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Alan Durand

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Paris, initiation à la vie

Benjamin Pavard, hors-champ et pleine lucarne

Comme Carlos Alberto en 1970, le latéral droit tricolore a marqué face à l'Argentine un but particulier. Juste avant sa frappe, il n'était pas à l'écran, son apparition soudaine ajoutant à l'effet de sa frappe.

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On a tous revu la trajectoire du ballon des dizaines de fois. Depuis l'angle de caméra placé dans le dos de Benjamin Pavard, est encore bien imprimé cet effet tournant qui ferait presque sortir la balle du cadre, avant de l'emmener tout droit dans la lucarne de Franco Armani, le portier argentin. Un chef d'œuvre, c'est certain, mais encore? Il y a cette posture improbable, presque gymnastique, du latéral droit des Bleus, qui doit se pencher de manière peu académique pour fouetter la sphère. Les ralentis se succèdent sous différents angles et la sidération n'en est que plus forte.

 

 

Le surgissement depuis le hors-champ

Revenons à l'origine. Le but en direct et à vitesse réelle. Filmé depuis la tribune par le plan de base [1]. À la 57e minute, alors que l'Argentine mène 2 buts à 1, Matuidi lance Hernandez sur le côté gauche. Au bout de sa course, celui-ci centre instantanément. Le ballon est fuyant, à mi-hauteur, et ne trouve aucune tête. Après deux rebonds et un panoramique rapide de la caméra, on ne sait pas ce qui nous attend à la retombée. Un désir de supporter parcourt notre imaginaire footballistique une fraction de seconde, comme d'habitude. Va-t-on y avoir droit? Pour une fois, la réponse est oui. Le miracle se produit. Un corps a tout juste le temps de faire son apparition dans le champ par la droite, et catapulter un ballon dans la diagonale opposée, créant l'hystérie collective. La célébration de Pavard vers son banc est désormais une image gravée dans la mémoire collective.

 

 

Voilà de quoi nous parlons: un véritable surgissement. N'en déplaise à tous les amoureux du stade, ce qui nous anime ici est un pur plaisir de téléspectateur. Alors que le ballon dégagé par la défense rebondit encore, nous sommes tenus par un suspense vieux comme l'histoire des retransmissions télévisuelles: qu'est-ce qui nous attend dans la partie du terrain que l'on ne voit pas encore, le hors-champ? Est-ce qu'on va retrouver un joueur de notre équipe? Un adversaire? Si c'est un joueur de l'équipe qui attaque, va-t-il oser reprendre directement et frapper? Va-t-il dévisser et contester l'espace aérien aux pigeons, comme cela est si fréquent? C'est cette possibilité du surgissement, confondue à l'incertitude de la couleur du maillot qui va entrer dans le champ, qui font travailler notre imaginaire.

 

 

Vitesse de transmission et des acteurs

Comme un regard hors-champ d'un personnage inquiet de Spielberg, notre regard de téléspectateur est rivé à l'écran, attendant de voir à quelle sauce le ballon va être mangé. Soumis aux choix du réalisateur, ainsi qu'à la proportion de l'information visuelle circonscrite par le cadre, nous sommes à la merci de ce qui advient, et de la manière dont on nous laisse apprécier le spectacle. Régulièrement, l'origine et la conclusion d'un but nous sont offertes à l'intérieur d'un même cadre, sans que l'on ait manqué quoi que ce soit. Et d'ailleurs, cette histoire de hors-champ ne nous anime pas qu'à la seule occasion d'un but extraordinaire.

 

 

Dans le jeu, il s'agirait par exemple d'une passe au long cours, comme celle de Pogba à Mbappé qui amena le troisième but de la France en finale. Cette passe est si forte et soudaine qu'elle fait sortir du champ le ballon une fraction de seconde, et nous place dans l'attente d'un panoramique qui le rattrape. Il se trouve qu'avec la vitesse du Parisien, nous avons la chance de trouver, au bout du mouvement de caméra, un maillot bleu pour se ruer en premier sur la sphère. Le hors-champ est bien un des domaines dans lequel la France aura régné face à ses adversaires lors de cette Coupe du monde. Pas sûr que Didier Deschamps l'avait prévu.

 

 

Le chef d'œuvre inaugural de Carlos Alberto

En qualité de surgissement, la frappe de Pavard renferme en elle ce qui fait toute la puissance de l'émotion footballistique: la rareté. On le sait, les buts, et par prolongement les joies qui l'accompagnent, sont des phénomènes rares dans le foot... du moins au regard d'un certain nombre d'autres sports où l'on comptabilise les points. Le romantisme de tous les supporters réside d'ailleurs dans cette probabilité qu'un match puisse n'accoucher d'aucun but [2]. Et ceux comme celui inscrit par Benjamin Pavard contre l'Argentine sont des raretés parmi les raretés.

 

Si cette demi-volée est un héritage, il faudrait se plonger dans la première finale de Coupe du monde retransmise en Mondovision et en couleur: Brésil-Italie 1970. Il est un but qui restera à jamais au panthéon du football parce qu'il est l'œuvre de la sélection qui incarne à elle seule le mythe de la compétition: le Brésil 1970. Gérson, Jairzinho, Rivelino, Pelé et les autres. Face à eux, dans l'enceinte surbondée du Stade Azteca (107.000 spectateurs), un faire-valoir de luxe, la Squadra Azzura de Riva, Boninsegna et Rivera. Les couleurs chaudes du Brésil, maillots jaunes et shorts bleus, se promènent sur le vert universel de la pelouse, et accompagnent une des plus belles chorégraphies collectives de l'histoire de ce sport.

 

 

L'action, partie de la défense, se déploie au gré des dribbles chaloupés et déconcertants de facilité des joueurs brésiliens. Jairzinho finit par être trouvé le long de la ligne côté gauche, alors que le ballon titille une première fois le hors-champ. Le numéro 7 repique dans l'axe, contourne le bloc italien et s'en va trouver Pelé de l'autre côté de la surface. Dans un éclair de génie, le légendaire numéro 10 distille une passe aveugle vers une zone du terrain alors vide. Une passe imaginaire dans un espace qui ne contient aucun corps: ni adversaire, ni partenaire. Un temps suspendu. Et... le miracle advient. Carlos Alberto, déjà un latéral droit, déboule du hors-champ pour propulser le ballon dans le petit filet opposé. Un chef-d'œuvre inaugural qui en appellera d'autres.

 

En 1970, le peuple brésilien se donnait encore rendez-vous dans la rue pour écouter les matches à travers des haut-parleurs disséminés aux quatre coins des places publiques. C'est l'occasion de rappeler que ce plaisir de téléspectateur est lié à l'histoire des images et des archives télévisuelles qui nous font redécouvrir ces équipes, ces buts. Une histoire populaire du petit écran qui, lorsque le parcours de l'Équipe de France nous autorise à rêver, devient grand. On le place en hauteur dans un coin de bar et on lève tous les yeux vers ce spectacle doté d'un pouvoir hypnotique égal à celui du cinéma des débuts, lorsqu'il était une attraction foraine.

 

Le 30 juin 2018, en huitième de finale de la Coupe du monde, Benjamin Pavard est entré une première fois dans cette histoire. Le serait-il définitivement sans la victoire finale de Moscou, le 15 juillet dernier? Sans doute pas, et c'est une nouvelle preuve que l'histoire s'écrit à grand renforts de chefs d'œuvres, qui, mis bout-à-bout, finissent toujours par donner une victoire. Ici, celle du football comme spectacle générateur d'imaginaire et pourvoyeur d'émotion.

 

[1] Le plan de base, notion que l'on doit à Charles Tesson, est le plan principal utilisé lors des retransmissions de matches télévisés. Ne pouvant contenir tout le terrain, il oblige le cadreur à effectuer un panoramique "invisible", qui suit l'action des joueurs et la progression du ballon, sans que le téléspectateur ne s'en rende compte. Il définit ainsi le champ visible de l'image, et dans le même temps une zone hors-champ.
[2] Un sort que seuls les supporters danois et français auront connu lors de l'édition 2018.

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