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Frédéric Scarbonchi et Christophe-Cécil Garnier

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Revue de stress #139

Ultramarines solitude

Supps Par Terre – Invoquant la désobéissance civile pour braver les interdictions de déplacement, les Ultramarines de Bordeaux sont en pointe du combat des supporters. Ils nous en racontent les difficultés.

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, Toulouse et Montpellier, ils sont passés par la Gironde.

 

* * *

 

"Eh bah… C’est pas gagné, on est nuls…" La phrase est lâchée dans un sourire. Castillon a pour mission de mettre l’ambiance, depuis sa nacelle, lors de ce match contre Angers. Il ne se plaint pas de sa tribune, qui donne tout ce qu’elle peut, assez remplie dans un Stade René-Gallice [1] qui sonne particulièrement creux. Non, le vrai problème, pour que ça s’enflamme, c’est qu’il faudrait que les Bordelais sur le terrain se bougent un peu plus.

 

Les chants, eux, font de l’effet. En début de match, le bruit intense contraste avec la prestation à la limite du catastrophique des Girondins. Pourtant, ce n’était pas gagné: les Ultramarines ont fait la fête, la veille, ce qui ne prédisait pas une super forme. Malgré tout, ils étaient une bonne centaine au local du groupe, à trois heures de la rencontre.

 

 

 

 

 

« Ceux qui ont commencé en 1987, tu peux les voir ici »

Romain Manci, présent depuis 1991 et également capo, nous accueille et offre les bières. "Avec la soirée, certains dorment peut-être encore", prévient-il. On sort du local pour rejoindre "la terrasse de l’été", plaisante Romain. Un petit jardin où trône un brasero avec l’inscription "Ultramarines". "Ça c'est les mecs de Munster qui nous l'ont offert pour nos trente ans. Il est hyper classe, non? J'aimerais avoir le même chez moi", renchérit celui qui a commencé à aller en tribune avec son père "dès huit ans".

 

Son intégration au virage Sud s’est faite vers dix-onze ans. "Et après, à seize ans, c’était fini. Je suis de la génération après la finale de Munich (finale de Coupe de l'UEFA perdue contre le Bayern en 1996, ndlr). Beaucoup de gens ont intégré les groupes à ce moment-là, après l’atmosphère qu’il y a eu en ville, au club, au sein des ultras, et qui ont formé une nouvelle génération. Pour certains, on est encore là! D’ailleurs même ceux qui ont commencé en 1987, tu peux les voir ici."

 

C’est aussi ça, la structure des UB: elle s'étend sur quatre générations de supporters, à une époque où la plupart des groupes regrettent l’absence de passage de témoins. "Il y a des trous, des fois, entre les générations. Mais chez nous, on n'a pas de gros creux. Le groupe fonctionne comme ça: il est chapeauté par un bureau de quinze-vingt personnes qui sont à l'image des trente années du groupe."

 

 

« Les flics, ils étaient à la ZAD le matin »

Alors, pendant que Romain Manci continue de nous parler, les plus jeunes aident "Casti" à préparer ce qui sera proposé à la table de ventes, au stade. Tout le monde met la main à la pâte. Peut-être que ce que traverse le groupe le soude encore plus. Car depuis quelques mois, les Bordelais sont entrés en résistance, bien décidés à ne plus respecter les interdictions de déplacement.

 

Retour aux faits. À Troyes, un voile prend feu. Un incident qui permettra aux autorités de justifier des interdictions à venir. "Une excuse bidon", selon Castillon. S’ils assument la "connerie", ils retiennent que "l’incident n’a duré qu’une minute, ce n’est pas un tournant. Il y avait les pompiers partout…" Finalement, le club est condamné à la fermeture de son parcage visiteur pour ses trois prochains déplacements, dont un avec sursis. Cette sanction tombe le 8 février, près d’un mois après les événements. Dans l'intervalle, les Girondins se déplacent deux fois: à Nantes, puis à Strasbourg.

 

Interdits de se déplacer chez les Nantais, les Bordelais décident de ne pas respecter ce qu’ils dénoncent comme un "abus de pouvoir". "L'année dernière, on avait été interdits et on avait réussi à avoir 250 places en bataillant. On se dit qu'on peut la tenter et qu'il y aura toujours moyen de négocier sur place", explique Romain Manci. Alors, le gros des membres prend le train à la Roche-sur-Yon. À l'arrivée en gare de Nantes, la présence policière est massive. Romain reprend: "Il y avait quoi? Deux cents flics? Les mecs, ils étaient à la ZAD le matin. Et ils se sont tapés cent-cinquante mecs en train de fumer et mater le match sur un portable. Les flics se sont dit: "Mais qu'est-ce qu'on fait là?"

 

 

 

 

 

« Normalement, à Strasbourg un samedi soir, y a dix gardav »

Le prochain déplacement est à Strasbourg. Une nouvelle fois interdits, mais bien décidé à entrer en désobéissance, les ultras s’organisent. Des places leur sont fournies par les supporters alsaciens, et une partie d’entre eux parvient à entrer dans l’enceinte et à se regrouper. Résultat des courses, cinquante personnes sont placées en garde à vue après avoir été extraites de l’enceinte.

 

"On ne pensait pas qu'ils nous mettraient autant en garde à vue. On savait que ça allait être chaud, parce qu'on faisait un truc... Mais pas à faire ce genre de gardav’ à cinquante. On a réquisitionné le poste de Strasbourg, des mecs qui étaient d'astreinte, obligés de venir pour des gars qui avaient rien fait, en réalité. Même les flics étaient contents parce qu'ils avaient des gens 'normaux'. Et normalement, à Strasbourg un samedi soir, y a dix gardav’", raconte Castillon.

 

Enfin, ils tenteront d’aller jusqu’à Marseille, mais leur bus sera intercepté. Encore quelques heures dans un commissariat. Finalement, autant qu’au(x) stade(s). Pourtant, ce qu’aiment les UB, c’est la tribune. Avec un millier de cartés, l’assise du groupe est solide. Le tout grâce à une hégémonie, puisqu’ils sont le seul groupe bordelais depuis que les Devils se sont dissous en 2006.

 

 

« Les clubs doivent prendre position pour leurs supporters »

Quelques groupes ont pu tenter de s’incruster épisodiquement dans la Sud. "Après quand tu gères toute une tribune, un mec peut pas arriver et dire: 'Salut, j'ai une petite bâche de deux mètres, est-ce que vous avez de la place?', souris Romain. On leur a toujours dit: 'Écoute, t'es sympa, on a tous été motivés comme toi à seize ans. Là, y a des drapeaux à peindre ou à scotcher, on va commencer par ça et on verra ce qu'on peut faire'. Parce que c'est important aussi. Les jeunes qui nous intègrent, il faut leur inculquer les valeurs du groupe, comment ça fonctionne."

 

Et puis, les galères endurcissent. Permettront-elles un apaisement? Les ultras n’en savent rien, mais certaines de leurs réponses sont empreintes de scepticisme. Soutenus par de nombreuses tribunes, mais pas par toutes, ils pensent que le combat commence par l’unité entre les groupes. "Certains ne s’entendront jamais", concèdent-ils. "il faudrait qu’on ne soit pas les seuls à faire ce qu’on fait. Mais on ne peut pas demander à des groupes plus petits. Ils ne peuvent pas, ils n’ont pas assez de forces vives. Quelle action tu veux qu’ils mènent? Même pour nous, c’est dur", souffle Castillon.

 

Ils regrettent le manque de soutien du club, par exemple. Pour eux, ce sont les clubs, en se positionnant contre les sanctions de la Ligue, qui feront bouger les choses. Castillon: "Tout passera par les clubs. Faut qu’ils menacent de mettre leurs couilles sur la table. Ils doivent prendre position pour leurs supporters". Romain remet en cause également le rôle de la Ligue: "Au niveau local, tu es soutenu, médiatiquement et tout. Mais au niveau global, la Ligue, les mecs ont les oreilles percées".

 

 

 

 

« Tout le monde est d’accord, sauf la Ligue »

Comme d’autres groupes, les Ultramarines ont souvent proposé des solutions pour défendre des revendications qui leur tenaient à cœur. "Ça fait des années qu’on a monté des dossiers pour organiser des spectacles organisés à base de fumigènes pour lesquels on a tout préparé. Et les mecs refusent", continue Romain, suivi par Castillon: "Tout le monde est d’accord, sauf la Ligue".

 

Avec le club, justement, les rapports ne sont pas mauvais. "On est comme un syndicat, reprend Romain. Pour Gourvennec, par exemple, c'est les supporters qui sont montés au créneau pour faire évoluer la situation. Les gens disent: 'Pour qui ils se prennent?' Attends, nous ça fait trente ans qu'on suit les Girondins, on va partout, ça nous donne une certaine légitimité, bien sûr. Et derrière, on sait comment fonctionnent les clubs, on sait comment est vécu le football à l’étranger, par nos alliances, pour s’adapter. Même si on n’a pas la prétention de tout savoir".

 

Mais les revendications des Bordelais à ce moment-là ont jeté un froid, dans un club où le dialogue est plutôt bon. D’ailleurs, Romain souligne le travail du directeur de la sécurité, David Lafarge: "Ça fait vingt ans qu’il est là, et ça change tout. C'est un véritable relais. Quand il y a un problème, il bouge".

 

 

« Au Havre, on a fait une bringue, c’était génial »

Bouger, c’est aussi le quotidien de Romain, qui vit actuellement à 250 kilomètres de l’enceinte bordelaise. Et "parle comme un vieux", avoue-t-il. Il se souvient d’un temps où les restrictions en matière de déplacements étaient moins rigoureuses. Parfois, même cette saison, quelques moments de liberté leur sont offerts: "Le mieux, c’est quand il n'y a pas de contraintes au péage. Quand tu peux aller en centre-ville, dans un bar. C’est là que tu passes un super moment. On a fêté nos trente ans au Havre contre Amiens. Là-bas on a fait une bringue, c’était génial".

 

Castillon et lui regrettent l'oppression policière. "Sur certains déplacements, on n’a pas les flics au cul tout le temps. Puis, quand ils sont là, nombreux, ils cherchent le moindre truc pour que ça parte en couille." Au point, pour le plus jeune, de désormais préférer des déplacements à Guingamp qu’un choc à Lyon ou Marseille, où la présence policière se fait suffocante.

 

Face à Angers, chez eux, ils s’évitent au moins cette ambiance-là, même s’ils ne la fuient pas, généralement. Du haut de sa nacelle, Castillon continue d’enflammer la tribune, en chef d’orchestre. Comme un seul homme, ceux en face le suivent. Il peut dicter les sifflets, le rythme des chants, les sorties de drapeaux. Malheureusement, ses superpouvoirs s’arrêtent là. Il aurait bien repris un centre, fait trembler les filets, mais ce n’est pas son rôle: Bordeaux fera match nul. 

 

[1] Les Ultramarines refusent le naming du stade et préfèrent ce nom, celui d'un footballeur des Girondins qui a également été résistant.

 


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