auteurs
Les Dé-Managers (avec J.L.)

> article précédent

Renverser les plateaux télé

Comment se qualifier contre l'Ukraine ?

Réussir "l'exploit" attendu ce soir oblige à résoudre une équation compliquée. Pour tromper l'attente mieux qu'avec un sudoku, mettons-nous à la place de Didier Deschamps.

Partager


Même malmenée à Kiev par une Ukraine très solide, l’équipe de France a encore des chances de qualification. Avançons quelques idées directrices pour réussir, indépendamment de la probable composition d’équipe qui a déjà filtré.
 


Maîtriser l'agressivité

Pour expliquer le résultat de la première manche de ces barrages, la théorie invérifiable du "manque d'envie" des Bleus a rassemblé les suffrages. Version plus présentable du "ils mouillent pas le maillot", elle présente l'avantage d'éluder toute explication un peu plus élaborée (problème crucial d'efficacité, impuissance tactique, défaillances individuelles), même si plusieurs indicateurs statistiques ne la corroborent absolument pas [1]. Et, bien sûr, d'entrer en résonance avec le procès sous-jacent de la mentalité des joueurs. Logiquement, il en a résulté une recommandation simpl(ist)e, résumée par Christophe Dugarry qui a parlé de "sauter à la gorge" des Ukrainiens [2].


Qu'il faille "mettre de la folie" et de l'engagement dans ce match, en prenant pour référence une rencontre couperet comme le fameux PSG-Bucarest de 1997, constitue une directive qui se tient, à condition que la "folie" ne tourne pas à l'inconséquence et à la nervosité. La méthode Dugarry pourrait conduire à des sanctions arbitrales compromettant les chances de réussite, surtout pour une équipe qui a montré peu de sérénité à Kiev. Est-ce dans le combat qu'il faut gagner ce match (un domaine où les Ukrainiens ont excellé), ou avec des qualités qui ne sont que faiblement déterminées par la combativité: justesse technique et efficacité offensive en particulier?
 

 



 


Gérer l'effort

Rappelons que l'objectif minimal est d'inscrire deux buts dans le temps réglementaire... sans en encaisser. Se jeter à l'abordage présente des risques à évaluer, il en va de même avec l'obligation supposée de "marquer rapidement": si l'équipe de France inscrit deux buts dans les dix dernières minutes, l'objectif premier serait tout aussi bien atteint... Avec le résultat de l'aller, les Bleus ont moins le choix, mais l'emballement de la rencontre ne doit pas conduire à une perte de maîtrise (l'audace n'est pas la témérité), ni à un épuisement précoce. Face à une équipe qui aura un avantage à défendre, une bonne gestion des efforts et une guerre d'usure peuvent s'avérer aussi efficaces qu'une charge de cavalerie coûteuse en énergie (et qui pourrait exposer les Bleus à des contres fatals).


La question – stratégique avant d'être tactique – est donc de savoir ce qui convient le mieux aux armes des Bleus. La réponse appartient au sélectionneur, qui doit évaluer les capacités physiques et mentales de son groupe pour savoir quel équilibre entre l'engagement et l'optimisation du jeu lui offre les meilleures chances de réussir.
 


Mesurer les risques…

"Il va falloir organiser la façon dont on va se déséquilibrer." Cette jolie formule est dÉric Carrière dans son interview donnée hier au site de France Football. Elle renvoie, forcément, à l’organisation du risque. Le scénario oblige Didier Deschamps à en prendre plus qu’il ne l'aurait souhaité. Sa stratégie prudente au match aller n’a pas payé et lui demande désormais l’inverse: impliquer plus de joueurs une fois en possession du ballon, oublier certaines sécurités. Ce qui ne veut évidemment pas dire partir à l’abordage. Il faut en garantir d’autres, moindres mais nécessaires, en tablant sur le fait que l’Ukraine devrait être plus conservatrice – sans renoncer à être opportuniste.


Paul Pogba et Blaise Matuidi, sans doute reconduits, devraient avoir plus de permissions de sortie pour épauler leurs partenaires à l'approche du but adverse. L’Ukraine n’hésitera pas à se retrancher devant sa surface, si bien qu’alterner entre les perforations de Matuidi et les éclairs de Pogba (tirs, orientation du jeu) est une carte – abandonnée lors du premier match – qu’il faudra jouer. Pour faciliter cette option, l'ajout de Yohan Cabaye derrière Matuidi et Pogba est envisageable. La bataille de la récupération moins essentielle, peut-être même gagnée d’avance si l’Ukraine refuse le combat, il sera surtout question d’animation. Dans ce contexte, voir le plus jeune évoluer aussi haut qu’à la Juventus, dans une position proche de celle de Nasri à l’aller mais dans un rôle différent, serait intéressant. Plus le ballon arrivera facilement à trente mètres du but adverse, plus le parti pris pourra être net.
 


… en gérant l’espace au mieux

Afin d’éviter le succès des contres ukrainiens, les Bleus pourraient donc tous jouer plus haut qu’à l'aller et parier sur les qualités de Varane (s’il est apte) et Sakho pour combler les brèches qui existeront forcément. Rapides et forts dans les duels, ils permettraient une récupération rapide et répondraient à l'agressivité supérieure des Ukrainiens, que celle-ci soit avérée ou non, et laisseraient à Évra toute liberté d'accompagner Ribéry. Si les Ukrainiens continuent leur marquage intense du Munichois, il pourra alors exploiter les espaces ainsi ouverts. Le Mancunien étant suivi de près par Yarmolenko, un jeu offensif intelligent serait également un moyen d’éloigner une menace adverse.


La possession du ballon favorable à la France à Kiev montre qu'elle n'a pas fait un non-match, comme on l'entend régulièrement depuis vendredi. C'est dans le contrôle des espaces qu'elle n'a pas su rivaliser. Surcharger une zone a pour conséquence d'en vider une autre. En Ukraine, les Bleus ont mal géré cet équilibre et le rétablir, de préférence plus haut sur le terrain, semble être la première clé. Faire courir l’équipe de Fomenko, et être aussi rigoureuse qu’elle, sont deux options qui nécessitent de la discipline mais que Didier Deschamps doit pouvoir assumer. Une fois ce cadre défini, à la créativité et au talent individuel de s’exprimer.
 

 


"Ah, tiens, pour passer, il suffirait que je joue comme Pirlo. Fastoche."
 

Miser sur Valbuena

L'absence de Mathieu Valbuena dans le onze de départ à l'aller pouvait étonner malgré sa baisse de forme. Sous l’ère Deschamps, le Marseillais a accumulé les bonnes performances, faisant toujours preuve d'un fin sens tactique et d'une propension à fluidifier un jeu souvent saccadé, par des passes et des combinaisons spontanées.


Mais son point fort est surtout sa capacité à offrir un soutien constant. Intelligent dans ses déplacements, Valbuena aime participer à des une-deux, se balade à droite et à gauche, gratifie les espaces et les coéquipiers de sa présence. Un 10 exilé, qui passe plus de temps collé aux joueurs de flanc que dans l'axe. Utile pour mettre fin à la solitude de Ribéry, il peut également occuper un côté le temps d'une permutation. Si ses récentes copies marseillaises peuvent interroger, sa régularité en bleu est une garantie. Même dans un mauvais jour, sa mobilité assure une contribution au collectif.
 


Éviter l’isolement

Comme le démontre Florent Toniutti ("France-Ukraine: comment marquer?"), il faut soutenir l’attaquant de pointe. À l’aller, Olivier Giroud avait vécu un soir assez difficile, mais il mobilisait suffisamment la défense pour que Loïc Rémy se procure une vraie occasion de partir au but quand il est allé dézoner dans l’axe. Il ne faut pas que les autres joueurs quittent leur fonction, mais la dépassent. À l’inverse de Samir Nasri, dépassé par la sienne à Kiev car celle-ci était floue, il faut définir une mission prioritaire et des évolutions.


L’objectif premier est bien évidemment que chacun puisse occuper correctement son poste. Le secondaire, essentiel, est d’avoir la possibilité de s’adapter en changeant de registre si besoin. Comme dit plus haut, si Pogba est superflu dans l’entrejeu, le voir évoluer derrière l’attaquant ou près de Ribéry sur le côté gauche, une position qu’il occupe parfois à Turin, serait très intéressant. Cela ne profite pas directement au jeu et peut prendre des airs de gâchis, mais c’est la polyvalence qui compte – avoir plusieurs cartes dans son jeu pour changer de dispositif sans changer les hommes. Le manque de vrai patron au milieu pour gérer le jeu pourrait empêcher les prises de liberté, mais la France a tout de même suffisamment de talent pour avoir les moyens de renverser l’Ukraine. Même sans un Pirlo, un Busquets ou un Schweinsteiger.
 


[1] 32 interceptions pour les Bleus, 22 pour l’Ukraine. 56% de duels remportés, 57% pour les duels aériens. 25 tacles à 20 en faveur des Ukrainiens (à mettre en regard avec les 59% de possession française).
[2] "Je ne veux pas voir un Ukrainien passer deux secondes sans qu'un Français ne lui saute à la gorge. (...) On n'a pas le droit de les laisser respirer, ils ne doivent pas sortir de leur camp pendant une heure et demie. (...) Et s'il y en a un qui arrive à se retourner, et bien un Français va commettre une faute." (Canal+)
La lucarne de Cabaye est de Welcome Formica.

 

Partager

> déconnerie

Yes We Did

> sur le même thème

Renverser les plateaux télé

> Dossier

Les Bleus

Les Bleus


Jérôme Latta
2020-10-05

1905-2020 : des Bleus à domicile(s)

Une Balle dans le pied – En 115 ans, l'équipe de France a visité une quarantaine de stades sur le territoire national. Surtout dans l'agglomération parisienne, et devant des affluences qui ont beaucoup varié. 


MinusGermain
2020-09-10

Zones blanches pour les Bleus

Infographies – Huit départements n'ont jamais fourni d'internationaux à l'équipe de France. Explorons ces déserts footballistiques et recensons leurs représentants chez les pros. 


Jérôme Latta
2020-07-29

Revoir Guadalajara

Une Balle dans le pied – Qu’est-ce qui fait le mythe d’un match comme France-Brésil 1986, faut-il sortir de la légende du football une rencontre qui y est entrée, que peut-il en rester ?

 


>> tous les épisodes du thème "Les Bleus"