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José-Karl Bové-Marx et Timothée Guillemin

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Twins Peek

Kazan choc

Imaginez : à la barbe de Lyon, Bordeaux ou Marseille, Nice remporte le championnat. C'est arrivé en Russie.
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Ces dernières années, avec les victoires du CSKA Moscou (2005) puis du Zénit Saint-Pétersbourg (2008) en coupe de l’UEFA, suivies de l’épopée de la sélection russe lors du dernier Euro, l’intérêt des suiveurs du football mondial s’est porté sur le pays d’Alexandre Mostovoï. Une perception nette des processus en cours s’est rapidement dessinée: porté par la manne des pétrodollars, le pays le plus peuplé de la zone UEFA montait rapidement en puissance. Aussi bien au niveau de sa sélection, désormais coachée par le très onéreux faiseur de miracles Hiddink, qu’à celui de ses clubs, appartenant tous à des oligarques peu regardants à la dépense ou à des géants énergétiques soucieux du prestige national. Le foot russe, capable d’attirer et de conserver des joueurs étrangers de bon niveau, progressait rapidement.

Mais ces progrès étaient, croyait-on, circonscrits aux clubs des deux capitales, Moscou (huit clubs sur les seize de la première division y résident) et Saint-Pétersbourg, ville natale de la présidence bicéphale Poutine-Medvedev, dont le club-phare, le Zénit, pouvait compter sur les moyens infinis du tout-puissant conglomérat gazier Gazprom. Mais le championnat 2008 a surpris tous les observateurs, en couronnant un outsider sur lequel bien peu avaient misé... Retour sur une année surprenante.


kazan_logo.jpgNaissance d’un champion

Les favoris du championnat en début d’année? Le Zénit Saint-Pétersbourg (champion en titre), le CSKA Moscou (la moitié de l’équipe nationale de Russie plus quelques internationaux brésiliens), l’éternel Spartak Moscou et le Dinamo Moscou, qui venait de se payer l’enfant prodigue Alexandre Kerjakov (ex-FC. Séville). Une autre équipe à ressortir du lot? Non, le championnat allait se jouer entre ces quatre-là. Et le Rubin, club de Kazan, la capitale de la République du Tatarstan, à sept cents kilomètres de Moscou? Aucune chance. Qu’ils se contentent déjà d’éviter la relégation (voir la carte ci-dessous).

L'outsider sorti de l'hiver
Dix mois plus tard, le Rubin Kazan est champion. Dixièmes l’an dernier (à trois points de la chute en deuxième division) à l’issue d’une saison endeuillée par le décès, dans un accident de la route, de l’un de leurs plus prometteurs espoirs, Lénar Guilmoulline, les Tatars ont recruté malin l’hiver dernier. Même si, à quelques jours du début du championnat, le seul Sergeï Semak (1) était annoncé sur la liste des arrivées.
Tout s’est accéléré les ultimes heures du marché: les vétérans Sergueï Rebrov (ancien comparse de Chevtchenko à la pointe de la brillante attaque du Dynamo Kiev de 1999 et taulier de l’équipe d’Ukraine) et Savo Milosevic (meilleur buteur de l’histoire de la sélection serbe et de l’Euro 2000), ainsi que le sous-estimé milieu offensif turc Gökdeniz Karadeniz ont tous signé au dernier moment. Le Rubin passait alors du statut d’équipe promise au bas de classement à celui d'outsider. De là à en faire un favori, il y avait un pas que même les plus éminents experts du foot russe n’auraient pas osé franchir. La preuve, nous ne l’avons jamais franchi.


Début idéal, passage à vide, sprint final
Le Rubin a tout d’abord connu un début de championnat exceptionnel avec sept victoires en autant de matches, dont une absolument magnifique, sur le terrain du Zenit Saint-Pétersbourg (3-1). Personne ne s’en doutait à l’époque, mais ce succès représentait une passation de pouvoir, dès la troisième journée. Cette entame spectaculaire était suivie d’une période de doute. Le premier accroc arrivait avec la visite du Spartak Moscou à Kazan: des Moscovites en feu infligeaient une jolie déroute 3-0 aux Tatars, suivie de… six matches nuls consécutifs!
Les observateurs étaient unanimes: le Rubin, après un début de championnat surprenant, allait rentrer dans le rang et les puissants clubs moscovites ou le Zenit allaient reprendre leur rang et vite rattraper les impétrants provinciaux. Erreur: Kazan relevait la tête et réalisait une superbe série de trente points en onze matches (dont un 4-1 contre le Zenit). Les voilà champions de Russie, pour la première fois de l’histoire! Le CSKA avait beau produire son finish habituel (sept victoires consécutives en fin d’exercice), le lièvre n’allait jamais être rattrapé. Honneur au Rubin, qui a amplement mérité son titre.



kazan_semak.jpgLes joueurs et le coach

Principal artisan de ce triomphe inespéré, le capitaine (également capitaine de la sélection nationale russe, qu’il n’a pourtant réintégrée qu’un mois avant l’Euro, après une longue interruption)... Sergeï Semak. L’ancien Parisien, que peu regrettent du côté de la Porte de Saint-Cloud, a été magique cette saison et s’est révélé le meilleur joueur des Tatars. Régulier (il n’a raté que trente-cinq minutes du championnat), décisif et tout simplement excellent d’un bout à l’autre, Semak aura porté les siens toute l’année durant.

Briscards et révélation
Autre grande réussite, celle du Turc Gökdeniz Karadeniz, acheté à prix d’or (près de neuf millions d’euros) à Trabzonspor, au nez et à la moustache de Galatasaray ou Fenerbahce. Celui qui a porté le numéro 10 de la sélection turque à l’Euro a justifié les espoirs placés en lui, en marquant notamment six buts importants. L’Ukrainien Sergeï Rebrov (surtout) et le Serbe Savo Milosevic ont apporté ce que l’on attendait d’eux, c’est-à-dire énormément de qualité technique, pas mal d’expérience et un peu de sens du but. Ils ont rempli leur contrat, Milosevic inscrivant notamment le but vainqueur face au Saturn Ramenskoye dans le match hyper-tendu (2-1) qui a offert le titre au Rubin.

Pour faire bonne mesure, il fallait une révélation de la saison: ce sera le gardien Sergeï Ryjikov, qui a d’ailleurs été appelé en sélection par Guus Hiddink. Le tout est cornaqué à l’ancienne par le Turkmène Kourban Berdyev, cinquante-six ans, qui a pris le club en 2001 en D2, l’a fait monter l’année suivante et connaît à présent son heure de gloire. Sa danse de joie à l’issue du match qui a offert le titre à son club a fait le tour des télés russes, tout comme son "Merci Allah!" final, accueilli par les clameurs de la foule.
Car, et c’est peut-être la plus spectaculaire de ses particularités, le Rubin n’est pas seulement un club de province, mais aussi l’emblème du Tatarstan, une république principalement peuplée de musulmans (dont on ignore généralement qu’ils représentent près de 15% des 140 millions de Russes). Le logo du club comporte d’ailleurs le rouge et vert de la République, et les entrepreneurs locaux, en pleine bourre dans cette puissante ville industrielle, crachent volontiers au bassinet d’un club qui est toujours officiellement "propriété municipale".


Pourquoi le Rubin est-il champion ?
Soyons clairs, le Rubin a avant tout profité de l’effondrement du Zénit Saint-Pétersbourg, grand favori du championnat. Le club de Dick Advocaat n’a pas réussi à gérer son agenda démentiel, avec de nombreux matches après sa victoire en Coupe de l’UEFA et en Supercoupe d’Europe, puis une épuisante Ligue des champions dans le groupe de la Juventus et du Real, et a laissé filer le Rubin. Les clubs moscovites n’ont pas su profiter de l’aubaine et voient donc le titre leur échapper pour la deuxième année consécutive.

Le Rubin n’a pourtant pas été génial ou flamboyant, loin s’en faut. Très solide, la défense, articulée autour de l’international Roman Charonov (aperçu à l’Euro 2008) et de l’ancien capitaine de l’Amkar Perm Alexeï Popov (arrivé en cours de saison) a tenu la baraque tout au long de la saison. Efficace sur coups de pied arrêtés (à l’image de l’attaquant Roman Adamov, lui aussi aperçu à l’Euro et arrivé en cours de saison), le Rubin n’est clairement pas la meilleure équipe de Russie sur le plan du jeu, loin, très loin du Zenit et surtout du Spartak Moscou, véritables apôtres du jeu à la russe.
Le Rubin a une autre vision, celle d’un effectif hétéroclite, composé de joueurs talentueux (Karadeniz au premier chef), de vieux grognards en quête d’un dernier contrat lucratif assorti d’un challenge sportif (Semak, Rebrov ou Milosevic, qui a d’ailleurs mis fin à sa prestigieuse carrière sur ce titre) et de bons role-players qui ne cherchent pas à tirer la couverture à eux. Le coach a su tirer le meilleur de cet effectif homogène à sa façon (aucun vrai buteur, avec au final trois joueurs à six buts, le Russe Boukharov, l’Equatorien Christian Noboa et Karadeniz, Rebrov et Semak suivant à cinq).

À moins que les Tatars ne décident de réinvestir un peu, on voit mal le Rubin jouer à nouveau les premiers rôles l’an prochain – d’autant qu’il souffre d’un certain manque d’attractivité: le Lyonnais Fred vient ainsi de rejeter ses avances. Mais le cinquantième anniversaire de la création du club aura été célébré avec faste, c’est déjà ça. Et puis, la planète entière – PSG inclus – n’est-elle pas ravie de revoir Semak en Ligue des champions?


kazan_carte.jpg


(1) Mais Semak n'est pas le seul ex-Parisien à avoir pris la route du Tatarstan, puisqu'il y avait été précédé par deux prestigieuses anciennes stars Rouge et Bleu, qui y connurent toutes deux un échec retentissant: Aloisio (2003-2005) et Benachour (2006-2007). Nous en tirerons une conclusion surprenante: il est peut-être plus facile de se faire une place dans le championnat de Russie quand on est Russe que quand on est Brésilien ou Tunisien.
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