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Anelka, trop bien compris

Extension du domaine de la ligue

Il n'y a pas si longtemps, le football ne cochait pas toutes les cases de notre emploi du temps: il fallait l'attendre, et se résigner à son absence chronique. 

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Au départ, il n’y a qu’un lien hypertexte vers une image figurant la grille horaire de Ligue 1 pour la période 2020-2024. Je ne sais même pas pourquoi je l'ouvre, ça n'a théoriquement aucun intérêt pour moi, membre alternativement actif du forum des Cahiers du football qui n'a pas regardé un match de championnat de France depuis plusieurs années – il m’est en tout cas impossible de me souvenir de la dernière fois que c'est arrivé.

 

Au bout du lien, le tableau s'affiche, sobrement bleuté (à l'exception des logos de la Ligue elle-même qui ont revêtu un jaune fluo digne des ronds-points les plus mobilisés du pays). Et je constate avec circonspection que le tableau s'étale considérablement. Vendredi soir, samedi après-midi, samedi soir, dimanche toute l'après-midi en pas moins de trois créneaux horaires, puis enfin dimanche soir…

 

 

 


Une fête sans fin

Il reste peut-être le temps, samedi matin, d'aller au marché pour les plus ruraux, à un brunch pour les véritables bobos des centres-villes, ou à la zone commerciale en Dacia Duster pour les plus périurbains, d’y remplir un caddie de choses utiles puis s'arrêter dans la galerie marchande en vue d'ajouter un bibelot moins utile qui soulignera la futilité de l’existence.

 

Le reste du week-end, qu'on se le dise, sera désormais occupé par la chose footballistique omnipotente, par ces décrochages télévisuels, qui depuis une crise aulassienne à Lyon, qui depuis un avant-centre porteur d'espoir à Marseille, qui depuis les prémisses d’un psychodrame relationnel à Paris, qui depuis l’ambiance morne d’un Téfécé à la recherche de points occasionnant une blague si vite éculée sur la réforme des retraites.

 

Ou depuis je ne sais où pour y vivre je ne sais quel moment illustré d’un beau geste balle au pied, d’une tribune suspendue administrativement, d’un recours polémique au vidéoarbitrage, ou d'entraîneurs perpétuellement courroucés.

 

Il y aura des stades immenses et des consommateurs ravis, des lumières vives qui changeront avec l'avancée de la pendule éternellement plantée dans le salon des personnes âgées, pas de fumigènes ni de banderoles politiques, des maillots third bariolés, et la fête du football ne se terminera jamais vraiment.

 

Je ne vais pas mentir: ce n'est pas exactement le souvenir que m’a laissé le football. J'ai toujours eu l'intuition – désormais manifestement caduque – de savoir quand commençait le football et quand il se terminait, de comprendre quand il était susceptible d’interférer sur nos vies, et quand il s’éclipsait.

 


Des buts à Laval

Dans mes années d'adolescence, le football commençait lentement le samedi à dix-sept heures, restant paisiblement optionnel, dans la mesure où son empreinte sociale ne démarrait réellement que le même soir, à dix-neuf heures.

 

Quelques privilégiés avaient investi dans le premier outil de pay-per-view jamais introduit en France, mais pour le reste du monde – et c'est peut-être la dernière chose qui ait réussi le saut générationnel entre mon grand-père et moi – il n'y avait que la radio et cette grande soirée du samedi déclinée en autant de stations, et sur chacune d’elles, en autant de stades.

 

Un brouhaha incessant haché par des pastilles sonores promotionnelles exaspérantes, des accents variables, un débit de parole d'asile psychiatrique en surtension, des buts à Laval comme s'il en pleuvait. Une expérience du football, imaginaire, imaginée, qui tenait au pouvoir d’évocation de conteurs fantasques, armés de leurs seuls mots, chargés de décrire un réel en mouvement sous l’épais bourdonnement des tribunes.

 

Je suppose que l’on ne pouvait qu’être d’accord alors avec le constat du football comme "opium du peuple", venu remplacer dans le vivre-ensemble le pouvoir de manipulation des foules autrefois exercé par le religieux.

 

C’est assez vrai que le football semblait avoir repris tous les stratagèmes dont usait avant lui le catholicisme: mise en valeur démesurée du sacré et du dévouement, création d’idoles à vénérer aveuglément, ritualisation extrême dans un rapport à la fois intime et collectif aux événements, intermédiation d’orateurs empreints d’éloquence prompts à guider le panurgisme des fidèles…

 

Et, surtout, cette fixation dans le temps, à l’échelle de la semaine, d’un moment de communion inviolable, ancré dans les consciences comme dans les emplois du temps, rendez-vous intangible et structurant socialement. Il serait un peu simpliste de dire que le multiplex radiophonique du samedi soir avait quelque chose d’une messe, mais on y vénérait de la même manière une entité abstraite qui n’existait que par le récit qu’on nous en faisait.

 

 

 


Voyages dans les soupentes du championnat

Je me souviens qu’il y avait, plus tard le samedi soir, ce Jour de Foot qui pourrait tout aussi bien avoir été aujourd’hui entièrement oublié. Il figurait cette prétention un peu exagérée à faire revivre la journée de championnat au plus près de son déroulement, sans toutefois dépasser la ligne rouge infranchissable du direct.

 

On y apercevait des échanges de vestiaires avec de la buée et des couloirs vides comme décors, bien loin de ces panneaux publicitaires transportables devenus les immeubles par destination de l’interview footballistique.

 

Sept ou huit voyages à travers les soupentes du championnat, les interstices déshérités de la D1, dans une ingurgitation accélérée d'images contextualisées, sorte de retranscription d'histoire immédiate, soutenue par un exercice de commentaire conçu en écriture automatique.

 

Un narrateur racontait le match qu’il avait vu en essayant d’en transposer l’émotion, mode opératoire étrange que la production de l’émission avait préféré à un simple prélèvement des commentaires proférés en direct, comme si le travail journalistique devait s’anoblir d’exposer plutôt que de seulement donner à revoir sans distance l’intensité des faits.

 

Je me souviens que le dernier Jour de foot que j'ai vu, c'était à Bourg-Argental. Aux "portes de la Méditerranée", à quelques encablures de Saint-Étienne. Il y avait des cédéfistes, c’était le soir du premier tournoi du forum. Certains tenaient l'antenne du téléviseur pour aider le décodeur et invoquer les images comme on appellerait, là encore, une divinité du passé. Ce monde m’avait semblé déjà un peu finissant.

 


Nostalgie du vide

Qu’est-ce qui change, au fond, quand s’étale jusqu’à des confins temporels indéfinis une maigre journée de championnat? J’aurais presque tendance à faire valoir que je regrette avant tout l’unité temps, celle du théâtre classique. Une délimitation qui évite la dilution de l’intensité dramatique, ce sentiment d’une conjonction des vécus, d’avoir confronté son ressenti à celui du reste du monde.

 

Et cet étrange plaisir de ne pas avoir pu tout voir, d’avoir été contraint de choisir, ou même de n’avoir rien pu choisir du tout et d’avoir utilisé mon attention pour la diriger vers le peu que l’on voulait bien nous montrer, vers le mystère procuré par un commentaire radiophonique, par cinq à huit minutes arrachées à quatre-vingt-seize factuellement jouées, au cours desquelles le match devait avoir dit sa vérité; puis par des avis jetés sur le papier dans un grand – le seul – quotidien sportif.

 

Je suis pourtant – comme le sont un peu les crétins qui ne veulent pas vieillir trop vite – nostalgique des cinémas qui ferment après la séance de vingt-deux heures trente pour échapper aux nuits consumées sur les applications déversant leur contenu à la demande.

 

Nostalgique des grandes surfaces d’ameublement ou de bricolage fermées les dimanches et les jours fériés. Nostalgique de la tranquillité d’esprit que procurait le fait d’être assuré que rien ne pouvait survenir durant des périodes déterminées puisque rien n’y était organisé. Nostalgique du vide qui a cédé face au trop-plein.

 

Car le dimanche il n'y avait presque rien, je crois. Peut-être d'autres choses et d'autres vies, peut-être le temps de revoir le Jour de foot si on était sorti la veille et qu'on avait lancé le magnétoscope (ou, pour les plus modernes, l’éprouvant Pilotime venu du futur).

 

Rien à faire jusqu'au soir, jusqu'à ce match, présenté comme un évènement et invariablement décevant, qui s'enfonçait dans la dernière soirée avant que le salariat ne remette la main sur sa progéniture après deux jours de repos.

 


La conquête de notre attention

Je ne me souviens pas de déblatérations interminables sur les plateaux de télé, ni de chroniqueurs chargés de faire un buzz qui agiterait les réseaux sociaux, ni même de jeunes filles aux physiques avantageux placées stratégiquement par la production derrière les animateurs.

 

L'énergie verbale du moment n’existait pas à côté du match, dans ces montages artificiels d'événements mêlés pour insérer la rencontre dans un "storytelling" préfigurant une prochaine discussion.

 

Le match en direct n'était guère annoncé, pas plus qu’il n’était véritablement "débriefé" à la manière d’un projet entrepreneurial moderne. Il y avait généralement Paganelli qui souhaitait des choses aux joueurs avant, pendant et après le match. Et c’était à peu près tout.

 

Je me demande à quel moment l’économie du football – sa Ligue, ses diffuseurs, ses agences publicitaires, fatigués d'avoir été trop longtemps simples auxiliaires d'une religion – a décidé de partir à la conquête de notre attention.

 

Peut-être faudrait-il souligner la grande transformation à l’œuvre: du football comme fait social autonome dont l’économie essayait tant bien que mal de tirer parti (et revenus) au football comme fait social encastré dans la chose économique, à la fois proie, produit et prétexte.

 

Traiter le supporter ou l’amateur de football non plus comme tel, mais comme agent économique rationnel susceptible d’allouer à son intérêt pour le football des ressources déterminées, un investissement mesurable et dûment décompté en heures consacrées.

 

Il y avait là un nouveau marché dont nous avions, non sans crédulité, ignoré l’existence jusqu’à ce qu’il se constitue et nous transforme en particules contractantes tenues d’arbitrer à l’infini entre mille combinaisons possibles du temps à consacrer au football, ce football désormais déversé en flux continu sur l’étal de nos écrans.

 

 

 


Les pluies perpétuelles de La Corogne

Quand cette colonisation du temps sera achevée, il se sera supposément perdu une grande part de notre excitation d’enfants, qui aura laissé place au calcul, et c’est un peu de nous-mêmes que nous aurons délaissé au passage, figés devant un divertissement sans début ni fin, la bave coulant lentement de nos lèvres, incapables de jongler intuitivement entre les fenêtres de diffusion dont le sens s’étiolera plus rapidement encore que nos existences livrées à la prédation d’une sollicitation de plus, d’un "nudge" de trop.

 

Naïvement, je me raccroche à cette expérience télévisuelle complète, totale et aberrante qu’est demeurée pour moi L'Équipe du dimanche. Il y avait ces grands formats qu'on ne choisissait jamais et qui avaient le pouvoir de faire voyager sous les pluies perpétuelles de La Corogne, au plus près des paires de gants portées par Freddie Ljumberg à Highbury quand le froid redoublait de vigueur, sous les neiges éternelles des hivers de Turin ou de Milan, puis à Brême au printemps quand décidément on ne savait plus où aller.

 

Il y avait des buts, partout des buts, tout le temps des buts, tous les buts du monde ou presque, ceux d'avant YouTube, ceux qu'on ne pourrait plus jamais revoir et qui allaient passer trop vite devant nos yeux, qu'on n'aurait la possibilité ni de liker, ni de partager.

 

Ensuite? Ensuite plus rien, à part peut-être D2 Max pour les sociopathes des Ardennes ou de l’Yonne qui voulaient tout savoir de la saison de leur équipe préférée pendant qu’elle végétait dans un purgatoire dont elle finirait bien par s’extraire.

 

Alors on pouvait dire que le football avait craché en quelques heures inextensibles tout ce qu’il avait à nous montrer, atteignant la respiration d’une finitude et offrant comme seule porte de sortie la possibilité de se souvenir. Il devenait un peu indisponible et l’on pouvait espérer vivre autrement.

 

Le football et sa représentation, délimités, se suffisaient à eux-mêmes, puis disparaissaient. Il faut croire que tout ceci était bien trop déraisonnable économiquement.
 

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