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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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L'Équipe : la révolution sans les armes

Le quotidien du sport esquisse un programme pour réformer le football, mais il montre ses limites et choisit en Arsène Wenger un évaluateur très partial.

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L'exercice est évidemment louable, il revêt même un caractère de nécessité et d'urgence, aujourd'hui": L'Équipe – dont le travail en ce moment est remarquable malgré la pénurie de compétitions – a consacré l'essentiel de son numéro de mardi au "sport face à la crise", souhaitant "ouvrir le débat et formuler ses propositions pour un sport plus 'vertueux'."

 

En pages intérieures, les deux articles sont signés "la rubrique football", dans ce qui ressemble à une volonté d'assumer collectivement les propositions. Le titre "Habemus programme" est toutefois un peu ambitieux, Jean-Baptiste Renet en convient dans son édito: "Les quelques propositions formulées ici par L'Équipe n'ont d'autre ambition que de nourrir le débat".

 

 

 

Une cure sans diagnostic

Les dix mesures envisagées sont en effet des éventualités, elles sont disparates, pour la plupart connues voire déjà étudiées, certaines déjà adoptées (fin de la tierce propriété) ou peu réalistes (plafonnement des montants de transferts). Elles ne s'inscrivent en tout cas pas dans un plan d'ensemble, et leur principal mérite est d'être intéressantes à discuter – c'est un bon début.

 

Parmi elles: salary cap, limitation des effectifs, fonds assurantiel, encadrement de l'activité des agents, réduction des fenêtres de transfert, "DNCG mondiale", actionnariat populaire, etc. Côté calendriers, on prône des championnats à dix-huit clubs, la suppression des compétitions inutiles et la fin de leurs délocalisations.

 

Il s'agit en majorité de dispositifs de régulation, mais étrangement, le terme n'est jamais employé, pas plus que dérégulation, libéralisation, financiarisation, etc. En d'autres termes, la cure est proposée sans diagnostic, les causes des problèmes ne sont pas exposées, comme si la situation était tombée du ciel en même temps que le Covid-19.

 

Le quotidien aurait pu détailler ces dix propositions, les défendre, les soumettre à des spécialistes en droit et en économie du sport (aucun n'intervient au fil de ces cinq pages), mais il a choisi de les mettre à l'examen du seul Arsène Wenger [1].

 

Or si le récent "directeur du développement mondial du football" de la FIFA est légitime pour intervenir sur de tels sujets, il parle depuis une position politique très particulière. Pasionaria des clubs riches mobilisés contre les sélections nationales dans les années 2000, il a été durant deux décennies un acteur de la révolution libérale du football, dont Arsenal est un des emblèmes.

 

 

Wenger, contre-révolutionnaire

Demander à Arsène Wenger ce qu'il pense de dispositifs de régulation, c'est un peu comme solliciter l'avis de la FNSEA sur l'agriculture biologique. Il n'y a donc aucune surprise à le voir retoquer la moitié des propositions et en amender d'autres pour les vider de leur portée.

 

S'il ne déclare pas son idéologie, il la formule naturellement: il est pour la "liberté", surtout la liberté d'investissement. Inutile, donc, d'opposer trop de contraintes aux investisseurs. "Je suis contre le salary cap, je suis toujours pour plus de liberté."; "Je suis favorable à plus d'ouverture à l'investissement".

 

Il est pour une DNCG mondiale, mais contre le fair-play financier, une des rares démarches en faveur d'une régulation, aussi imparfaite soit-elle. "Le FPF doit s'assouplir et faciliter l'investissement" au profit des "clubs émergents". Comprendre: ceux dont les nouveaux propriétaires veulent dépenser sans compter en transferts et salaires, au prix de sévères distorsions de concurrence.

 

Arsène Wenger veut plus d'argent dans le football. Il ne peut envisager qu'à la source des problèmes actuels, il y a précisément une croissance dérégulée. En particulier la possibilité donnée à toute puissance financière de s'emparer d'un club pour y "investir" aux dépens de l'équité sportive et en aggravant les inégalités économiques.

 

Même quand il se dit favorable à l'actionnariat populaire, c'est en prenant l'exemple d'Arsenal, le club qui a achevé – peut-être plus que tout autre – l'éviction du public populaire, club propriété d'une holding contrôlée par un actionnaire américain, qui a liquidé son patrimoine au profit d'un stade-centre commercial. Et dont l'action vaut plus de 20.000 euros.

 

 

Angle mort

Arsène Wenger n'était donc pas le meilleur arbitre pour le "débat" souhaité, débat par ailleurs trop fragmenté pour prendre une réelle consistance. Le problème est cependant plus global et plus ancien. Il tient à un manque persistant –malgré des évolutions très positives au cours des dernières années – de culture politique et économique au sein de L'Équipe.

 

Durant le dernier quart de siècle, le quotidien et sa "rubrique football" ont assisté aux évolutions qui ont bouleversé tous les équilibres de ce sport. Le journal les a à peine signalées ou commentées, et encore moins analysées ou critiquées. Les médias spécialisés trouvent leur compte dans un sport-spectacle qui contribue à leur prospérité, mais ils laissent ainsi s'agrandir leur angle mort.

 

Certaines figures de la rubrique n'ont paru découvrir que récemment les conséquences de ces évolutions aux premières loges desquelles ils étaient pourtant. Le quotidien ne s'est hélas jamais illustré dans les combats listés par ses propositions, il a à peine nourri les débats qu'il ouvre si tardivement [2]. Mieux vaut tard que jamais, même s'il est trop tard?

 

On pourrait remonter à l'identité historiquement "de droite" de L'Équipe, mais le problème est très actuel: aujourd'hui, le journal ne semble pas suffisamment armé pour appréhender la crise, la faire appréhender à ses lecteurs et proposer des solutions. Il a, en somme, du mal à penser le football comme une industrie, et comme un terrain politique.

 

Avant de pouvoir discuter des réformes à mener pour le sport, à plus forte raison d'envisager des révolutions, L'Équipe doit accomplir sa propre mise à jour. On lui souhaite d'y parvenir, pour que les luttes vainement menées dans les marges, depuis longtemps, soient plus largement soutenues.

 


[1] La cinquième page est consacrée au football féminin, et Camille Abily en est la consultante.
[2] L'absence totale de la question des supporters dans ces pages est également assez significative.

 

 

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