auteur
Jacques Blociszewski

 

Chercheur et spécialiste des technologies audiovisuelles, il est partisan d'une réflexion critique sur la mise en scène du spectacle sportif. Auteur de Le Match de football télévisé (éd. Apogée).


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L'arbitrage vidéo, produit de la désinformation

L'adoption de la VAR est le résultat d'une mobilisation constante à laquelle certains médias spécialisés ont contribué en empêchant tout débat contradictoire.

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La VAR est un formidable exemple de désinformation médiatique. Avant que Gianni Infantino, président de la FIFA, la fasse adopter pour le Mondial 2018, "à la hussarde" et d’une façon inadmissible (les tests n’étaient ni terminés ni concluants), des années ont passé sans qu’un débat contradictoire digne de ce nom ait lieu dans les médias.

 

À quelques exceptions près, la parole a été donnée massivement aux pro-vidéo en télé et en radio, les anti-vidéo (pendant le match) devant se faufiler comme ils pouvaient – et pour certains en ayant essayé très fort – entre les mailles du filet, avec quelque succès en presse écrite.

 

 

 

 

Professions de foi

Si encore les "pro"avaient fait valoir des arguments et analyses valables… Mais il nous a fallu subir, au Canal Football Club, Pierre Ménès et ses "la vidéo ça prend cinq secondes" – ou trois, ou dix, selon les époques (au Mondial 2018: une minute vingt) et les campagnes de L’Équipe matraquant à coups de titres énormes: "Et la vidéo, alors?" (2005) ou "La vidéo, vite!" (2009). Ou encore les innombrables professions de foi doctement administrées par des animateurs et commentateurs télé et radio visiblement ignorants du sujet et néanmoins sûrs de leur fait.

 

Plus insidieux, mais au moins aussi déterminants ont été les innombrables dépêches et articles de presse, y compris dans beaucoup des meilleurs journaux de France – sauf Libération, très pertinent – présentant une vision de la VAR résolument pro-technologie, c’est-à-dire: "La technique et l’image, c’est le progrès".

 

Même si Infantino n’avait pas forcément besoin d’un terrain aussi efficacement préparé pour lui par des médias complaisants, le moins qu’on puisse dire est que ceux-ci, comme l’opinion publique en France, ne l’ont pas gêné…

 

Deux médias très importants se sont ici distingués: Canal+ et L’Équipe. Ceci non seulement en ne donnant pas ou si peu la parole aux adversaires de la VAR, mais encore en refusant tout approfondissement de la discussion et tout débat contradictoire. L’Équipe a opté pour la formule: "Cantonnons les opposants dans des mini-encadrés", écrasés par les titres géants en "une" du journal et par sa propagande pro-vidéo.

 

Canal, lui, a décidé de ne pas contrarier le roi Ménès, cette locomotive d’audience, et de ne jamais placer face à lui qui que ce soit qui connaisse vraiment le sujet. Dans deux styles différents, le résultat est presque le même: les Français ont été abusés par ces deux médias, qui ont joué à fond la carte des lieux communs, des préjugés et du marketing plutôt que de se montrer courageux et honnêtes dans leur démarche.

 

Il faut dire que le public n’a pas fait beaucoup d’efforts pour les contredire: selon un sondage Kantar TNS pour La Poste publié dans Le Parisien en octobre 2018, les Français étaient à 90% favorables à l’arbitrage vidéo. Nous avons déjà eu des raisons de nous méfier de la formulation des questions des sondages publiés par ce journal, mais on ne peut en tout cas pas dire que la résistance à la VAR a été massive…

 


Marginalisation des contradicteurs

Tout cela n’a au fond, à première vue, qu’une importance relative: le monde a d’autres problèmes à régler que la vidéo dans l’arbitrage du foot. Mais ce dossier montre de façon saisissante comment fonctionne la désinformation dans nos sociétés et quels dégâts elle fait.

 

La forme peut en être un black-out total: ainsi Canal+, en dépit de la demande d’un débat contradictoire explicitement formulée par les Cahiers du football à Cyril Linette en 2010 dans une interview publiée sur leur site (une demande acceptée par celui qui était alors directeur des sports de Canal, mais sans suite) puis rééditée par l’auteur de ces lignes, en vain.

 

La désinformation peut aussi se concrétiser par la marginalisation des contradicteurs de la ligne dominante: c’est ce qu’a fait L’Équipe, concédant toutefois en… 2017 un face-à-face Domenech-Bruno Derrien, ce dernier endossant pour l’occasion le costume de l’anti-vidéo, alors qu’il avait été pour jusque-là… Le public, dans les deux cas, est privé des informations et analyses qui lui seraient nécessaires pour pouvoir se forger une opinion.

 

Ainsi, ce qui est absurde devient évident, ce qui est "malinfo" (comme on dit "malbouffe") devient pertinent. Et le tour est joué. Toutefois, qui gagne vraiment à ces mascarades? Les médias, dont des sondages récurrents montrent qu’ils n’ont pas la confiance du public? Les amoureux du foot, qui se voient infliger l’arbitrage vidéo, cette nuisance? La notion de vérité, aujourd’hui tellement maltraitée par les fausses nouvelles, les réseaux sociaux et les théories du complot? Personne, en réalité.

 

Le foot va maintenant devoir se dépatouiller de cet intrus qu’est pour lui la VAR, entre le pouvoir démesuré de la télévision, la pseudo-évidence de pesants lieux communs, la complicité de la plupart des médias, la naïveté d’un certain public mal informé. Survivra-t-il à une telle maltraitance? Réponse dans quelques courtes années…

 

* * *


Ces faits et idées sont développés dans Arbitrage vidéo: Comment la FIFA tue le foot, de Jacques Blociszewski, éd. de L’ARA (disponible sur Amazon et à la Fnac).
 

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