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Guillaume Balout

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Jugokup, une Super Ligue à la yougoslave

Dans les années 1930, les meilleurs clubs de Yougoslavie lancent leur propre compétition contre la Fédération. L’aventure tourne court, mais elle marque l'histoire du football dans le pays. 

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Au projet de "Super Ligue" fermée qui a suscité l'émoi en avril dernier, il est possible de trouver un ancêtre lointain, relevant du moins d’une philosophie similaire, dans une contrée et une époque inattendues: la Yougoslavie de l’entre-deux-guerres.

 

À y regarder de plus près, le parallèle n’est pas si incongru: le jeune pays des Balkans, au contact de grandes nations de football comme l’Autriche, la Hongrie ou la Tchécoslovaquie, fait alors partie des meilleurs du continent et la discipline est traversée par de vives polémiques sur son organisation sportive et économique.

 

La question du professionnalisme devient centrale et clivante au début des années 1930. À l’époque, est répandu parmi les principales formations du royaume avec des primes et des emplois de complaisance attribués à leurs joueurs. À Belgrade et à Zagreb, ces dernières mettent même des appartements à disposition de certains d'entre eux.

 

Le problème se cristallise autour du format du championnat national, compétition phare organisée par la Fédération yougoslave de football (JNS) depuis 1923. Il se déroule sur l’année civile en deux temps: une phase de qualifications par le biais de championnats régionaux au printemps et un tournoi final entre tous les vainqueurs à l’été [2].

 

D’abord sous forme de play-off, ce tournoi se mue en ligue, passant de trois à cinq journées en 1927, puis huit en 1929 et dix en 1930 au gré de l’augmentation des participants et d’incessants changements de formule. D’un mois à l’été, cette deuxième partie de saison finit par s’étaler sur trois mois à l’automne.

 


Le temps des querelles

Plusieurs visions s’affrontent dans un contexte de fortes tensions nationales, notamment entre Serbes et Croates alors que les deux pôles majeurs du football yougoslave se trouvent précisément à Belgrade et à Zagreb. En 1930, la JNS déménage son siège de la ville croate vers la capitale, serbe. Cet épisode conduit les Croates, suivis par les districts de Sarajevo et de Subotica, à boycotter la sélection [3].

 

La professionnalisation rampante attise les controverses et d’accroît les disparités entre les équipes. Champion en 1931, l’influent club belgradois du BSK plaide pour une élite resserrée, voire fermée, à côté d’une coupe nationale ouverte à tous. Le Jugoslavija, son rival et voisin de quartier, est opposé au principe même d’une ligue et soutient le retour aux play-off après une phase régionale de qualifications.

 

Leurs homologues croates, de leur côté, aspirent à une meilleure représentativité au niveau national et à un meilleur traitement à leur égard de la part d’une JNS jugée serbo-centrée.

 

La JNS tente de ménager les uns et les autres: elle crée un comité de lutte contre le professionnalisme tout en abandonnant le système de qualifications et en instaurant une véritable ligue nationale. La première édition de ce championnat se tient en 1933 et rassemble onze équipes sur un format aller-retour. Elle provoque une explosion des frais de déplacement puisque les clubs doivent jouer dix fois à l’extérieur, parfois après de longs trajets en train.

 

Les plus modestes, rejoints par le Jugoslavija et favorables aux play-off, se retrouvent lésés, plusieurs de leurs joueurs ne pouvant prendre des congés pour se rendre à l’autre bout du pays. Cette nouvelle ligue nationale est perçue comme un cercle de privilégiés avec des joueurs qui ne sont amateurs que sur le papier.

 

Malgré les polémiques, la compétition s’achève sur le deuxième titre du BSK. Le Hajduk Split et le Jugoslavija complètent le podium.

 

 


Le BSK des années 1930, colorisé par Football Time and nations.

 


Le club des Sept

Le championnat 1934 se prépare dans une atmosphère délétère. Les trois derniers du précédent exercice – le Slavija Sarajevo, le Slavija Osijek et le Vojvodina Novi Sad – sont remplacés par le Sparta Zemun et le RNK Split. Avec les Belgradois du BSK, du Jugoslavija et du BASK, les Zagrébois du Gradjanski, du HAŠK et du Concordia, les Splitois du Hajduk et les Slovènes du Primorje Ljubljana, ils sont donc dix à s’aligner au départ. La compétition doit s’étendre du 4 mars au 3 novembre 1934.

 

Cependant, la veille de la première journée, un scandale retentissant gâche l’arbitrage remporté par les partisans de la ligue nationale réunis autour du BSK: l’affaire égyptienne.

 

En février et mars 1934, les Belgradois ont effectué une tournée en Égypte pour y disputer une série de matches amicaux, dont deux contre la sélection locale. Les journaux, dont la Gazzetta dello Sport italienne, affirment que le BSK se serait fait passer pour la sélection de Yougoslavie au Caire et aurait perçu l’équivalent de 90.000 euros – une somme considérable à l’époque – de la part des Égyptiens.

 

Zagreb est vent debout. Face au tollé général, la JNS sanctionne (légèrement) le BSK et annule purement et simplement la ligue nationale, tout en maintenant les championnats régionaux et en convoquant une assemblée générale extraordinaire le 1er avril 1934. Les sept plus grands clubs refusent de s’inscrire dans leur championnat régional respectif.

 

Devant le risque d’une saison blanche et le manque à gagner dû à l’absence d’affiches, ils s’auto-organisent pour mettre en place une compétition leur permettant de garder les joueurs au pays et de faire entrer des recettes de billetterie: la Jugokup.

 

On y retrouve l’incontournable BSK, ses rivaux belgradois du Jugoslavija et du BASK, les formations zagréboises du Gradjanski, du Concordia et du HAŠK, ainsi que les Splitois du Hajduk, soit la totalité des vainqueurs des onze championnats nationaux de Yougoslavie.

 

Ceux que les observateurs surnomment bientôt "les Sept" prévoient de s’affronter du 15 avril au 25 novembre 1934, sur un format aller-retour avec une règle pour le moins curieuse, mais qui souligne la féroce opposition entre Belgrade et Zagreb: les clubs d’une même ville ne peuvent se rencontrer qu’une seule fois et le résultat de leur match est alors… doublé!

 

 


L'étonnant système d'éclairage artificiel du stade du SK Jugoslavija, sur le site duquel sera construit celui de l'Étoile rouge en 1958.

 


Une épreuve à l’épreuve

Contrairement à l’idée de la Super Ligue de 2021, la Jugokup, parfois baptisée "Coupe des Sept" dans la presse, déclenche plus d’indifférence que d’indignation. La JNS s’en méfie toutefois et ne met pas ses participants à l’amende.

 

Lors de l'assemblée générale du 1er avril 1934, elle cède même aux revendications croates et revient à une phase de qualifications, avec des groupes sans réelle consistance géographique et leur garantissant une bonne représentativité, suivie d’un tournoi final sous forme de ligue.

 

Ce championnat doit se tenir à cheval sur les années 1934 et 1935, et rassemble vingt-deux clubs répartis en cinq groupes: la ligue finale doit réunir les huit meilleures formations, soit quatorze journées programmées entre octobre 1934 et juillet 1935.

 

La phase de qualifications débute le 15 juillet 1934. C’est le premier obstacle aux promoteurs de la Jugokup: les deux compétitions se chevauchent à partir de ce moment-là. Ce problème de calendrier n’est pas le premier à entraver le bon déroulement de ce tournoi dissident. En avril 1934, la Yougoslavie joue sa qualification pour la Coupe du monde contre la Roumanie à Bucarest.

 

Or tous les joueurs de la sélection jouent pour l’un des Sept. Plusieurs matches de la Jugokup sont reportés. Le 3 juin 1934, la JNS prend un malin plaisir à inviter le Brésil, après son élimination à la Coupe du monde en Italie, pour une rencontre de gala à Belgrade: la Jugokup est une nouvelle fois perturbée.

 

Elle passe même au second plan après le succès flamboyant des Yougoslaves contre les Sud-Américains (8-4), une victoire qui marquera durablement les esprits et créera un élan autour de la sélection. Cette dernière bouscule encore la Jugokup en août et septembre 1934 avec deux rencontres face à la Pologne et la Tchécoslovaquie.

 

La campagne de qualifications pour la phase finale du championnat finit par anéantir l’intérêt de la Jugokup, par ailleurs peu suivie. Le match entre le BASK et le Concordia à Belgrade, à force d’être reporté, ne sera même jamais disputé. La victoire finale du BSK, devant le Hajduk et le BASK, est anecdotique. En outre, la suractivité des joueurs – Jugokup, sélection, championnat – semble avoir porté préjudice à certains membres des Sept.

 

À la surprise générale, le Hajduk, deuxième de son groupe derrière le Slavija Sarajevo, et le Concordia, également deuxième de son groupe derrière le Slavija Osijek, échouent ainsi à se qualifier pour le championnat national. Et le Gradjanski, troisième de son groupe derrière le HAŠK et le Primorje, est seulement barragiste!

 

Un comble pour les Croates à l’origine de cette formule. Il leur faudra intervenir en coulisses pour que la JNS décide d’abord de suspendre la phase finale puis accepte de la relancer en l’étendant à dix clubs afin d’intégrer le Hajduk et le Concordia…

 

 


Le BSK se met au vert devant son stade belgradois.

 


La fermeté de la Fédération

L’attitude de la JNS trahit une certaine préoccupation autour de la compétitivté de son championnat. Malgré le fiasco de la Jugokup, la scission des grands clubs demeure d’actualité, les petits clubs et le Jugoslavija estiment que la formule du 1er avril 1934, avec cette ligue nationale de huit participants, est encore bien trop favorable aux puissantes formations, peu à peu autorisées à adopter le statut professionnel.

 

Les débats se poursuivent tout au long de la phase de qualifications entre septembre et novembre 1935. La situation est à ce point intenable que la JNS doit convoquer une assemblée générale extraordinaire le 15 décembre 1935. Elle prend des résolutions spectaculaires: l’annulation des résultats de la phase de qualifications, l’organisation de nouveaux éliminatoires à partir du 19 janvier 1936, avec les quatorze districts du pays et la tenue de play-off à l’été 1936 entre les quatorze champions.

 

C’est la stupéfaction parmi les grands clubs du pays. Pris de vitesse par le calendrier, ils se voient contraints de s’inscrire dans le championnat de leur district duquel seul le vainqueur est qualifié pour les huitièmes de finale. Les Croates sont les principaux perdants de cette réforme: en effet, sur les quatorze districts, seuls trois sont croates contre… six pour les Serbes.

 

Cependant, cette nouvelle formule handicape également les clubs belgradois. À l’arrivée, le Jugoslavija, le BASK, le Gradjanski et le HAŠK ne sortent pas des qualifications. La presse, notamment croate, ironise sur la qualité des play-off à venir. Des doutes sur la qualité des play-off commencent alors à naître.

 

Les grands clubs, dont le Jugoslavija, s’inquiètent de la disparition de duels (rémunérateurs) entre eux et préparent leur riposte dans l’ombre: ils réactivent un avatar de la Jugokup à l’été 1936, bien décidés à contrecarrer les plans de la JNS avec son tournoi final du 7 juin au 2 août 1936.

 

Cette fois-ci, il n’est pas question pour eux de se laisser déborder par le calendrier: le format de cette seconde "Coupe des Sept" est plus court, plus dynamique, plus resserré que celui de 1934, n’occupant que cinq week-ends du 26 juillet au 30 août 1936, sans match de la sélection au milieu, avant une finale aller-retour.

 

 


Le Sportski List de Subotica s'inquiète, le 8 mai 1936, du niveau des play-off à venir et soutient le boycott des clubs croates: "Et maintenant?"

 

 

La contre-attaque des puissants

La première décision forte doit aboutir retrait des trois membres des Sept qualifiés pour le tournoi final de la JNS. Champions de Zagreb et de Split, le Concordia et le Hajduk – ces deux mêmes équipes pourtant généreusement repêchées un an plus tôt! – déclarent forfait par solidarité avec les autres clubs croates et écopent d’une amende.

 

En revanche, le BSK, champion de Belgrade, choisit de rester fidèle à la JNS, qu’il contrôle depuis 1935, et refuse de rejoindre les autres mutins pour défendre son titre officieux. De manière presque lunaire, les deux compétitions se tiennent simultanément.

 

Sans surprise, le BSK remporte le championnat officiel en battant le Slavija Sarajevo (1-1, 1-0) en finale et le Jugoslavija et le Gradjanski s’affronteront, quant à eux, en finale de la Jugokup à l’automne.

 

Devant cette situation embarrassante, un compromis est censé être trouvé lors de l’assemblée générale de la JNS du 10 août 1936. Après de longues tractations, le retour à une élite de dix équipes, sous forme d’un championnat aller-retour avec une relégation, est voté à 296 voix contre 263.

 

Cette solution scelle la victoire des anciens Sept. Les six membres de la dernière Jugokup reviennent dans la partie, sans pénalité financière ou sportive, ainsi que le BSK, le Slavija Sarajevo, le SK Ljubljana et le Slavija Osijek. Si elle se montre ainsi conciliante envers les grands clubs, la JNS se console en évitant la création d’une ligue fermée, privée et vraisemblablement professionnelle.

 

Le championnat 1936-1937 débute en septembre 1936 avant même l’organisation des deux manches de la finale de la Jugokup remportée par le Jugoslavija face au Gradjanski (2-1, 4-0) dans un relatif anonymat. [4]

 

À la lumière de cet épilogue, il apparaît que la Jugokup n’était pas tant une fin en soi qu’un moyen de pression, qui s’est avéré efficace, sur la JNS. Un peu comme si l’actuelle Ligue des champions avait été (une nouvelle fois) reconfigurée en faveur des riches clubs européens après l’épisode de la Super Ligue…

 

La nouvelle formule du championnat de Yougoslavie tient deux saisons au cours desquelles les anciens Sept continuent de se partager les titres et les meilleures places. Ce n’est pas une réforme sportive qui y met fin, mais politique avec l’instauration de ligues nationales, puis l’éclatement du pays en 1941 après son entrée dans la seconde guerre mondiale.

 

[1] Citons, à titre d’exemples, la refonte de la Coupe d’Europe des clubs champions, la création de la Premier League ou encore l’adoption de l’arrêt Bosman.
[2] Ce système s’inspire du modèle allemand en vigueur jusqu’à la naissance de la Bundesliga en 1963.
[3] En 1930, la Yougoslavie termine troisième de la Coupe du monde en Uruguay avec un effectif essentiellement composé de joueurs belgradois.
[4] Le match aller se tient le 25 octobre 1936 et le match retour le… 6 décembre 1936, le Gradjanski étant dans l’intervalle en tournée en Angleterre et en Écosse à l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire.

 

 

 

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