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La Gazette de la L1 : 9e journée

Faut-il toujours jouer juste ?

À l'image des initiatives individuelles de Kylian Mbappé face à l'Islande, il arrive que des choix qui semblent illogiques soient récompensés. Car, parfois, l'instinct vaut mieux que le respect du plan de jeu.

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Qui peut affirmer que notre coq serait aujourd’hui coiffé de deux étoiles si Lilian Thuram n’avait pas dépassé ses fonctions et pris sa chance pied gauche face à la Croatie de Šuker? Une chose est sûre: à la 70e minute d’une demi-finale de Coupe du monde, le latéral droit français est allé à l’encontre de bon nombre de préceptes. Illogique à plus d'un titre, son geste a pourtant donné la victoire à son équipe. Et, quelque part, rendue brillante une inspiration qui n'allait pas nécessairement dans le sens du jeu.

 

 

Quand l’inattendu surgit…

En se refusant à donner académiquement un ballon excentré à l’un de ses milieux face à des Croates bien en place, Thuram a pris le risque de s’attirer les foudres de son sélectionneur, pragmatique parmi les pragmatiques. Cette initiative rappelle d’autres moments de grâce. L’imaginaire collectif néerlandais demeure ainsi marqué par le but incroyable inscrit par Giovani Van Bronckhorst en demi-finale du Mondial sud-africain. De leur côté, les Gallois se souviendront longtemps de celui marqué par Hal Robson-Kanu en quart de finale du dernier Euro.

 

Ces trois chefs-d’œuvre ont un dénominateur commun: l’effet de surprise. Face aux Uruguayens, le latéral Néerlandais déclencha une frappe soudaine, faisant fi de la présence dans la surface de Robin van Persie, pourtant l’un des meilleurs buteurs du moment. À la 55e minute du match opposant le Pays de Galles à la Belgique, Robson-Kanu fit également un choix inattendu. Cerné par trois défenseurs et alors que tout indiquait qu’il allait remiser le ballon à l’un de ses nombreux partenaires face au jeu, l’attaquant gallois prit le pari de se retourner. Avec la réussite que l’on sait…

 

 

Au départ de ces actions et à peu près jusqu’à ce que le ballon franchisse la ligne de but, tous les spectateurs ou presque étaient pourtant convaincus qu’il y avait mieux à faire, que le jeu "commandait" de réaliser tout autre chose. Régulièrement et d’autant plus souvent dans des instants fatidiques, le salut d’une équipe passe donc par une idée un peu folle plutôt que par un schéma rationnel ou des consignes verticales. Au point que tout joueur devrait écouter son instinct plutôt que son entraîneur?

 

 

Formation ou formatage ?

Combien de fois un jeune dans un centre de formation français a entendu le sifflet de son éducateur retentir après avoir transmis un ballon venant de la droite vers… la droite? Selon beaucoup de coaches, un joueur est en effet systématiquement censé aller voir ailleurs lorsqu’un ballon lui est transmis depuis un côté. Même type de rappel à l’ordre lorsque, dos au jeu comme Robson-Kanu, il ne remise pas un ballon pour un partenaire positionné face au but adverse ou qu’un ailier ne sert pas le latéral qui dédouble dans son dos.

 

Des préceptes comme des boussoles qui donnent infailliblement la direction à suivre. Pourtant, le jeu ne commande parfois pas d’être renversé. Et, dans certaines situations, un ailier qui aurait pu décaler son latéral gagnera à repiquer dans l’axe pour trouver un relais et lancer un mouvement qui libérera le latéral opposé en déséquilibrant l'adversaire, perturbé par un lancement beaucoup moins lisible que ce que la logique semblait réclamer.

 

Au plus haut niveau, certains entraîneurs sont également particulièrement inflexibles sur le respect de ce qu’ils estiment être des fondamentaux. Des circuits types sont ainsi inlassablement répétés dans l’espoir que les joueurs les reproduisent parfaitement le week-end, parfois au détriment de la spontanéité et du talent.

 

Marcelo Bielsa, chantre de l'automatisme aux principes très peu partagés par ses confrères, en est l'imparfait symbole, et Maurizio Sarri s’inscrit également dans cette veine. D’autres managers, au premier rang desquels Zinédine Zidane, préfèrent au contraire conférer plus de liberté à leurs hommes lors des phases de possession.

 

 

Zidane et la libre interprétation

Peut-être marqué par son passé de numéro 10 et conscient de posséder des joueurs exceptionnels au Real, le Français a mis un point d’orgue à laisser leur créativité s’exprimer. En février 2016, quelques matches seulement après l’intronisation de l’ancien meneur de jeu à la tête des Merengue, Isco déclarait ainsi: "Zidane me donne la possibilité de jouer comme je veux au football." Même son de cloche chez Cristiano Ronaldo, interrogé par l’UEFA au printemps 2017: "Ce que j'aime le plus, c'est de jouer librement sur le front de l'attaque, et c'est l'opportunité que m'accorde Zidane. Je joue librement."

 

 

La méthode semble avoir fonctionné, et ce sont précisément des initiatives individuelles qui ont régulièrement permis aux Madrilènes de franchir les écueils. La Juventus de Massimiliano Allegri peut en témoigner. En avril dernier, lors du quart de finale aller de Ligue des champions, Marcelo a ainsi inscrit le but du 3-0 en position… de numéro 9. Une réalisation aussi importante – le scénario du retour le confirmera – que symbolique. Rarement en effet un latéral gauche avait eu autant d’influence sur une animation offensive. Et, contrairement à l’un de ses prédécesseurs à la frappe surpuissante, l’apport de Marcelo ne se réduit pas à la prise incessante de son couloir et à des dédoublements.

 

Marcelo a une faculté rare à se positionner entre les lignes et à, sinon orchestrer le jeu, au moins impulser nombre d’attaques. Bien sûr, sa fibre offensive explique en partie son rayonnement mais cet impact serait moindre si son entraineur ne lui conférait pas une totale liberté d’action – une situation rare pour des latéraux de défenses à quatre.

 

Le constat vaut également pour Isco, qui n’excelle jamais autant que lorsqu’on lui offre un rôle d’électron libre. Les récents succès du Real sur la scène européenne tiennent au moins autant à la créativité des joueurs qu’à une organisation tactique infaillible et des circuits préférentiels répétés depuis plusieurs années (Carlo Ancelotti et Zinédine Zidane ayant successivement fait jouer l’équipe en 4-3-3, 4-4-2 losange et 4-4-2 à plat).

 

 

Casser les systèmes

Outre-Atlantique, loin des joutes européennes, la NBA reprend ce mardi. En basket aussi, les coaches n’ont de cesse d’inventer des systèmes pour déstabiliser les défenses. Plus encore qu’en football, ceux-ci sont travaillés avec acharnement puis appliqués à la lettre. À tel point qu’il arrive parfois que le ballon finisse par sortir en touche après une énième passe lorsqu’un joueur, moins discipliné que les autres, ne se trouve pas dans la zone qu’il devait occuper. En dépit de ces systèmes rigides, ce sont souvent des exploits individuels qui font la différence lors des rencontres indécises.

 

Tout se passe en effet comme si les joueurs les plus talentueux avaient un permis de "casser" les systèmes mis en place pour faire la différence. Il n'est ainsi pas rare que Stephen Curry, star parmi les stars, tire en début de possession, avant même que ses partenaires n’aient le temps d’occuper les zones préalablement déterminées par le staff des Warriors.

 

 

Une action symbolise parfaitement cette propension à créer plutôt qu’à réciter. Le 27 février 2016, les Golden State Warriors, en lice pour égaler le record de victoires sur une saison régulière des Bulls de Michael Jordan, jouent à Oklahoma City. À quatre secondes du terme de la première prolongation, les deux équipes sont à égalité. Pour ce qui pourrait être la dernière possession de la rencontre, le ballon est alors entre les mains du meneur. Son équipe a encore un temps mort et la logique voudrait d'arrêter le jeu pour préparer un système, d’autant qu’il suffit d’un seul petit point pour l’emporter.

 

Au contraire, Curry, plusieurs mètres derrière la ligne à trois points, décide de shooter alors qu'il reste suffisamment de temps pour trouver un tir à plus haut pourcentage de réussite. La balle va pourtant trouer le filet, offrant une victoire qui permettra ensuite de battre le record des Bulls. Le jeu venait alors de prendre le pas sur l’enjeu, l’instinct de supplanter le rationnel.

 

 

Individualités au service du collectif et réciproque

Le 28 avril dernier, au terme d’une victoire sur la pelouse de l’Inter Milan qu’il devait en grande partie au génie de ses joueurs offensifs, Allegri a tenté de résumer la synthèse à effectuer en convoquant à son tour le basket. "J’entends parler de ceci, de cela mais le foot c’est très simple. Vous connaissez le basket? Au basket, l’action dure vingt-quatre secondes (...). Mais à la fin, quand il reste cinq secondes, que tu ne peux pas appliquer ton schéma, à qui tu donnes le ballon? (...) Au plus fort, qui joue le un contre un, bénéficie d’un écran et tire. Donc même au basket, alors qu’on joue avec les mains, les schémas ne servent pas toujours. Et vous vous pensez que sur un terrain aussi grand qu’un terrain de foot, où tu joues avec les pieds, où il y a des duels, ce sont toujours les schémas qui gagnent?"

 

 

Si Allegri oublie ici (sciemment?) de souligner que nombre d’équipes mythiques étaient dirigées par des coaches qui croyaient profondément à l’importance des schémas et qui plaçaient le collectif au-dessus des individualités (le Barça de Cruyff est un parfait contre-exemple), deux des plus grands tacticiens de l’histoire récente du sport iraient probablement paradoxalement dans le sens du Turinois si on leur demandait leur avis.

 

Les Warriors de Steve Kerr et Stephen Curry ne sont en effet pas sans rappeler le Barça de Pep Guardiola et Lionel Messi. Ces deux équipes symbolisant une sorte de synthèse parfaite entre pragmatisme collectif et génie individuel. La clé du succès résidant alors dans la mise en place d’un cadre permettant aux joueurs les plus créatifs de faire la différence lorsque l’adversaire tient en échec l’expression collective.

 

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