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Raspou de Lerme

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Carbajal, de Rio à Londres

La deuxième gorgée de matches

Attention, nous entrons dans la meilleure partie de la Coupe du monde. Sachons en apprécier les moments particuliers avant que tout s'accélère. 

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La première a le charme de la nouveauté. On découvre des joueurs inconnus, des sélections oubliées depuis quatre ans, d’autres plus familières où l’on s’amuse à chercher des changements de détail – un latéral passé dans l’axe, un milieu densifié, une attaque bifide – comme l’enfant absorbé traque les sept erreurs.

 

La troisième aura l’attrait clinquant du verdict.

 

Entre les deux, pendant cinq jours, se déguste en gourmet le meilleur moment du Mondial.

 

La deuxième série de matches, c’est déjà le confort des habitudes prises, comme ces locations d’été où, passés quelques jours, on connaît la supérette la plus proche et le meilleur chemin vers la mer. On a choisi sa chaîne préférée ou son streaming le plus net, on a calé ses horaires de boulot ou de dîner en famille, on a pris le rythme des trois rencontres par jour.

 

Le corps, d’abord saoul d’images, groggy par un premier samedi infernal, manquant d’automatismes depuis la fin de la Ligue des champions, a repris ses marques au plus haut niveau, bien en place sur le canapé, efficace dans l’effort comme dans la récupération – la précieuse heure de sieste entre quatre et cinq, celle qui permet d’aller au bout d’une soirée Serbie-Suisse.

 

 

 

 

Terre à demi inconnue

Sur l’écran, les joueurs qui apparaissent sont désormais remis: le géant russe qui joue en pointe, le gardien coréen décoloré, le Karembeu panaméen placé en défense centrale. Les gestuelles étonnent moins, on se fait à une conduite de balle, à une façon de courir, à un jeu de tête dominateur. Mais on n’a pas encore, de ceux-là, la connaissance intime que l’on a des autres, ceux qu’on voit toute l’année, dont on sait lire chaque dribble, dont on devine chaque frappe. On reste en terre à demi inconnue.

 

La deuxième série de matches, c’est le croisement des impressions. Prudent, on s’était gardé de tout pronostic avant la première journée: on a trop d’expérience de la Coupe du monde pour se fier à quelques parties amicales trop récentes, ou à des parcours qualificatifs trop vieux.

 

Mais maintenant, on est sûr de notre analyse: cette défense, sans conteste, était très statique ; or justement, dans l’autre match, la rapidité des contres était impressionnante; ils vont souffrir, c’est certain… et celui-là, comment pourrait-il marquer cet autre, à qui il rend quinze centimètres? et sans pressing, vous pensez vraiment qu’ils les empêcheront de développer leur jeu?

 

Le jugement se veut scientifique. La réalité le confirmera parfois, le contredira souvent: telle attaque si muette, si manifestement condamnée à l’impuissance, connaîtra un réveil brutal; telle défense si lourde, si vulnérable au jeu rapide, se révèlera plus solide qu’escomptée; tel nouveau prodige identifié par notre œil aguerri se perdra en dribbles vides de sens.

 

 

Le temps ralenti

La deuxième série de matches, pour l’équilibriste, ce n’est plus la tranquillité que procure le filet, mais ce n’est pas encore la corde raide pour enjamber l’abîme. Il y a déjà des dos au mur, des risques d’élimination, ou des passages express vers les huitièmes… Mais pour la plupart, c’est l’incertitude qui perdure, le contour du destin qu’on peine à déceler, l’idée qu’il reste une dernière chance, un troisième match, un moment où tout, encore, peut basculer.

 

Au soir de chaque poule, c’est le temps des calculs, les additions savantes, les scénarios qu’on échafaude : il faudra gagner, ou se contenter du nul, ou faire jouer les coiffeurs… il faudra, parfois, espérer d’autrui un coup de pouce, un jeu joué jusqu’au bout, pour qu’un 6-1 final ne soit pas noyé de larmes… Et, de loin en loin, il y a la découverte du résultat parfait, de l’incongruité probabiliste qui va transformer le dernier adversaire en complice, qui va échafauder le forfait partagé, le 2-2 tombé du ciel qui fait le bonheur de tous.

 

La deuxième série de matches, c’est encore le temps ralenti, la perspective d’un dénouement lointain, ces moments où il reste plus de candidats que de recalés. Ensuite, tout va aller très vite. Ensuite, on va entrer dans une temporalité autre, avec cette troisième série de matchs engloutie à bouchées doubles, en n’en voyant que la moitié, et ensuite encore le basculement dans l’élimination directe, le Mondial des Grands qui commence, ces semaines un poil mesquines où l’on ne s’émerveille plus d’un monde entier qui joue, mais où l’on sélectionne une seule équipe qui gagne.


On entrera alors dans la dramaturgie pompeuse, les prolongations étouffantes, les tirs au but à fleur de nerfs, tout ce qui fait l’Histoire dont on se souvient, celle qu’on se raconte vingt ans après, quarante après. L’autre Mondial, le premier Mondial, oublié depuis longtemps, sera mort au soir du dernier groupe de la deuxième série de matches. C’est le plus délectable, pourtant, comme une bière bue fraiche dans la chaleur de juin.
 

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