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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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La saison de Dimitri Payet

Dijonnais, mais pas en paix

Supps Par Terre – Dijon peut compter sur des ultras aussi jeunes que le DFCO, mais cette génération bien organisée doit encore s'imposer dans son propre stade. Rencontre avec les Lingons Boys. 

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, ToulouseMontpellier, Bordeaux, Angers, StrasbourgMetz, Marseille et Rennes, leur tournée les a conduits à Dijon. 

 

* * * 

 

"Vous aviez rarement vu des leaders aussi jeunes que nous?" Cette question nous est adressée. C'est Nico, le président des Lingons Boys, qui la pose alors qu’il s’apprête à commander sa première pinte de l’après-midi. Lui et Tonton, le trésorier, sont postés à 14 heures au Bureau, l’un des rares commerces ouverts un dimanche après-midi dans la capitale de la moutarde.

 

Âgés de vingt-deux et vingt-et-un ans, ils arborent tous les deux un tee-shirt Reebook. "Un pur hasard, il y avait une promo chez Sport Direct à Londres", plaisante Nico au sujet de leurs vêtements assortis. La génération colle à l’histoire du club: Dijon est le plus jeune de Ligue 1, né seulement en 1998, et qui va d’ailleurs commencer à célébrer ses vingt ans ce jour, face à Guingamp.

 

 

 

 

« La première génération uniquement pour Dijon"

"Le DFCO est un club jeune dans une ville qui a été fortement basket, reprend Nico. Les anciens politiques n’ont jamais trop voulu développer le football. Jusqu’à l’arrivée de (François) Rebsamen à la tête de la ville en 2001. Lui, c’est un fou de foot, donc il a tout fait pour que ça se développe."

 

Auparavant, Dijon devait se contenter bien souvent du niveau amateur, et les fans de football trouvaient leur véritable bonheur ailleurs, à Auxerre ou à Lyon. "Ça fait ch… de le dire, mais le club de la région a été Auxerre. On est la première génération à être uniquement pour Dijon. Les mecs de trente ans ou plus, ils ont forcément un club à côté". Avant d’ajouter: "Tu avais beau t’intéresser à Dijon, tu supportais un club en L1. À Beauvais, on ne trouvera pas beaucoup de monde pour dire: 'Je supporterai Beauvais coûte que coûte, Paris je m’en fous'. C’est compliqué".

 

Contre l’OM, cette saison, les Lingons interpellent le stade avec un tifo "Supporte ta ville". "À la base, ce tifo était prévu contre Paris, note Tonton. Sauf qu’on avait pris cher à cause de fumigènes". Rappel: lors d’un match contre Strasbourg, quelques torches sont craquées, le club annonce que si les membres responsables du fumigène ne se dénoncent pas, le tifo sera interdit. Le groupe n'envisageant pas de livrer ses propres membres, une grève des encouragements est décrétée pour la première demi-heure du choc.

 

Cet accroc ne résume pas les relations entre le club et ses supporters. "Eux aussi, ils sont jeunes dans le milieu", souffle Nico au sujet des dirigeants. Alors, même si des incompréhensions demeurent, les Lingons respectent le travail mené par le club, et les relations semblent saines.

 

 

« Ça nous emmerde, ce 'Aux armes' »

Mais si les Lingons, créés en 2012, comptent surtout dans leurs rangs des jeunes âgés de dix-huit à vingt-cinq ans, le public du Stade Gaston-Gérard est composé de plusieurs générations. Et l'on ressent le conflit entre une jeunesse qui "supporte sa ville" et des anciens pas encore habitués à se fédérer autour d’un seul club.

 

Au stade, alors que le parcage Guingampais n’est pas loin, un capo semble sûr de lui: des Auxerrois ont garni la tribune avec les Bretons. Histoire d’une amitié. Alors, quand il faut réagir à coup de "Dijon capitale", de drapeau "UA90 suceurs" à l’adresse des Ultras auxerrois, et de chant qui finit en "ule", quelques sifflets montent et les regards se font désapprobateurs.

 

Insulter le voisin reste donc l’apanage des jeunes. Nico le sait, lui qui faisait partie des Téméraires, un fan club présent en Tribune Sud, avant de devenir un membre fondateur des Lingons. "Un jour de derby, je me suis fait engueuler parce que j’avais traité un Auxerrois d’enc…"

 

S’ils s’estiment respectés et appréciés en ville, les Lingons savent qu’ils ne font pas l’unanimité et ils cherchent encore à s’imposer dans cette jeune tribune, refaite en 2009. Nouvelle preuve quand les Téméraires lancent à deux reprises un "Aux armes", dont la tribune Nord se fait l’écho. La tribune Nord, sauf les Lingons, qui continuent leur propre chant. "Mais ça nous emmerde, ce 'Aux armes', explique Nico. Nous, on voudrait trouver un chant local, quelque chose qui sort de l’ordinaire. Pas ce chant qui ne nous appartient pas."

 

 

 

 

« Le seul groupe qui a tenu cinq ans »

Avec deux cents cartés en six ans, l’association a pris du poids. Sans pouvoir totalement surfer sur la vague de la seconde montée en L1, en 2016. "Le club avait mis des tarifs trop élevés", raconte Tonton. Le président détaille: "Ils ont pensé que les gens seraient prêts à tripler le prix de leur abonnement juste parce que le club était monté en L1. Ça a été un échec total. La toute première montée de l’histoire (en 2011), il y avait eu 7.000 abonnés en cinq jours, alors que maintenant on a eu du mal à atteindre la barre des 5.000 au bout de deux ans".

 

"L’année dernière, un nouvel abonnement derrière les buts c’était 300 euros. On était le troisième plus cher derrière Paris et Monaco", regrette-t-il. Les Lingon’s sont montés au créneau pour contester ces tarifs. "La première année on avait gueulé, on avait fait un courrier. Le club restait tête baissée, mais ils ont fini par se rendre compte qu’on avait raison." Résultat: cette saison, l’abonnement en virage était à 100 euros, divisé par trois.

 

Les Lingon’s, avec six ans d’ancienneté, sont déjà considérés comme des anciens. Jusqu’à eux, aucun groupe ultra à Dijon n’avait existé aussi longtemps. "Pour les supporters à tendance ultra, ça a toujours été compliqué. Il y a eu les Moutarde Boys entre 94 et 98, avant la création du DFCO. Puis ensuite plusieurs groupes se sont succédés jusqu’aux Dogs, qui ont arrêté en 2012", résume Nico.

 

"On s’affirme comme le groupe qui a le plus réussi, le seul qui a tenu cinq ans. Mais le sportif nous aide aussi", souligne Tonton. Le président confirme: "La L1 attire du monde et les cinq ans du groupe ont marqué les esprits, c’est du jamais vu ce qu’on a fait. Le match d’anniversaire correspondait à la 'finale' pour le maintien, et l’ambiance était folle, jamais vue. Tout le stade était debout. Si ce match nous avait fait descendre, ça n’aurait pas été pareil".

 

 

« Quitte à faire du Naming, autant mettre l’AmoraRena »

Pour en arriver là, l’association a pris le temps. Avec une installation en latérale, d’abord, puisque la tribune Nord était encore occupée par les Dogs et la Sud par les Téméraires. Loin des autres, le groupe s’est forgé sa propre mentalité. Et même arrivé en Nord, pas question de prendre le lead directement.

 

D’abord, les Lingon’s s’excentrent avant de se poser derrière le but, avec les changements que ça entraîne. "Depuis, on devient les vilains petits canards parce que des spectateurs se plaignent de ne pas voir un corner ou une passe parce qu’il y a un drapeau devant eux", raconte Nico, étudiant dans la vie, avec l’objectif de devenir expert-comptable.

 

La situation est donc originale: Dijon peut s’appuyer sur un noyau d’ultras fort, debout en plein milieu d’une tribune complètement assise, qui se fait silencieuse, sauf au moment de reprendre le fameux "Aux Armes". Ça n’empêche pas le groupe d’être actif, de faire du bruit, et ainsi de mettre une ambiance très intéressante. Même l’égalisation guingampaise, ce jour-là, ne coupera pas un chant. Le noyau est solide et actif, comme en témoigne la présence en déplacement – puisque le DFCO est supporté partout –, mais il doit encore démontrer sa force dans son propre stade.

 

Juste à côté de la Tribune Dijon Céréales – un naming regretté par nos deux interlocuteurs ("Quitte à faire du naming, autant mettre la Tribune Maille ou l’AmoraRena, ça aurait de la gueule") –, le parcage visiteur se fait entendre. S’il n’est pas trop compliqué de couvrir la voix des Guingampais présents, la tâche peut s’annoncer plus ardue face à de gros parcages. "Quand tu as un blanc chez nous et que tu entends une gueulante à cinquante mètres, ça énerve, mais ça doit servir à nous motiver", commente sobrement Tonton.

 

 

 

 

« C’est important de voir Pelé et Varrault se serrer la main ? »

Pour motiver, les Lingons multiplient les tifos. Après une période de calme à la suite de l’épisode strasbourgeois, le groupe continue de colorer sa tribune, malgré les aléas et sans avoir de lieu où les préparer. Les résultats sont là, comme ce jour où un tifo original vient fêter la sixième année du groupe.

 

Lors d’autres matches, comme face à Marseille, des tifos géants doivent être acceptés par le reste de la tribune. Il a été déchiré, sûrement parce qu’une partie du public souhaitait plutôt voir l’entrée des joueurs. "C’est important de voir Pelé et Varrault se serrer la main? Nous on passe du temps, on se dit que ça va leur plaire, et voilà…", peste Tonton.

 

Il faut dire que le groupe s’investit. "Si on était payés pour toutes les heures qu’on fait pour le groupe, on se dégagerait un bon petit salaire", pense Tonton, pendant que Nico estime à une vingtaine d'heures par semaine son temps consacré à l’association, "sans compteri les matches, ni les déplacements".

 

Au-delà de de l'organisation et de l'animation, les Lingon’s ont d’autres habitudes, comme aller encourager les féminines et les équipes de jeunes. Nico: "Au niveau de la mentalité et des libertés, je préfère aller voir jouer les filles. Tu t’amuses, tu craques, tu peux rentrer ta bouteille d’alcool dans le stade. Elles sont plus reconnaissantes. Quand elles nous croisent en ville elles nous remercient d’être venus et tout. C’est génial, il y a un respect".

 

 

« Dans un stade, il y a de tout: des gens intelligents, des débiles profonds »

Et quand nos jeunes gars ne sont pas dans un stade, on peut les retrouver à œuvrer pour une association caritative: collecte de jouets, arbre de Noël, organisation de parties de "soccer" pour les enfants malades… Depuis toujours, le groupe s’implique dans la vie associative de sa ville. "Mais ça, n’en parlez pas dans les médias! Par contre, si on se bagarre, faites-nous faire les gros titres", rigole Nico.

 

Difficile de lui donner tort: la seule fois où le public dijonnais a fait l’actualité, c’est lors d’un Dijon-Nice. À cette occasion, Mario Balotelli écope d’un carton jaune et explique à l’arbitre son énervement par des cris racistes tombés de la tribune. Des associations portent plainte contre X. Le parquet classe sans suite. Aucune image ne pourra corroborer la version de l’international italien.

 

"Dans un stade, il y a de tout: des mecs de gauche, des mecs d’extrême droite, des débiles profonds, des gens intelligents… Que deux mecs aient gueulé des trucs racistes, ça ne m’étonnerait pas, mais Balotelli, c’est pas la première fois qu’il fait du cinéma. Aucun joueur n’a entendu, aucun délégué…", remarque Nico, tout en rappelant que les insultes supposées ne venaient pas de sa tribune. Tonton ajoute: "C’est un beau coup de com. ça a fait du bruit, des associations se sont mis sur l’affaire. Mais ça n'a rien donné".

 

Alors, les Lingons peuvent continuer à chanter à la gloire de Julio Tavares, qui "est beau et qui vient du Cap Vert". Pendant combien de temps encore? Le plus longtemps possible, pour le groupe. Mais pour nos deux compères? "Dans dix ou quinze ans? J’aurais passé la main, mais j’irai toujours au stade. Moins, parce que j’aurais une vie de famille", imagine Nico. Il marque une pause et reprend: "Ou peut-être que je serais toujours dans mon petit studio à me lever le cul le dimanche matin pour un tifo!"

 


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