccabi et l’Hakoah à Tchernivtsi. Ils y côtoient les Allemands du Jahn, les Polonais du Polonia, les Ukrainiens du Dovbus et les Roumains du Dragos Voda. À Lviv, on les retrouve au Hasmonea dans une cité multiethnique où des lycéens polonais auraient disputé un match dès l’été 1894. Le KS Cracovia, premier club polonais, est créé en Galicie en 1906.

 

Dans les régions peuplées de Slovènes, le football est même l’occasion de promouvoir une idée, encore confidentielle, consistant à réunir les Slaves du sud dans un même État: le yougoslavisme. À Gorizia, des lycéens frondeurs mettent sur pied le Jugoslavija en 1907. À Ljubljana, où la germanisation peut s’avérer agressive, des étudiants fondent Hermes et Ilirija, deux clubs qui finissent par fusionner en 1913. L’illyrisme est une composante du yougoslavisme. Ultime affront pour les Autrichiens: l’équipe est entraînée par un Tchèque!

 

 

Prémisses dalmates, périls guerriers

À l’annonce de l’attentat contre l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo, l’Anarh hisse le drapeau noir dans la cour de l’école de charpenterie de Split. Le club estudiantin, apparu deux ans plus tôt en s’autoproclamant anarchiste, est immédiatement banni. Le port dalmate est en ébullition depuis la création de l’Edera en 1910 par la bourgeoisie italophone, tandis que le royaume de Victor-Emmanuel III a des vues de l’autre côté de l’Adriatique. L’année suivante, des étudiants croates de Prague fondent le Hajduk, nom générique donné à tout rebelle armé des montagnes de l’Empire ottoman. Les matches de l’Edera contre l’Anarh ou le Hajduk virent régulièrement au pugilat devant l’impuissance du pouvoir autrichien. Déjà agacé par les agitations des Slaves, François-Joseph cherche à contenir l’irrédentisme italien. Il interdit un club à Dubrovnik mais échoue à empêcher ceux de Zadar et Trieste d’en découdre annuellement.

 

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale marque un coup d’arrêt dans un Empire durement affecté par un conflit qu’il voulait à tout prix. Malgré des conditions de vie difficiles, l’Autriche réussit à maintenir un championnat à Vienne, suspendu quelques mois seulement en 1915 et sans relégation pour ne pas pénaliser les effectifs envoyés au front. La Hongrie ne reprend le sien, circonscrit à Budapest, qu’en 1916 au moment où la Fédération de Bohême-Moravie est dissoute. La légende raconte que, début 1918, le Hajduk tient tête à plusieurs équipages de la marine de guerre britannique dans l'Adriatique. Rien sur un éventuel hymne entonné sur le pont d’un navire...

 

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