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Raphaël Cosmidis et Julien Momont

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La fausse joie de l'expulsé

Bayern-Atlético : Griezmann power

L'Atlético Madrid s'est qualifié pour la finale de la Ligue des champions à l'issue d'une demi-finale retour mémorable, pleine de rebondissements et de suspense.

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Les mots sont parfois tellement dérisoires. Comment prétendre résumer en quelques adjectifs la mosaïque d’émotions ressenties hier soir? Comment nommer l’abstrait, l’odeur de folie, le parfum de tension, le coeur qui bat, les neurones en fusion?

 

Les mots emprisonnent. Ce match s’est d’abord ressenti, dans la tête, la poitrine, les tripes. Il serait presque mieux raconté en peinture ou en musique. Le tambour pour le suspense irrespirable, les cymbales pour les coups de théâtre, la puissance des cuivres pour la pression du Bayern Munich et le violon pour la finesse technique d’Antoine Griezmann. Le tout sous la baguette d’un chef d’orchestre à deux têtes, la fougue de Simeone et la raison de Guardiola, la grinta et le rationalisme, l’enragé et le cérébral. Caricature volontairement exagérée, en écho à l’opposition de style manichéenne amplifiée par les arcs narratifs médiatiques où le gris est trop mou pour exister. Ça tombe bien, le Bayern et l’Atlético Madrid nous ont offert un duel éclatant, dont la brillance reposait il est vrai beaucoup sur le premier cité. Une symphonie grandiose séquencée en trois actes.

 

 

Acte 1 : la leçon du Bayern Munich

L’Allianz Arena n’avait jamais autant ressemblé au Juventus Stadium. Pendant presque quarante minutes, le Bayern Munich a refait la première période de son huitième de finale turinois. Avec d’autres ingrédients, certes, mais presque avec le même score. Si Thomas Müller avait inscrit son penalty, les Bavarois seraient sans doute rentrés au vestiaire avec deux buts d’avance, comme à Turin.

 

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

 

La similarité entre les deux matchs en question: la domination territoriale d’un Bayern qui fait le siège du camp adverse en première période. La différence? La présence de Jérôme Boateng, terriblement précieux par son jeu long, et libéré par l’animation pensée par Pep Guardiola. Xabi Alonso, dépassé à Vicente-Calderon dans un véritable rôle de numéro six, a cette fois joué entre les deux défenseurs centraux et même plus bas qu’eux quand son équipe avait le ballon. L’Espagnol annulait ainsi le pressing haut de l’Atlético et permettait à Boateng d’avancer. Les Colchoneros ont débuté en 4-4-2, qui s’est mué en 4-1-4-1 à la 14e minute avec Griezmann à droite face à la domination allemande, avant que Simeone ne revienne à son 4-4-2 initial à la 22e minute et jusqu’à la pause. Sans pour autant, à cet instant du match, réellement endiguer les assauts munichois. Diego Simeone a vite pris conscience de la force du Bayern, et il l’a reconnue en conférence de presse après le match: "C'était merveilleux de voir le Bayern mettre autant d'intensité avec autant de qualité. J'étais amoureux de ce que je voyais."

 

Amoureux aussi de Boateng, transformé par Guardiola depuis son arrivée en un genre de meneur de jeu à distance, capable de trouver ses partenaires entre les lignes ou par-dessus la défense adverse. La grande performance munichoise a commencé avec lui et ses relances, balle au pied ou par la passe. Elle s’est poursuivie plus haut, avec une activité dans les couloirs plus variée qu’à l’aller, l’apport des latéraux et un système totalement asymétrique. Si Lahm a collé la ligne de touche pendant la grosse période du Bayern, Alaba a été plus imprévisible: il est souvent venu dans l’axe pour ensuite faire un appel rapide vers l’aile et emporter un milieu de l’Atlético avec lui, libérant ainsi l’espace pour Ribéry. Le duo franco-autrichien a été le mieux huilé du Bayern en première période – même s’il n’a pas été le plus exploité –, quand Douglas Costa, ailier droit sur le papier, jouait beaucoup plus à l’intérieur du jeu qu’ailleurs, cherchant les fameux "demi-espaces".

 

 

Acte 2 : la réponse de Diego Simeone

Tout a commencé par une altercation anodine, dont le monde retiendra l’image de Franck Ribéry soulevant Diego Simeone pour l’empêcher d’aller s’en prendre à un Bavarois dans la zone technique adverse. Et si l’impact de cet accrochage était bien plus large que ce simple cliché burlesque? Et si c’était là le véritable coup d’envoi du match de l’Atlético Madrid? Diego Simeone vit tellement intensément ses matches qu’on l’imagine mal calculer son coup. Mais toujours est-il qu’à partir de cette trente-septième minute, la merveilleuse machine bavaroise s’est quelque peu enrayée. Le rythme qu’elle imposait jusque-là, si effréné qu’il désorganisait complètement un Atléti d’ordinaire si clair et si cohérent défensivement, s’est calmé, cassé par ce fait de jeu. Les transmissions se sont faites moins soudaines, les courses moins tranchantes. La tempête a baissé en intensité jusqu’à la pause.

 

Vint alors le deuxième coup de Simeone, tactique celui-là. Yannick Carrasco a remplacé Augusto Fernandez. Le Belge a pris le poste de Koke à gauche, ce dernier se recentrant en relayeur avec un retour au 4-1-4-1 qui a, cette fois, permis de doubler voire tripler les couvertures sur les ailes. L’intention offensive, elle, était claire: faire planer une plus grande menace offensive dans le couloir de Philip Lahm, le joueur qui a touché le plus de ballons en première période. Cela ne s’est pas concrétisé avec l’ancien Monégasque, mais la coïncidence heureuse a voulu que c’est après ce changement plutôt osé que l’Atlético a enfin réussi à ressortir proprement un ballon et à jouer un contre, à deux contre deux. La position licite ou non d’Antoine Griezmann alimentera les débats – qui confirmeront que même la vidéo ne met personne d’accord –, mais on préfèrera retenir son sang-froid pour son premier ballon, comme la passe dans le timing parfait (et un peu aidée par la légère déviation d'Alaba) d’un Fernando Torres qui confirme à chaque sortie sa réincarnation en cet attaquant magnifique et redoutable que l’on pensait avoir perdu à jamais à son départ d’Anfield. 

 

 

Cette égalisation fut un coup de massue dur à encaisser pour le Bayern, clairement affecté psychologiquement par la tâche qui lui incombait désormais. L’Atlético Madrid n’avait jamais perdu par deux buts d’écart cette saison. Mais s’il y a bien une équipe qui pouvait y parvenir, c’était ce Bayern-là.

 

 

Acte 3 : l’espoir déçu du Bayern et le bilan de Guardiola

Pour marquer deux buts, Guardiola est revenu à une façon de jouer plus classique au Bayern cette saison: miser sur la supériorité de ses ailiers et envoyer des centres vers Lewandowski (dix duels aériens disputés), Müller et Vidal, spécialiste de la projection. L’entrée de Coman à la place de Douglas Costa a mis ce plan à exécution: avec un droitier sur l’aile droite, les centres se sont enchaînés (vingt-trois au total). Contrairement à l’aller, les Munichois ont mis hier soir de la présence dans la surface – on ne soulignera d’ailleurs jamais assez l’importance de Thomas Müller pour créer des fausses pistes profitables à Lewandowski ou plus simplement lui remiser les ballons –, et c’est comme cela qu’ils ont inscrit le but du 2-1, celui qui a laissé croire à une nouvelle qualification à l’arrachée. Coman aurait même pu être le héros du soir sur des oublis de la défense madrilène au deuxième poteau. C’est un peu l’histoire de cette double confrontation pour le Bayern. Il aurait pu, mais il n’a pas réussi.

 

Les historiens du résultat retiendront que le Bayern Munich de Guardiola a perdu trois fois de suite en demi-finales de Ligue des champions. Qu’il a échoué, associant deux mots pas forcément synonymes. Les trois défaites consécutives à ce stade de la compétition sont pourtant pleines de nuances, et celle face à l’Atlético Madrid gardera un goût particulièrement amer. Après tout, le Bayern a été battu deux buts partout…

 

Et face à une équipe réputée pour son imperméabilité, le Bayern s’est créé beaucoup d’occasions. Quelques semaines après un Barça débordant de talent mais sans idées pour briser le verrou madrilène, Guardiola et ses joueurs ont apporté des réponses, par la circulation de balle, le mouvement et un changement de système bienvenu. On lira certainement que le tiki-taka de Guardiola ne marche plus, comme si les idées du Catalan n’avaient pas évolué depuis son départ de Catalogne. Guardiola est pourtant beaucoup moins figé dans le temps que ses détracteurs, et son Bayern ne ressemble que de très loin à son Barça. "Depuis que je suis entraîneur, ce Bayern est l'adversaire le plus difficile que j'ai eu à affronter", affirmait d’ailleurs Diego Simeone après le match. Il restera à jamais classé dans la catégorie des perdants magnifiques. Les détracteurs de Guardiola se feront un plaisir de glisser que sans Messi, ce n’est quand pas la même histoire. Mourinho au premier chef: "Je dis seulement qu’une équipe avec ce garçon est une équipe différente. L’histoire n’est pas la même", clamait-il il y a un an. La vérité est un peu plus complexe. Plus cruelle. La vérité, c’est que même en faisant tout ce qu’il faut pour gagner, on peut perdre un match de foot. Ou, en l'ocurrence, le gagner, mais pas assez. "On peut avoir raison tactiquement et perdre", dixit Guy Lacombe

 

L’Atlético aura ainsi rarement été autant mis en difficulté. Mais il s’en est encore sorti. Cela (re)fait partie de son identité depuis l’arrivée du technicien argentin en décembre 2011. Les Matelassiers, masochistes en activité les plus titrés d’Europe, ne savent pas gagner sans souffrir. En finale, ils se feront à nouveau un plaisir d’abandonner le ballon à l’adversaire, qu’il soit voisin ou citizen. Il y a deux ans, une minute de trop et une tête de Sergio Ramos les avaient fait chuter du toit du monde. Cette saison, ils ont déjà battu les vainqueurs des Ligues des champions 2013 et 2015. S’ils venaient à bout du Real Madrid, ils compléteraient leur collection avec le champion de l’édition 2014. Il faudrait vérifier avec les autorités compétentes, mais l’exploit serait probablement sans précédent. Cela tombe bien: ce qu’a accompli Simeone ces cinq dernières années relève de l’inédit.

 

 

 

Vu du forum

=>> Mevatlav Ekraspeck – 20h59

Ça va être chaud. M'étonnerait pas qu'au pays de la fête de la bière, ils ne finissent pas Saul...

 

=>> OLpeth –21h12

On le déclare pas assez, mais quel travail Oblak.

 

=>> Alain Delon? Non Alain Deroin. – 21h21

Oblak est d'équerre là-dessus.

 

=>> Orlin – 22h08

Douglas Costa il a racheté les œillères de Lucas.

 

=>> Une2s – 22h42

Ce match m'a fait péter la braguette.

 

=>> Tricky – 22h44

Oui, c'était pas mal dans l'intensité et le suspense. Ça m'a rappelé un Metz-Toulouse en Coupe de la Ligue il y a quelques années.

 

 

 

Les images du match

 

 

 

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