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Rémi Belot et Didier Guibelin

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"Foot et monde arabe", le jeu et le pouvoir

L'exposition Foot et monde arabe ouvre ses portes à l'Institut du monde arabe, à Paris. Présentation et rencontre avec son commissaire. 

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Un immense écran géant sur lequel des supporters de foot agitent, en silence et au ralenti, des fumigènes multicolores: le ton de l'exposition est donné dès l'entrée dans la salle d'exposition. La ferveur populaire qui entoure le ballon rond, du Maghreb au Moyen-Orient, est l'un des fils rouges de cette exposition.

 

Elle nous narre onze "histoires" de football dans les pays arabes, d'hier à aujourd'hui. Hier, avec un retour sur la carrière du grand Larbi Ben Barek, premier joueur mythique de l'histoire du foot arabe, ou encore l'aventure assez incroyable de l'équipe du FLN, richement documentée. Et aujourd'hui, puisque l'actualité y tient une place de choix avec, entre autres, la place qu'occupent les ultras dans la société égyptienne, présentée au travers d'un remarquable travail photographique de l'Italien Luca Sola.

 

 

 

 

Dans ce panorama éclectique, mais plutôt bien construit, qui mêle références historiques, pièces d'époque (dont nombre de maillots issus de la collection personnelle de Louis Nicollin), travaux vidéo et contributions artistiques de qualité, on peut toutefois regretter la présence particulière de l'État qatari, mécène de l'événement.

 

Celui-ci place en effet deux espaces purement promotionnels dans le parcours de l'exposition: les maquettes des stades de la Coupe du monde 2022 (sans plus d'explication sur les conditions de leur édification…), et un très étrange corner réservé à la collection "lifestyle" du PSG, décrit comme un "instrument de softpower" qui "s'attaque à l'industrie de la mode et du design et propulse sa marque dans le monde entier".

 

 

 

 

 

« Le football dans le monde arabe, c'est la passion, mais aussi une force politique indéniable. »

 

Nous avons rencontré Romain Maricaoudin, co-commissaire de l'exposition Foot et monde arabe, qui revient avec nous sur quelques temps forts de cette exposition.

 

Comment avez-vous choisi les différents thèmes de l'exposition?

 

L'exposition se découpe en onze parties, et nous avons trouvé beaucoup de matière sur le football et le monde arabe. Il a bien fallu faire des choix, ces onze parties représentant onze histoires, autour d'un match, d'une compétition, d'une équipe, d'un événement, d'un joueur… Nous nous sommes lancés dans ce projet à travers beaucoup de recherches et d'exploration des archives, en nous entourant d'un comité scientifique d'historiens – Pascal Blanchard, Paul Dietschy et Yvan Gastaut.

 

L'exposition aborde d'emblée la carrière de Ben Barek, joueur franco-marocain professionnel dans l'après-guerre, et le rôle de l'équipe du FLN dans l'indépendance algérienne…

 

Il nous a semblé pertinent de rappeler que des internationaux français comme Zitouni ou Ben Tifour ont tout abandonné pour suivre leur idéal au sein de l'équipe du FLN.

 

Elle évoque aussi la place des joueurs d'origine maghrébine en équipe de France…

 

Une autre partie est en effet consacrée aux vingt ans du football français entre les deux victoires en Coupe du monde. La première avait mis en exergue l'expression de France "black-blanc-beur", mais nous avons aussi voulu évoquer sa fin avec le fiasco du match France-Algérie en 2001. Les masques étaient alors tombés, avec beaucoup de commentaires délétères. En 2018, on a simplement entendu parler de joueurs français. Quelque chose a donc changé en vingt ans. On a peut-être retenu les leçons de 1998, mais également celles de 2001.

 

Une partie de l'exposition traite du football féminin, en Jordanie notamment. Est-ce un instrument d'émancipation important dans certains pays arabes?

 

C'est vrai pour la Jordanie, en tout cas, où la démarche est soutenue par le pouvoir politique. Cela a permis l'organisation de la Coupe du monde des moins de 17 ans en 2016, dont on parle beaucoup dans l'exposition, et de la Coupe d'Asie qui a été qualificative pour la Coupe du monde. Un véritable programme d'incitation a été mis en place auprès des jeunes joueuses. Nous avons souhaité mettre ce pays en avant, ainsi qu'un autre exemple positif comme celui de Honey Taljieh, qui travaille à la FIFA aujourd'hui et est à l'origine de la première équipe nationale féminine palestinienne. Parce que le football féminin dans le monde arabe, oui, c'est compliqué…

 

Le football incarne des extrêmes dans le monde arabe. En Égypte, les ultras de Al Alhy étaient en première ligne lors des contestations du régime, alors qu'au Qatar, le football est utilisé comme un instrument de la diplomatie d'État…

 

Effectivement, le football dans le monde arabe, c'est la passion, mais aussi une force politique indéniable. L'histoire l'a démontré et les dirigeants des États le savent très bien. Pour la partie consacrée au Qatar, nous avons surtout travaillé sur le fait qu'il allait être le premier pays arabe à accueillir une Coupe du monde. Entre-temps, il a réussi une performance importante sur le plan sportif avec la victoire en Coupe d'Asie, dans un contexte diplomatique compliqué puisque la compétition avait lieu aux Émirats arabes unis. Nous avons surtout ressenti qu'un vrai projet sportif accompagnait ce projet diplomatique.

 

Les ultras égyptiens ont eu un rôle crucial dans le soulèvement égyptien, mais la transition démocratique est restée inachevée. Une révolution menée par des supporters est-elle forcément limitée?

 

Les révolutions touchent toujours à des limites. Après, celles-ci ont été atteintes notamment parce que les groupes ultras se sont dissous – ceux de Al-Ahly ou de Zamalek. Il reste que la chute de Moubarak est due à leur action – même s'ils en ont payé le prix fort, ensuite, avec la répression des débordements qui ont lieu à Port Saïd, et qui est documentée par le photographe Luca Sola dans l'exposition. On ne peut pas parler d'échec, car cela va quand même au-delà du football. On verra aussi comment la situation évolue en Algérie, où les chants de supporters issus des stades sont présents dans la contestation. J'espère que cela se terminera autrement.

 

Propos recueillis par Didier Guibelin.

 


Foot et monde arabe, Institut du monde arabe, Paris. Du 10 avril au 21 juillet 2019.

 


 

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