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François Borel-Hänni


Journaliste et docteur en STAPS de l'université Lille-2.


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Revue de Stress #56

Blasons maudits / 3

Poursuivons la réécriture de l'histoire des clubs français au travers de leurs écussons devenus logos. Aujourd'hui: Troyes, Monaco, Nantes, Le Havre et Nîmes.

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ES Troyes AC

 

Les écussons de Troyes, c'est tout un programme. Et les programmes de la Troyes, c’est pas Champagne tous les jours. Après un long anonymat qui fit douter de l’existence même de la ville, car la preuve par Troyes n’est pas toujours facile à donner, le club atteignit la D1 au milieu des années 70 grâce à une sacrée bande de travailleurs. TAF, un nom inspiré du cri de ralliement des joueurs ("Allez les gars, Aube-oulot"). Ses détracteurs disent que Troyes pratique un football foireux, seule explication au sponsoring par Petit Bateau et à la trace de pneu sur le premier écusson.

 

Après une longue disparition, le club revient dans l'élite en 1999 sous un nouveau nom, ATAC: avec Alain Perrin, on ne peut être qu’entreprenant. Troyes provoque et va jusqu’à recruter Johnny Rothen. Le "quatre-quatre à Newcastle", non référencé au Kâma-Sûtra, reste dans l’histoire locale. Tout comme l’année 2003 durant laquelle le sort envoie, successivement, Jacky Bonnevay ET Faruk Hadzibegic sur le banc troyen, purge de cheval dont même Stewball ne se relèverait pas.

 

Troyes va descendre en National, également appelée troyesième division, confirmant le penchant de l’ESTAC (troisième changement de nom) pour les nombres, d’abord en appuyant sur toutes les touches de l’ascenseur (d’où sa trajectoire sportive) puis en lardant son blason de chiffres. Le mystérieux 10 de l’actuel écusson est peut-être un hommage à Benjamin Nivet, 1986 étant sans doute l’année de son premier match en D1. Bizarre, d’ailleurs, que le doyen du championnat se prénomme Benjamin. Une autre interprétation veut que ce 10 soit destiné à montrer de quel Aubois le club se chauffe.

 

 


Le Havre Athletic Club

 

Voici venir le plus vieux club de France. On parle à juste titre du Havre de pépé et Philippe Prieur n’a rien à voir là-dedans. Le Havre porte ses origines anglaises dans ses couleurs, deux nuances de bleu inspirées non pas par un roman pour érotomanes, mais par Oxford et Cambridge alors que ces deux clubs jouent en jaune. Absurde, mais Le Havre a toujours eu des problèmes de Maillol.

 

Le blason havrais va être d’une élégante discrétion durant une grande partie du siècle, étendard en diagonale sur sigle doré. Classicisme insupportable pour les années 80, qui voient la résurgence du HAC. La symbolique havraise va osciller entre dragounet et ballon qui jaillit des flots, représentation allégorique d‘ambitions éternellement Douchez. Le club ne peut pas garder ses jeunes, ce que suffisent à comprendre cinq minutes passées dans cette ville sortie tout droit des rêves les plus fous d’un architecte qui dessinerait ses plans avec un rouleau à pâtisserie.

 

Le tout dernier et récent blason se veut un signe d’optimisme, la bête chimérique regardant vers l’avenir. Havrais dire, tant qu’elle continuera à se cramer le dos, on n’y croira pas.

 

 


FC Nantes

 

Nantes a été chantée par Barbara, Renan Luce, Beirut, Tri Yann et même Guy Béart. Cette prééminence du chant dans une ville très catho (la Nantes religieuse) a valu le surnom de canaris aux joueurs du FCN, bien qu’aucun d’entre eux ne chante et qu’aucun canari ne joue au foot. Mais le canari sait voler et n’aime pas être en cage, sauf quand il s’appelle Mickaël Landreau. Pourtant Nantes est une ville policée, le vol y est donc rare. Dès lors, plutôt que d’un second aéroport, c’est vers un nouveau port qu’elle devrait diriger ses efforts.

 

Le FCN ne cesse de le lui rappeler en truffant ses écussons de symboles maritimes. L’embarcation de celui de gauche rappelle furieusement les caravelles avec lesquelles Colomb accosta en Amérique du Sud. Robert Budzynski, comme le Génois, ne ramena que des trucs clinquants qui faillirent mener son employeur à la ruine. C’est ainsi que le FCN finit par abandonner le bateau pour surfer sous un beau soleil en prenant plein de Coco.

 

Époque faste, ponctuée de nombreux titres. Pourtant, l’an 2000 passé, les Canaris vont donner leur âme à un marchand d'armes. Le blason devient prétentieux, avec son gros bateau stylisé tout moche sur fond couleur "p’tit Lu", tandis que le FCN végète en L2. Il n’y a plus de collectif, c’est le "je" à la nantaise. Jusqu’à ce que l’alliance improbable entre un opticien polonais et un maçon arménien ne réveille la bestiole, toutefois condamnée à plier sous le fardeau d'un passé aussi chargé que son dernier écusson.

 

 


Nîmes Olympique

 

Pourquoi le crocodile? Ni vous, Nîmois le savons. Peut-être de Marseille, comme Anigo ou Zanon qui remontèrent l’A7 pour jouer aux Costières une fois que Tapie leur montra la porte. Et non l’inverse, car si Laporte leur avait montré le tapis, il aurait été question de rugby. Ce qui repose la question, pourquoi le crocodile?

 

Et pourquoi pas? Quel animal mettre à la place? Ils sont presque tous pris… restait l’âne. Vous auriez donné l’âne aux Nîmois? En plus, le reptile va comme un gant (en croco) au club et à son histoire. À l’époque de Kader Firoud, on faisait attention à ses pieds quand on croisait leurs défenseurs, prompts à vous saisir aux chevilles. "Gard à tes pâturons", se disaient les attaquants adverses. Surtout en 72, année du Nîmes vice-champion de France. Gloire perdue la décennie suivante, même si une brève résurgence ramène le club en D1 et fait passer Blanc ou Canto dans le coin. À croire qu’à l’image de celui de l’écusson, le croco avait des écailles en or. Mais l’écaille ment, les stars se tirent et il ne reste que la coupe. Là encore, en 96 comme en 72, le croco n’est que dauphin.

 

Depuis, les Nîmois se sont fait modestes. Le croco s’est débarrassé de son or mais n’est pas blanc-blanc, malgré les apparences, tant il traîne dans un marigot pas clair. Au point de commencer l’actuel championnat à moitié immergé, ce qui est dans sa nature.

 

 


AS Monaco

 

Monaco, c’est spécial. On ne peut évoquer sans précautions oratoires une enclave grande comme l’île de la Cité sur laquelle sont entassés autant de riches au mètre carré qu’il y a d'Opel Astra tunées sur le parking d’Auchan Noyelles-Godault. Un territoire qui appelle "Société de Bains de Mer" ce que tout le monde nomme évasion fiscale. Monaco ne devrait pas frayer avec cette France sans distinction dont la capitale se vend à des exploiteurs d’hydrocarbures moyen-orientaux alors que la Principauté se contente, au mieux, de leur vendre une executive suite et une bitte (d’amarrage). Pourtant, Monaco s’entend bien avec la France, qu’elle considère comme un État-sœur, ce à quoi Albert répond "Laquelle?"

 

Une des raisons de ce mariage entre la Principauté et notre pays est le football, lubie d’un type appelé Rainier et hommage à son aïeul Louis II, qu’on aurait sans doute guillotiné s’il en avait eu quatorze de plus. Ce Louis, originaire de Bavière, voulut faire de son rocher un digne équivalent de Munich, auquel il donna le nom (Monaco, en italien) mais sans y importer les gens ni la bière (ou alors mélangée à de la limonade et du sirop de grenadine). Rainier ajouta au panier un club aux couleurs du Bayern, mais sans les supporters.

 

L’écusson couronné de l'ASM dit que son destin était de gagner des titres, pas seulement de noblesse. Mais l’heure vint où l’ASM, après avoir servi de caisse de retraite à des internationaux allemands ou de pourvoyeur d'emplois-jeune à de futurs internationaux français, eut la même tronche qu’une Rover sur la route de la Turbie, un soir de septembre 1982. Seule différence: trente ans plus tard, c’est Simone qui était en voiture. Pour sauver la face, notre pseudo-Munich italienne fut cédée à un Russe, reviviscence du pacte germano-soviétique dont on pense aujourd’hui qu’il profita surtout aux Anglais, ce dont Arsenal et Anthony Martial ne sont pas persuadés.

 

BLASONS MAUDITS / 1 : PARIS, NANCY, LENS, MONTPELLIER ET BORDEAUX
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