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Alias Dominique Rousseau, ancien journaliste de l'Équipe.

Forumiste des Cahiers depuis 1999.

Les Coulisses du foot business


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L'UEFA et la FIFA, “facilitateurs d’un système corrompu”

Ainsi le Parlement européen a-t-il qualifié l'UEFA et la FIFA, que la crise financière de 2007 avait invités à mieux réguler l'économie du football. Dix ans plus tard, leur bilan est celui d'un sport encore plus inégalitaire, dérégulé et opaque. 

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Le 26 septembre dernier, la session à Bruxelles de la commission d’enquête du Parlement européen sur le blanchiment de capitaux, l’évasion fiscale et la fraude fiscale a parfaitement résumé l'impuissance des (supposés) gendarmes du foot. 

 

Kimberly Morris, responsable du contrôle des transferts à la FIFA, et Julien Zylberstein, conseiller juridique à l’UEFA étaient auditionnés à la suite des révélations dites "Football Leaks". Le titre du communiqué de presse de la commission après leur audition a été terrible: "Les responsables de l’UEFA et de la FIFA accusés d’être les 'facilitateurs' d’un système corrompu"

 

Les deux représentants des instances se sont en effet contentés de débiter mécaniquement un arsenal de mesures réglementaires à la fois insuffisantes, imprécises ou inefficaces. Sommés de s'expliquer sur la non sanction du FC Barcelone pour sa campagne #TodosSomosLeoMessi après la condamnation du joueur pour fraude fiscale, Morris et Zylberstein se sont montrés incapables de fournir une explication valable. Tout l'inconfort de la position de la FIFA et de l'UEFA était résumé dans cette longue séance d'échappatoire et de déni.

 

 

 

Pendant la crise financière, les affaires continuent

Dans leur administration du foot, ces instances sont étroitement dépendantes du contexte économique et géopolitique. En particulier lors d'événements planétaires comme la crise bancaire intervenue en 2007.Tandis que l'économie mondiale vacille cette année-là, le football pro fait l’objet d’une analyse connexe. Il n’est pas au mieux: endettement, impayés au fisc, saisies, disparition ou administration publique pour les clubs font des ravages. Il risque donc lui aussi l’explosion d’une bulle inflationniste et dérégulée.

 

Les appels à la raison se multiplient et Michel Platini, élu président de l’UEFA en janvier 2007, envisage un traitement de choc: indexation de la masse salariale sur les recettes, finances des clubs en gestion centralisée, taxation des grands clubs au profit des petits. Diagnostic de l’ex numéro 10 des Bleus: il faut réguler le marché, incapable de le faire lui-même.

 

Mais dès octobre 2008, deux événements sont venus indiquer toutes les limites de ces intentions régulatrices. Dans une convention londonienne de décideurs du ballon rond (Leaders in Football), Lord Triesman, président de la Fédération anglaise, s’alarmait de ce constat: la crise bancaire et le taux d’endettement inédit du football anglais lui font courir de graves dangers.

 

Réplique placide et limite insolente de Richard Scudamore, directeur exécutif de la Premier League: "La règle d’or dans le business, c’est que le niveau d’endettement soit indexé sur celui des revenus. On en est à 2,7 milliards d'euros d’endettement, soit l’équivalent de nos revenus, donc nous sommes dans les clous". Circulez, il n'y a rien à voir. 

 

 

Bingo pour le cheikh Mansour

Toujours en Angleterre et en 2008 a lieu l'intronisation des pays du Golfe dans le berceau et la locomotive du foot mondial. À l’été, Mansour bin Zayed Al Nahyan, membre de la famille royale et premier ministre des Émirats, devient propriétaire de Manchester City. Et en octobre, c'est à la City que le cheikh Mansour fait une entrée fracassante. Frappée par la crise bancaire, la Barclays Bank, alors deuxième établissement bancaire britannique et mondial, cherche à la fois des liquidités et à échapper à une nationalisation partielle, dont ne veulent pas ses actionnaires.

 

La solution vient du Golfe et de trois fonds d’investissement (émiratis et qataris), dont celui de Mansour. Un deal hyper gagnant pour lui: pour 3,8 milliards d'euros d'investissement, il revend ses parts deux ans plus tard avec un profit de 1,5 milliard. Soit six fois plus que ce qu'il avait payé pour acheter Manchester City et son ticket d’entrée en Premier League… alors sponsorisée par la Barclays Bank.

 

Ce deal contenait déjà les éléments du débat sur le rapport entre le Paris SG et le Qatar. Le fond prêteur appartenait-il vraiment au cheikh Mansour ou en réalité à un fond étatique des Émirats selon des documents fournis par la banque? "Erreur administrative" expliquera Barclays Bank.

 

 

Le "redressement" de l'Atlético Madrid

La FIFA et l'UEFA sont dépendantes du contexte, mais ces instances y ajoutent aussi inaction et laxisme. Ceci illustré au mieux par l'ouvrage de Tariq Panja et Alex Duff, Football's Secret Trade, How the Player Transfer Market was Infiltrated (Bloomberg). Dans ce livre-enquête, les deux auteurs explorent et révèlent la face cachée du foot business, les circuits de financement occulte, les acteurs de l'ombre. Ils exposent par exemple la manière dont l'Atlético Madrid s'est refait une santé financière depuis 2012 en utilisant toutes les failles de la régulation.

 

Alors mal en point sportivement, l'Atlético Madrid est début 2012 en tête d'autres classements, ceux de l'endettement. Le foot espagnol totalise 3,5 milliards d'euros d'impayés. Le club madrilène est le deuxième club le plus endetté (514 millions) et le premier pour les impayés au fisc (120 millions). L’Atlético Madrid décide alors d’un plan de redressement financier. Il négocie avec le fisc espagnol un remboursement sur huit ans à prix d’ami (4,5% d'intérêts).

 

Le reste constitue un cocktail très épicé. Vente des parts de joueurs en TPO auprès de Doyen Sports, de Quality Sport, un fond irlandais détenu par Peter Kenyon, ex DG de Manchester United, et Chelsea et Jorge Mendes. Le tout complété par un emprunt auprès de Michael Tabor (businessman / parieur / joueur anglais). L'emprunt est financé par un accord passé par Tabor entre Sogecable (télé par câble) et Canal+, cette dernière lui versant le montant du deal aux Îles vierges britanniques. Ce scénario affiche en cascade tous les abandons de vigilance des autorités sportives, financières et politiques concernant le foot.

 

 

 

 

Concurrence déloyale

La FIFA, l'UEFA, la Fédération et la Ligue espagnoles n'ont jamais réagi à la concurrence déloyale que constituait le surendettement des clubs espagnols auprès du fisc. C'est la Commission européenne qui a dû sanctionner elle-même, en juillet 2016, le Real Madrid et le Barça, qui étaient soumis depuis une quinzaine d'années à un impôt à taux réduit (25% au lieu de 30%) en tant que sociétés à but non lucratif (propriétés des socios).

 

La FIFA n'a sanctionné aucun club pour utilisation du TPO entre 2008 et 2015. Elle n'a pas non plus sanctionné Peter Kenyon et Jorge Mendes, coactionnaires de Quality Sports (filiale de CAA Sports), un fonds dédié spécifiquement au TPO. CAA Eleven, autre filiale de CAA Sports, a été choisie en 2012 par l'UEFA pour commercialiser les droits de ses compétitions d'équipes nationales – en particulier l'Euro 2016.

 

"Jamais entendu parler": telle fut la réponse de Javier Tebas, président de la Ligue espagnole à Tariq Panja et Alex Duff lorsqu'ils lui ont demandé ce qu'il pensait des montages financiers de l'Atletico Madrid. En ce qui concerne le TPO, Javier Tebas a demandé en 2015 à la Commission nationale espagnole des marchés et de la concurrence son avis consultatif. Réponse de l'organisme: "Atteinte à la libre concurrence". Du côté du gouvernement, le secrétariat d'État s'est rangé à l'avis de Javier Tebas: il faut règlementer le TPO, mais pas l'interdire.

 

 

L'inaction anglaise

Depuis 2011, des supporters anglais de cinq clubs ont mené campagne afin qu'ils cessent d'emprunter à Vibrac Corporation, un des fonds d'investissement au propriétaire inconnu et détenteur d'un autre fonds, Mousehole Limited prêtant pour sa part à des clubs espagnols. Révélation du livre: l'argent du deal Sogeccable-Canal+ de Michael Tabor est arrivé aux Îles vierges britanniques sur le compte de... Mousehole Limited. C’était donc Tabor le prêteur inconnu derrière Mousehole et Vibrac.

 

Jusqu'en 2016, personne, au niveau des autorités (FIFA, Fédération anglaise, Premier League) ne s'est alarmé de ces emprunts de clubs auprès d'organismes aux fonds et identités inconnues. "Cela ne devrait pas être le cas", ce fut la réponse de Gianni Infantino, alors secrétaire général de l'UEFA, lorsque Panja et Duff lui ont parlé de ces prêteurs mystérieux.

 

Mais c'est uniquement sous la pression des supporters anglais @WatchedToffee et du député travailliste Chris Matheson que la Premier League a fini par interdire aux clubs, l'année dernière, d'emprunter à des sociétés offshores sans évidence de fonds et d'identité. Réguler, l'UEFA affirme le faire avec son Fair-play financier. Mais il est justement critiqué pour son verrouillage des inégalités et son encadrement cosmétique au bénéfice des puissants.

 

 

Des gendarmes impuissants ou complices

Et les instances du foot sont perpétuellement prises en défaut de vigilance. Le 30 août dernier, le joueur Nicolás Freire a été transféré d'Argentinos Juniors (Argentine) au CA Torque (Uruguay) puis prêté dès le lendemain 31 août à PEC Zwolle (Pays Bas). Le CA Torque est une des filiales de City Group, qui contrôle six clubs et 175 joueurs sur quatre continents, avec pour tête d'affiche Manchester City.

 

L'opération Nicolas Freire est un cas type de triangulation qui permet à Argentinos Juniors d'être moins taxé sur le transfert et peut constituer un détournement de l'interdiction du TPO. Ce qui est pratiqué de manière notoire au Deportivo Maldonado, autre club uruguayen, et ce depuis 2009. Son propriétaire est anglais, proche d'avocats et agents anglais travaillant dans le foot. À ses débuts au club, Caine s'est fait conseiller par Gustavo Arribas, agent devenu chef des services de renseignements du chef d'État argentin Mauricio Macri, ex président de Boca Juniors.

 

Les gendarmes du foot sont donc bien peu regardants et de plus en plus spectateurs depuis la crise bancaire de 2007. Ils ont d'ailleurs eux-mêmes fait le spectacle avec les déchéances de Joseph Blatter, patron de la FIFA, en octobre 2015, suivie de celle Michel Platini, président de l'UEFA, en décembre de la même année.

 

Hormis sur le dossier du recrutement illicite de mineurs (Chelsea, Manchester City, Real Madrid, Barça et Atletico Madrid ont été sanctionnés), la FIFA et l’UEFA sont des tigres de papier en regard des vraies puissances du football. Seul le FC Seraing (D2 Belge) a été sanctionné par la FIFA pour fait de TPO. Mais les instances du foot savent aussi servir leurs intérêts. La Cour des comptes vient par exemple de critiquer la sujétion de l’État à l’UEFA et la marge bénéficiaire astronomique de cette dernière (42%) pour l’Euro 2016… 

 

Dominique Rousseau – Les Coulisses du foot business

 

Photos cc Stadium Plus / Vinod Divakaran ; uefa.com.

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