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Jérôme Latta

 

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Double jeu à la française

On déplore le manque d'identité de jeu du football français, alors qu'il est surtout déchiré entre deux traditions qui n'ont jamais cessé de s'affronter. L'une a gagné les cœurs, l'autre des titres. 

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Extrait du dossier "France" du numéro 4 de la revue des Cahiers du football. Illustration Juan Miranda.

 


Neuf fois sur dix, l'expression "c'est typiquement français" ponctue une ânerie, et porte sur quelque chose n'ayant rien de typiquement français.

 

Reste que l'on s'est longtemps interrogé sur ce qui caractériserait le "jeu à la française" et que l'on a, longtemps aussi, voulu l'associer à un certain panache, au football-champagne de Reims, à la beauté des Bleus de1958 et1982-1986, au jeu à la nantaise, à l'élégance et à l'intelligence de numéros10 exceptionnels.

 

Batteux, Arribas, Hidalgo, Suaudeau. Quelque chose comme l'équivalent du french flair, en tout cas une inscription d'office dans notre tradition de grandeur intellectuelle et artistique.

 

Cependant, les grandes équipes "européennes" de Saint-Étienne, Marseille, Bordeaux ou Paris se sont plutôt distinguées par leur puissance et leur solidité collective, quels que fussent leurs grands talents individuels. Et la veine flamboyante n'a pas été la seule à irriguer notre football.

 

 

 

 


Deux écoles

Dans Football à la française (éd. Solar, 2016), Thibaud Leplat raconte avec brio les deux courants idéologiques, les "deux contrées irréconciliables" qui ont structuré l'histoire du jeu dans ce pays… et précipité les débats au fond d'une impasse.

 

À ma gauche, les idéalistes, les romantiques, partisans de l'offensive, de la manière, de l'inspiration, de la ligne; François Thébaud, journaliste chef de file du Miroir du football, les entraîneurs Jean Snella et Albert Batteux.

 

À ma droite, les rationalistes, adeptes de la rigueur, du pragmatisme, de la force, de la discipline, du calcul, du "béton"; le journaliste de France Football Jacques Ferran, Georges Boulogne, sélectionneur, premier DTN et fondateur de la formation française, Helenio Herrera, franco-argentin inventeur du catenaccio.

 

Leplat remonte la généalogie de ces écoles de pensée qui s'écharpèrent durant des décennies, avant que leur opposition ne se calcifie dans l'inconscient national, resurgissant incessamment.

 

Sous le soleil des années 80, nous nous sommes de nouveau vus romantiques, "Brésiliens de l'Europe", carré magique. Nous faisions au football les offrandes de France-Allemagne 1982 et France-Brésil 1986. Les Bleus ranimaient une flamme nationale qui était passée par Reims ou Nantes. Nous avions un style à honorer, un héritage à assumer, une obligation de briller. Une certaine idée de nous-mêmes.

 


Culture de la lose

Le problème est que cette prétention allait de pair avec une inquiétante incapacité à triompher et un douloureux historique de défaites glorieuses, égrenant des noms de villes comme autant de stations du martyre: Solna, Glasgow, Séville, Bari. Des faits d'armes aussi honorés que l'Euro 1984 et Guadalajara, nimbés de l'aura des défaites imméritées (et conçues comme des victoires morales).

 

De 1958, on a ainsi moins retenu les succès, dont la démonstration contre l'Allemagne pour la troisième place (6-3), que la demi-finale perdue contre le Brésil et la malchance d'avoir joué à dix. Notre Arc de triomphe portait sur son fronton le nom de nos plus illustres défaites.

 

Drôle de psychologie, pour une immense culture de la lose, du mauvais sort et de l'injustice: péroné de Jonquet, poteaux carrés, inondation de Furiani, hanche de Schumacher, main de Vata, retourné de Laslandes, etc. De la bravoure et de l'inspiration, mais des complexes d'infériorité quant au physique et au mental. Le dolorisme ambiant n'arrangeait rien.

 

L'Euro 1984 nous avait déniaisés, pas débarrassés de nos névroses. D'autant que les années noires qui suivirent l'ère Hidalgo, passées à chercher le "nouveau Platini", ne connurent ni beauté ni victoires. La sélection toucha le fond un 17 novembre 1993, l'année où l'OM de Tapie implosait en même temps qu'il atteignait le sommet de l'Europe.

 


Révolution des années 90

Pourtant, une métamorphose avait commencé. Les internationaux français acquirent de la puissance, un mental et des expériences du haut niveau à l'étranger – toutes choses qui avaient manqué auparavant. Tout à coup, nous avions de grands attaquants et des défenseurs athlétiques.

 

Les clubs se mirent à briller en coupe d'Europe, et même à en remporter. Car le réalisme était enfin au rendez-vous, non sans heurter les consciences. Les grandes défaites ayant été glorieuses, les grandes victoires furent suspectes, ou dénigrées. La première coupe d'Europe: une délivrance et un fardeau. La première Coupe du monde: une consécration et une rupture.

 

Cette période, conclue par les titres de 1998 et 2000, a été celle où le football français a été de son temps, au point de faire modèle. Il avait changé de peau et s'était reconverti à la rigueur, voire au cynisme. Ce n'était pas une première, mais jusqu'à Goethals et Jacquet, les partisans d'un football athlétique, rigoureux et calculateur avaient toujours échoué.

 

Un démenti pour Michel Hidalgo qui définissait ainsi, dans son autobiographie, sa "philosophie de base, concernant le football français": "Nos caractéristiques ne s'accommoderont jamais d'un jeu rugueux, basé sur la puissance physique" (cité par Thibault Leplat).

 


Fracture ouverte

Chez les intégristes d'un jeu à la française idéalisé, 1998 et 2018 sont ressentis comme les sombres jalons du dévoiement de notre identité footballistique. Ils ne pardonnèrent pas à France 1998 d'être une grande équipe, mais pas une belle équipe – malgré la perpétuation de la figure du numéro10.

 

Les puristes et ceux qui s'étaient lourdement trompés sur Jacquet n'aimèrent pas ces Bleus qui jouaient et gagnaient comme des Italiens ou des Allemands. À l'inverse, ceux qui vivaient les Coupes du monde dans la peau de supporters ne boudèrent pas leur bonheur, et les liesses de 1998 et 2018 les emportèrent.

 

Mais une fracture s'était ouverte. D'un côté le peuple du football élargi, de l'autre une classe "intellectuelle" minoritaire mais visible. Journalistes, amateurs éclairés, esthètes, tacticiens, philosophes et autres, ils se réclament logiquement d'un haut degré d'exigence, et se retrouvent tout aussi logiquement sur une position très critique envers le football français.

 

Ainsi, une partie de la France du foot est fâchée contre sa sélection, voyant en elle le reflet de la médiocrité nationale et en Didier Deschamps son représentant. Depuis un quart de siècle, une bonne partie des médias spécialisés mène une guerre plus ou moins ouverte au sélectionneur en place. Pas toujours avec discernement: beaucoup n'ont vu venir ni 1998, ni 2006, ni 2018, et les archives débordent de leurs pertes de lucidité.

 


L'art et la compétition

La vexation s'est ajoutée au dépit de voir gagner une équipe qu'on avait vouée à l'échec: des sélectionneurs jugés si médiocres ne pouvaient tout simplement pas atteindre le Graal. La finale de 2016, perdue en n'osant pas assez, les confortait.

 

La finale de 2018, aux allures de triomphe, les a désavoués. Pour un football qui n'avait rien gagné jusqu'en 1984, dévaluer la victoire a un caractère un peu pathologique, même s'il est vrai que les "idéalistes" de jadis – les Snella, les Thébaud – plaçaient la manière au-dessus du résultat. L'art pour l'art. On peut déplorer la culture du résultat, mais peut-on snober à ce point la performance et le principe de la compétition – aussi longtemps que le football reste un sport et non une discipline artistique?

 

La France du football est donc traversée par un conflit idéologique qui n'est pas près d'être réglé tant il est universel dans ce sport, entre le romantisme et le résultat, la beauté et l'efficacité, etc. Simplement, cette opposition se cristallise tout particulièrement ici, et elle se combine avec notre tendance à l'autodénigrement.

 

Finalement, c'est peut-être la meilleure preuve que nous sommes un authentique pays de football.

 


 

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