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Antoine Faye

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Célébrations et décérébration

L'Amérique du Sud s'éloigne des sommets

La FIFA veut interdire les rencontres internationales à plus de 2.500 mètres d'altitude... À quelques semaines d'une Copa America menacée de boycott, le débat fait rage et oppose Pelé, Bilardo, Pekerman, ou encore Sepp Blatter et Evo Moralés.
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Pour la première fois depuis cinq cents ans et l’invasion espagnole, les pays andins ont retrouvé une forme d'unité. La faute en incombe à un communiqué de la FIFA présentant l’ordre du jour du prochain congrès de l’organisation. Au cours de sa tenue, le 30 et 31 mai, les dirigeants du football mondial doivent entériner une décision radicale: l’interdiction de disputer des matches internationaux à plus de 2.500 mètres d’altitude.
La FIFA fonde officiellement cette nouvelle réglementation sur des critères médicaux, dû au mal des hauteurs. Les images célèbres, montrant les effets néfastes de l’altitude, ne manquent pas dans l’histoire du ballon rond: Pelé, notamment, revêtant un masque à oxygène à la mi-temps d’un match opposant la Bolivie au Brésil. Cette image est couramment réactualisée par les joueurs des sélections ou clubs étrangers disputant des matches dans les pays andins, à des altitudes souvent supérieures à 3.000 mètres (1).


"Attentat" contre la Bolivie
Ce n’est pas la première fois que l’interdiction des matches en altitude est évoquée. En 1997, la FIFA avait même créé une commission pour régler cette question. Mais les pressions internationales – et Jacques Chirac en tête, au nom du Comité d’organisation de la Coupe du monde en France – ont dissuadé toute initiative. La remise à l'ordre du jour de ce projet est intervenue à la suite du match disputé par le Flamengo à Potosí (3.976 mètres d’altitude) lors de la Copa Libertadores. De nombreux joueurs du club de Rio ont été placés sous assistance respiratoire (2).

Pour autant, les raisons médicales invoquées par la FIFA sont loin de satisfaire les pays andins. En interdisant la tenue de rencontres internationales à une altitude supérieure à 2.500 mètres, la FIFA oblige donc l’Équateur, la Bolivie, le Pérou et la Colombie à trouver un nouveau stade pour leurs sélections. Le débat sur l’opportunité de cette décision est particulièrement vif. Et ce sont désormais les autorités politiques des pays andins qui mènent la lutte contre la FIFA. Evo Morales, le président bolivien, a immédiatement convoqué une réunion extraordinaire pour étudier les réponses à donner à ce que le gouvernement bolivien qualifie "d’attentat" contre le pays (3).


Pelé contre Bilardo
Toujours est-il qu’un très vif débat est né de cette décision. Pelé a très clairement pris position en faveur de cette décision, regrettant qu’elle ne fut "pas prise plus tôt", et signale que jouer en altitude a toujours désavantagé les Brésiliens. Le directeur médical de la sélection argentine, Raúl Madero (4), est d’un avis similaire: "Les études démontrent que [jouer en altitude] provoque des maux de têtes, des nausées, et de la fatigue". En résumé, un risque accru de blessures. L’international uruguayen Mario Ignacio Regueiro rappelle pour sa part que "beaucoup de joueurs ne supportent pas l’altitude et finissent par s’évanouir".

Mais pour beaucoup d’observateurs, les effets néfastes de l’altitude sont loin de justifier une telle décision. L’un des plus médiatiques détracteurs de cette mesure n’est autre que Carlos Bilardo, ex-sélectionneur argentin, et médecin de formation. S’il reconnaît que "ce n’est pas la même chose que de jouer à Bogotá, Quito, La Paz ou ailleurs", il rappelle que "ce n’est pas bon non plus de jouer en pleine chaleur, comme je l’ai fait au Mali, par cinquante degrés, lorsque j’étais sélectionneur de la Libye". L’entraîneur argentin assure que l’inconvénient de l’altitude se combat par des adaptations tactiques, et non des interdictions (5).


L'altitude pire que la chaleur ?
Xabier Azkargorta, ancien sélectionneur de la Bolivie lors de la Coupe du monde 94, dénonce "l’injustice" que constitue la prohibition des matches internationaux en altitude. S’il reconnaît le facteur "altitude", le Bigotón ("Grosse Moustache") signale que la FIFA obligeait les sélections nationales à jouer par 40 degrés lors de la Coupe du monde 94. "L’humidité était tellement élevée que les joueurs des deux équipes (Boliviens et Allemands) avaient du mal à respirer". Signalant que l’altitude nécessite une adaptation, Azkargorta remarque qu’il en va de même pour jouer à Recife, au Brésil, par "une chaleur et une humidité asphyxiantes" ou lorsqu’il faut jouer par moins quinze à Moscou. "En fin de compte, résume-t-il, il s’agit toujours de jouer au football, que ce soit dans le froid de l’Europe de l’Est ou un climat tropical asphyxiant" (6).

José Pékerman, ex-sélectionneur argentin, dans un entretien accordé à El País, se montre finalement le plus objectif sur la question: outre des aspects techniques – le ballon prend beaucoup de vitesse en altitude – Pékerman indique que le mal des hauteurs peut se combattre en arrivant au dernier moment avant le match, puisque l’organisme "ne ressent le changement d’altitude qu’au bout de six heures" tout en signalant que "si l’on veut être juste, la chaleur est peut-être pire que l’altitude" (7).


Le reniement de Blatter
lapaz_blatter.jpgCet avis fut partagé, en son temps, par le très diplomate Sepp Blatter, qui s’est publiquement exprimé à ce sujet lors d’un déplacement à La Paz, en 2000. Le plus sérieusement du monde, le président de la FIFA déclarait: "Je suis né dans les montagnes. Mon village en Suisse fait face aux collines (sic) les plus élevés d’Europe. L’altitude ne me fait pas peur", avant de plaider "Il n’est pas plus grave de jouer en altitude que de le faire par quarante degrés en Afrique ou moins vingt, comme en Russie. La Paz ne fera l’objet d’aucun veto, du moins, pendant mon mandat". Ces paroles sont d’ailleurs inscrites sur le fronton du stade Hernando Siles de La Paz, perché à 3.800 mètres d’altitude (photo ci-contre - La Republica).

Las de chercher comment lutter contre l’altitude, certaines fédérations sud-américaines ont visiblement décidé d’utiliser les instances internationales, et ont même convaincu Seppi de revenir sur sa promesse. L’entraîneur colombien, Jorge Luis Pinto, avoue que "depuis quinze jours, nous savions que certaines fédérations se cachent derrière ce dossier". Sans le nommer, il reste néanmoins clair que les commanditaires de cette opération anti-altitude sont la CBF, la Fédération brésilienne, et un secteur dissident de l'AFA, la Fédération argentine. Mises devant le fait accompli, les fédérations andines cherchent donc une solution à cette affaire (8).


Sport d'intérieur ?
La protestation la plus fédératrice, actuellement, est le boycott de la Copa América qui doit se tenir cet été au Venezuela. Politiquement, les autorités politiques des pays affectés cherchent des soutiens étrangers: les excellentes relations qu’entretiennent Nestor Kirschner, président argentin, et Evo Morales, son homologue bolivien, devraient conduire à un soutien officiel de l’Argentine. Par la voix de Claudio Morresi, le ministre des Sports, le gouvernement argentin a publiquement demandé à la FIFA d’analyser "les bénéfices qu’impliquerait l'annulation de cette décision" (9).

En outre, l’interdiction des matches internationaux en altitude pose un problème beaucoup plus grave qui touche à l’universalité du football: certains pays sont-ils inaptes à la pratique du football? De plus, le veto à l’altitude peut apparaître comme un premier pas vers une uniformisation accrue. Après le chauffage de la pelouse pour éviter le gel, la couverture des stades, pour éviter la pluie, voici donc l’interdiction de l’altitude… il ne manque plus que la climatisation obligatoire – contre la chaleur – pour que le football devienne un vrai sport d’intérieur.


(1) Une version récente de cette image peut être vue dans le documentaire "Selección Brasileña, lo nunca visto" de Canal+ Espagne.
(2) Bien que victimes de l’altitude les joueurs Brésiliens sont revenus de Potosí nantis d’un match nul, sur le score de 2-2, bien que menés 2-0 à la mi-temps.
(3) Lire l'article de la radio Cooperativa (Chili). 
(4) Lire la dépêche de l'agence Ansa.
(5) Le quotidien espagnol El País, très actif sur cette question, publie un ensemble de réactions à cette nouvelle.
(6) Lire la réaction de Xabier Azkargorta, dans El País.
(7) L’opinion de José Pekerman dans El País.
(8) Des versions discordantes circulent sur l’application de cette mesure: le président de la Fédération colombienne, Luis Bedoya aurait obtenu l’assurance que Bogotá, comme la ville de México, ne seraient pas affectées par cette décision, malgré leur altitude, supérieure à 2500 mètres. Plus de détails sur le site web du journal péruvien La República.
(9) Les déclarations du ministre argentin reprises par le journal La Nación.
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