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Entretiens quadriennaux avec le monde

Elle revient tous les quatre ans mais laisse des souvenirs imprécis, fragmentés et parfois plus anecdotiques qu'autre chose. Récit à la première personne, de 1998 à 2014.

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Je ne me souviens de presque rien avant 1998. Et de 1998, je dois concéder que je ne me rappelle pas non plus grand-chose. Ma Coupe du monde, si je fais l'effort d'écarter ce qui relève d'une culture acquise par la suite, se résume à des bribes d'images, flottantes plus que fixées. Elles figurent pour l'essentiel un oiseau (une mouette, peut-être?) tournant autour de Bixente Lizarazu débordant la défense sud-africaine à Marseille.

 

 

1998, but du gauche et inconscient collectif

Je sais que j'avais regardé consciemment ce match, car je sais que ce moment étrange où la faune s'était introduite malencontreusement dans le spectacle humain avait été le principal sujet de discussion dans la cour de récréation de l'école primaire le lendemain. On devait être surpris que la nature existe encore et qu'elle s'introduise ainsi là où les humains étaient réunis.

 

Je ne sais pas grand-chose d'autre. Il devait faire très chaud le jour du match contre le Paraguay, et ce devait être un week-end, ou un mercredi après-midi, sinon je ne me serais pas retrouvé devant la télé. Et encore, peut-être est-ce plutôt la chaleur qui se dégage des images revues depuis – renforcée par la tension d'un match en prolongation – qui produit ce sentiment d'étouffement. Car au fond, je ne raccroche aucune émotion à ce moment, pas même un reste d'exultation à l'heure du providentiel but en or; comme si, finalement, je n'avais rien compris.

 

 

Le début d'été suit presque naturellement, sans aucune image de jeu dont je puisse assurer qu'elle se soit imprimée dans ma tête à l'époque de son déroulement. Je me souviens avoir marqué un but extraordinaire de mon (mauvais) pied gauche en jouant avec des gamins, un soir, sur le terrain de football du petit village de mes grands-parents. Le père d'un des enfants, peut-être de celui qui avait encaissé le but, avait osé quelque chose du style: "Tu nous la joues comme Thuram!"

 

Beaucoup de choses m'échappaient et m'échappent encore sur cette dernière semaine de la Coupe du monde en France; mais je crois que la construction d'un inconscient collectif battait son plein, entre adhésion généralisée et production d'un Big Brother footballistique, capable d'implanter une image inoubliable dans chaque cerveau, à la même seconde, cimentant à partir de l'excitation la mémoire d'un espace-temps où plus personne ne semblait avoir quoi que ce soit d'autre à vivre ou à raconter.

 

 

2002, couleurs et foyer

Je me souviens à peine mieux de 2002, à bien y réfléchir. Je connais la blague récurrente sur ce Mondial annulé, mais il ne s'agit pas tant de mémoire sélective que de lien rompu avec le sentiment de communion qui avait certainement aussi habité 2000. Outre la brièveté de l'événement d'un point de vue hexagonal, il y a cette fuite des images, ces inaccessibles horaires, cette humidité dans l'air asiatique qui ajoutait à l'impression de lourdeur renvoyée par une équipe ayant atteint son zénith pour mieux s'y liquéfier.

 

Le manque d'exposition de ces moments contribue paradoxalement aussi à les figer: si je me souviens de quoi que ce soit, il ne s'agit très certainement pas d'une reconstruction intervenue ex-post. Pour être plus précis, je n'ai aucune image de jeu en tête, à part peut-être le contraste des couleurs entre notre maillot blanc tâché de transpiration et la tunique uruguayenne, qui pourrait tout aussi bien appartenir à des extraits pudiquement diffusés par un journal télévisé, entre deux éructations de Johnny Hallyday, métaphore parfaite de la décrépitude des idoles que le spectateur affrontait aussi pendant les rencontres.

 

 

Pour tout dire, l'instant le plus mémorable de cette Coupe du monde tient dans les deux seules heures de colle reçues dans ma sage scolarité. J'avais alors demandé le score du France-Sénégal à un camarade intrépide qui avait feint la nécessité d'aller aux toilettes pour partir à la pêche aux renseignements jusqu'au foyer, dans lequel un téléviseur avait été installé et mis à disposition des élèves qui avaient la chance de disposer d'un creux dans leur emploi du temps, dans une sorte de concession de l'institution scolaire à la puissance mobilisatrice du football. Les nouvelles étaient mauvaises, l'incompréhension totale et, dans la confusion, comme pour souligner que ces jours n'avaient jamais eu lieu, la sanction qui pesait sur moi ne fut jamais exécutée.

 

 

2006, bières et larmes

Comparativement, je me souviens de 2006 avec une étonnante intensité. Sans doute est-ce le propre de l'adolescence – et de la puissance désordonnée de son extrémité finissante – que d'encombrer l'existence de souvenirs à garder toute la vie, mais à ce degré d'empilement de choses futiles et de football, on frôle l'indécence et on obère la rationalité. Nous devions prétendument être occupés par le bac de français, premier rite de passage inquiétant dans une voie royale vers l'âge adulte. Je me rappelle bien moins des épreuves que de la sidérante quantité de bières englouties en marge d'une comédie télévisuelle sportive initialement secondaire.

 

Une soirée à s'en tenir au match était presque une soirée ratée, par absence de relief; et c'est cette impression qui dominait dans la première phase, blasé devant les matches, guettant le faux-pas, un sourire narquois accroché au visage, sans tension ni fièvre, cliniquement plat, en attente pourtant d'une raison de s'écrier que seul le huitième contre l'Espagne allait réveiller. L'équipe de France bascule à cet instant du parcours vers l'épopée et chacune des soirées qui lui sera consacrée sera plus incandescente que la précédente. J'ai encore dans l'oreille le bourdonnement du cri libérateur de France-Brésil.

 

 

Il y avait, sur le vieux canapé de la maison des parents d'une amie, plus de monde qu'il n'y en avait jamais eu, une cohue indescriptible de lycéens ayant entamé une surconsommation d'alcools sucrés, qui se poursuivrait sans que quiconque n'y apporte de limite. Je me tenais en retrait, dans le jardin qui serait bientôt le théâtre de la soirée, et je cherchais à paraître spirituel en face d'une jeune fille qui portait une robe à fleurs et ne voudrait jamais avoir d'interaction sexuelle avec moi. J'étais plus ridicule que beau et l'équipe de France en avait eu assez d'être ridicule pour redevenir, si ce n'était belle, du moins désirable.

 

Je ne saurais pas dire d'où venait l'argent qui nous a permis d'acheter une insondable quantité de bière le soir de la finale; je sais juste qu'on avait tout bu en étant véritablement stressés, passablement frénétiques, finalement vaincus par l'enthousiasme après trois semaines à mimer ceux qui s'en foutent un peu. Le renversement était total: du prétexte accessoire à fêter, le football était devenu principal, articulant la joie et la peine autour de lui, exaltant les espoirs et les déceptions.

 

Plus rien n'avait d'importance après le match. Quitter le bar le plus central de cette ville un peu miteuse, se faire un chemin parmi les larmes regroupées devant l'écran géant de la grande place, la bien nommée, celle de la République. Une République qui pleure pour du foot. Rentrer dans la nuit sans que la température ne baisse jamais, se baigner dans une piscine, éteindre la brûlure, revenir au quotidien, à l'été déjà là. Tout était passé si vite et il ne restait presque rien; on avait juste eu le temps de croire naïvement que l'avenir ne commencerait jamais.

 

 

2010, spectacle et fantômes

Je me souviens très vaguement de 2010. Du France-Mexique dans un pub irlandais, du bruit hypnotique et infernal des vuvuzelas, qui avait frappé d'anesthésie tout le bar malgré les bières fraîches et la bonne volonté. Je n'ai aucun autre instant précis à me représenter, à part le triste pressentiment de voir les chaînes de télévision d'information en continu remplacer tout autre canal de diffusion de la compétition. Le football n'était plus un instant suspendu, un ailleurs désiré, une trêve: il était devenu l'information elle-même, comme si la spectacularisation des actualités était devenue si extrême qu'elle se devait de traiter le spectacle du football comme une nouvelle.

 

 

Le football n'était plus intime, il était partout, soudain transparent et tiraillé, vidé de lui-même, soustrait au jeu, arraché à son enfance qu'on avait crue éternelle pour devenir un sujet sérieux comme tant d'autres sujets sérieux, une histoire tristement adulte et politique. Au creux de mon sommeil, dans mes pires cauchemars, protégé de ces attaques délibérées du réel, il ne restait plus que l'imagination comme recours, et apparaissaient alors les fantômes ou peut-être plutôt les zombies de Van Bommel et De Jong attaquant des anonymes dans des ruelles sombres, la nuit.

 

Ils mordaient aux chevilles puis repartaient avec un tibia entre les dents, se retrouvaient autour d'un feu de joie en dansant, comme pris de folie, alors que la lumière des flammes projetée sur le visage de Dirk Kuyt le transformait lentement en monstre abominable, jusqu'à ce que la mutation inspire moins la peur que la compassion. Il était devenu parfaitement légitime de ne plus croire en rien, et surtout pas dans le football.

 

 

2014, icône et bouton rouge

Je me souviens des couleurs éclatantes de 2014, d'une fête permanente inatteignable car, en plus des heures d'avion et de décalage horaire qui séparaient le Brésil de nos écrans de télévision, ma vie devenait sérieuse et pleine de questions sensibles. Je sais que j'étais à Paris ces jours de juin où la compétition démarrait, et qu'il y avait des supporters croates dans un pub près du Collège de France. J'étais avec une jolie fille et j'avais quelque chose d'important à lui dire, le lieu était fort mal choisi.

 

Sur les écrans devenus au fil des années toujours plus plats, Neymar, conspué par les porteurs de maillots à damier, arborait un mulet modeste mais encore ridicule, qui lui donnait l'air d'un personnage de manga projeté en mondovision, premier signe sans doute qu'il allait capillairement entrer dans une ère nouvelle, quittant les excentricités mal maîtrisées du début de carrière pour devenir une icône du marché global, à la tonsure marketable auprès des consommateurs de la planète entière, et qui sait même au-delà.

 

 

J'ai encore imprégné sur ma rétine comme sur papier glacé le plongeon de super héros de Van Persie le lendemain. Le temps s'était arrêté dans l'appartement délaissé par sa locataire que j'occupais près du métro Glacière; j'étais resté hébété devant l'immense téléviseur, un peu abasourdi de trouver encore, tellement d'années après ma prise de contact avec le football, une forme de beauté et de surprise associées au fait d'en regarder. La douceur de l'instant, peut-être déposé là un soir d'orage en métropole, donnait le sentiment qu'il y avait tant à voir, tant à comprendre, tant à saisir.

 

Mais le spectacle était devenu si total, dramatique autant qu'économique, périphérique et cependant au centre de tout, absolu, omnipotent, revenu là où il était adoré sans condition pour éblouir le monde. Sa place dans la société du spectacle n'était plus à conquérir, elle était simplement à occuper. Alors j'ai éteint la télévision et je n'ai presque plus rien voulu voir. C'était la meilleure chose à faire. Jusqu'à la prochaine fois.

 

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