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Javier Aznar

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Christian Jeanpierre, l'air de rien

La moustache de Bernabeu

Revista Libero – Changer de place dans un stade quand on a occupé la même pendant des années conduit à prendre conscience de ce qui nous attache à ce lieu. 

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Article initialement publié par la revue Libero. Titre original: "Nostalgia en las gradas". Traduction Rémi Belot (avec Leonardo Blanco).

 

* * *

 

Je suis abonné au Real Madrid depuis 1994. Vingt-quatre saisons à entrer par la même porte. J’ai vu beaucoup de choses durant cette période: des nuits de gloire et des nuits soporifiques. J’ai vu Zidane en short et en costume.

 

J’ai vu l’évacuation du stade pour une alerte à la bombe. J’ai vu un match de six minutes [1]. J’ai vu Laudrup et Figo avec le maillot blaugrana puis le maillot blanc. J’ai vu une ovation pour Ronaldinho. J’ai vu un River-Boca. J’ai vu la "Gravesinha". J’ai vu huit Ballons d’Or, sept Champions League, deux Ronaldo et un Coentrao.

 

J’ai vu Liam Gallagher se faire expulser pour avoir embrassé un agent de sécurité. J’ai vu des remontadas épiques, et des déroutes douloureuses. Je suis allé au stade enfant, adolescent, en tant qu’universitaire ou comme proto-adulte, et aujourd’hui en tant qu’adulte – ou prétendu tel.

 

J’ai connu le délire, le succès et le fracas de la désolation. Cette année, après vingt-quatre saisons à la même place dans le stade, j’ai décidé d'en changer. Aujourd’hui, je vois mieux le football. Mais je vous mentirais si je vous disais que ce fut une décision facile à prendre.

 

 

 


L'imbécile d'à côté

Changer de place au stade, c’est un peu comme le premier jour dans une nouvelle école. Tout te semble à nouveau neuf et fascinant. Tu te balades les yeux grands ouverts et tu recouvres cette capacité d’émerveillement que la routine t’avait retirée. Tu navigues entre émotion et nervosité avec tes nouveaux camarades de classe.

 

Tout est différent: les odeurs, la lumière, la température. Même la façon dont tu perçois tes souvenirs évolue. Avant, juste derrière moi, il y avait un imbécile qui n’arrêtait pas d’insulter les joueurs du Real qu’il détestait. Ils étaient multiples et variés. Cela a été un soulagement de ne plus l’avoir dans mon champ de vision.

 

À ma nouvelle place, j’ai toutefois rapidement découvert qu’à côté de moi, j’avais un autre supporter manifestement similaire, avec la même façon de voir et de vivre le football, avec les mêmes amours et les mêmes phobies. On ne m’a même pas offert le plaisir de la nouveauté.

 

Cela m’a donné une bonne leçon: le monde peut évoluer, mais la bêtise reste immuable. On a tous un imbécile à portée de voix. Tu peux fuir, te cacher, mais tu ne peux pas vraiment t’échapper. Einstein l’avait déjà affirmé, "Il y a deux choses infinies: la stupidité humaine et l’univers. Ceci dit, je n’en suis pas certain pour l’univers".

 


Comme un berger

Mais le pire de ce déménagement, je le confesse, a été de me séparer de quelqu’un que je ne connais pas vraiment. Je sais seulement qu’il est chauve, et qu’il a une moustache touffue. Je ne connais même pas son nom. Je parle du stadier de mon ancienne zone.

 

On n’a jamais échangé plus de cinq mots à la suite. On se serrait la main à l’entrée et à la sortie, moment auquel il me rappelait gentiment la date du prochain match: "À mardi", ou "On se voit dans deux semaines", quand il y avait une trêve internationale à laquelle je n’avais pensé. Il ne faisait jamais un commentaire de plus.

 

Si on perdait, c’était un simple regard de résignation. Si on gagnait, un léger sourire. Mais sans jamais tomber dans quelque chose de sentimental. Quoi qu’il en soit, il était toujours professionnel. Parce qu’il prenait son travail très au sérieux.

 

Toujours attentif au fait que les gens se déplacent avec fluidité, trouvent facilement leur place, et qu’il n’y ait pas de bouchons dans les escaliers. Guidant la foule comme un berger. Réprimandant la première insulte contre n’importe quel supporter d’une autre nationalité.

 


Abandon de siège

Il y avait toujours une étrange sensation de tranquillité qui m’envahissait quand je le croisais, avec son sempiternel gilet fluorescent orange, pour les gros matches contre la Juve et le Bayern où j’arrivais toujours un peu paniqué. Ou quand je le retrouvais après les vacances d’été, lors du premier match de la saison.

 

Il avait un effet apaisant sur moi, comme quand on rentre à la maison après un long voyage, et qu’on pose enfin ses valises. Même si cela peut paraître stupide, à chaque week-end où je vais au Bernabeu, sans exception, assis à ma nouvelle place, je me demande si lui pense à moi.

 

S’il a remarqué que je ne suis plus là. S’il croit que j’ai renoncé à mon "madridisme", et que je regarde désormais les matches à la maison, sur mon canapé. Si je l’ai déçu. S’il pense que j’en ai eu marre de gagner des Ligues des champions et de perdre des Ligas.

 

Si, alors qu’il est en train de veiller sur des touristes, il donne un petit coup d’œil furtif à ma place, et se demande si j’ai juste abandonné provisoirement mon siège pour y revenir l’année prochaine. J’ai parfois envisagé la possibilité de revenir le saluer, mais, maintenant que je suis à l’autre bout du stade, c’est une tâche un peu complexe d’un point de vue purement logistique.

 


Love Actually

Qui plus est, je ne saurai pas non plus quoi lui dire une fois arrivé face à lui. "Je suis seulement venu te voir" sonne de façon un peu ridicule. On n’est pas dans Love Actually. Je n’aurais plus qu’à me planter devant la porte de sa maison pour Noël avec un haut-parleur et quelques affiches: "Dis à ta femme que ce sont des enfants qui chantent des chants de Noël".

 

Je crois que je préférerais ne rien lui dire du tout. Je me contenterais d’un simple et laconique "Bonjour", en lui adressant une bonne poignée de main. Le football est quelque chose d’étrange et merveilleux. Il y en a qui disent que c’est ennuyeux et sans intérêt. Je ne sais pas. Il y en a bien qui sont convaincus que la terre est plate et qu’on n’est jamais allé sur la lune.

 

Un ami, que j’aime inviter régulièrement au stade depuis que nous nous sommes rencontrés en 2004, m’a dit le premier jour où nous installâmes à ces nouvelles places, en regardant autour de nous: "Quel dommage qu’il n’y ait pas l’homme à la moustache". J’ai souri, brièvement, comme lui le faisait les jours de victoire.

 

Nous nous sommes ensuite levés pour applaudir les joueurs au moment où ils rentraient sur la pelouse. Nous ne sommes jamais vraiment seuls. Je suppose que, d’une certaine manière, c’est aussi à cela que pensait celui qui a écrit l’hymne de Liverpool.

 


[1] NDLR. Le 12 décembre 2004, le match contre la Real Sociedad avait été interrompu (à 1-1) en raison d’une alerte à la bombe. Ses sept dernières minutes eurent lieu le 5 janvier suivant, et virent Ronaldo obtenir un penalty que Zidane transforma.

 

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