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Pierre Martini et Jamel Attal

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La gazette de la CAN

Le 4e pouvoir en partant du fond

Les professionnels du football peuvent impunément menacer et insulter les journalistes sportifs, qui s'écrasent et préservent l'anonymat des auteurs, mais s'imaginent ainsi qu'ils sont le bras armé de l'information libre. Le bras armé ou le bras cassé?
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C'était un texte court, coincé près des agrafes du France Football du 15 janvier, qui est très logiquement passé inaperçu. Le compte rendu assez incroyable des insultes proférées par téléphone à des journalistes du journal, émanant d'un président, d'un entraîneur et d'un joueur, outragés par certains articles. Les mots cités sont d'une classe incroyable: "fils de p…", "je vais te faire la peau", "j'ai des dossiers sur toi, je sais qui tu es", "espèce de gros enc…". Seul le joueur, "ancien international" a ensuite rappelé pour s'excuser, la teneur des articles incriminés lui ayant été rapportée par un tiers. Mais on ne saura pas qui imite ainsi Charles Pasqua dans la république du football.

On ne badine pas avec le football
Il est d'abord permis de sourire, ou plutôt de se lamenter du constat qu'un journal aussi ronronnant et idéologiquement très correct que FF fasse l'objet de telles réactions. Le bi-hebdomadaire est devenu coutumier d'articles de complaisance sur les grands personnages du football, il manifeste parfois quelques irritations d'esthète mais son audace ne va pas plus loin que la page 3 (et encore, quand Ernault en signe l'édito). Imaginez une seconde que les Cahiers aient l'audience de FF (ne rigolez pas, on s'en rapproche doucement), il nous faudrait vivre dans un bunker protégés par une armée de vigiles.
Que des individus investissent beaucoup d'argent, que les joueurs jouent aussi leur vie dans leur carrière sportive, qu'une fraction des supporters soient des monomaniaques de leurs clubs ne devrait pas empêcher les médias de prendre le football tel qu'il est pour nous tous, c'est-à-dire une passionnante tragi-comédie. C'est le manque total de sens de l'humour des journalistes sportifs qui fait de leurs chroniques des armes anti-personnel. C'est la même incapacité à prendre du recul qui traumatise les joueurs et les dirigeants. Aucune légèreté n'étant permise, une égratignure de plume fait plus mal qu'un tacle les deux pieds décollés.

Courage, fermons-là
Le plus surprenant c'est tout de même que ces journalistes s'écrasent littéralement, en ne "balançant" pas les auteurs . Vous êtes biens cons les gars, car sous prétexte d'indulgence et de supériorité d'esprit, il s'agit bien d'une capitulation pure et simple, d'un enterrement de troisième classe pour l'exercice de votre liberté d'expression, et cela dans un domaine d'aussi grande futilité publique que le football! Cet écrasement suggère que vous n'êtes peut-être pas blancs bleus dans cette histoire. Il signifie surtout qu'il est permis à des acteurs majeurs du foot pro de décrocher leur téléphone pour insulter et menacer des journalistes qui se sont hasardés à critiquer leur travail, sans risquer autre chose qu'une minuscule réprimande codée. Pourtant, en donnant leur nom, vous feriez moins acte de délation que d'information, et vous permettriez à vos lecteurs (envers lesquels vous est censés avoir des devoirs) de connaître la vérité sur "ce trio de gras ingrats (…) qui, en leur temps, furent d'ailleurs fréquemment et longuement exposés, interviewés, défendus et même honorés pas FF".

Fleurets mouchetés et coups bas
Majoritairement passifs devant face à la propagande ultra-libérale de nos dirigeants et les dérives financières du footbiz, muets face au dopage (c'est-à-dire complices), incapables d'investigation, condamnés à "vendre le produit", les journalistes sportifs se font en plus taper sur les doigts quand ils s'en tiennent au strict plan sportif…
Mais comme il ne leur reste plus que ça, ils en arrivent souvent à ne plus employer leur énergie (leurs rancœurs ou leurs frustration) qu'à des procès personnels — plus ou moins dissimulés mais qui peuvent dégénérer et arriver à des extrémités aussi absurdes que la campagne anti-Jacquet de 1998 — et à développer un goût immodéré pour les déboires des uns et des autres. France Football quitte ainsi ponctuellement les rails du conformisme pour ses dossiers polémiques de fin de saison, qui gratifient généralement les exercices les plus ratés du PSG ou de l''OM (voir Vestiaire Story).

Autocensure partout, autocritique nulle part
L'avantage pour les journalistes est que devant la redoutable adversité des aboyeurs du football, ils peuvent se draper dans leur dignité, et se poser en libres penseurs affranchis des pressions, posant les "vraies questions" (on cite FF), portant haut la bannière de la Vérité et croyant sincèrement qu'ils incarnent une démarche critique et indépendante qui dérange les puissants. N'éclatez pas de rire devant eux, ils ne comprendraient pas.
La vraie pression qui s'exerce sur eux émane moins des sales types du milieu que de leurs propres employeurs. Vu l'ampleur des dérives, les journalistes spécialisés ne pourraient pas exercer leur mission d'investigation sans scier la branche sur laquelle prospèrent leurs entreprises. L'autocensure qui en résulte est beaucoup plus puissante que les dissuasions verbales des présidents de club ou des joueurs, mais elle est beaucoup moins sensible, chacun intériorisant les limites implicites à ne pas dépasser (voir aussi Les Cahiers du foot et les journalistes). Encore ne parle-t-on que de presse écrite, sachant qu'en télévision, l'enthousiasme aveugle est obligatoire et les affaires sont quasiment passées sous silence (voir celle des faux passeports l'an passé). Mais dans la presse aussi, les dossiers sensibles ne sont traités qu'à la marge, comme pour se donner bonne conscience. A l'arrivée, le sport professionnel ressemble quand même au monde merveilleux de Walt Disney.
Sous le prétexte profondément stupide de ne pas "cracher dans la soupe", on abdique le devoir d'une approche lucide et critique. Sous le postulat pratique que le "public ne veut pas savoir", on entretient la fatalité d'un public qui ne sait rien…

Nul doute que ces propos concernent avant tout les journalistes sportifs qui occupent des positions dominantes (à L'Equipe, France Football, dans les services des sports des chaînes et des radios…) et touchent des salaires de cadres dirigeants. Ceux-là n'ont aucun intérêt objectif à remettre en cause un système qui leur fait la part si belle. Les "dominés" du champ journalistique, peuple de précaires et de pigistes, aspirent certainement à un exercice différent de leur métier, mais ils n'ont pas les moyens d'impulser des changements. Mais qu'au moins la "classe moyenne" de la profession, à laquelle appartiennent certainement les destinataires des coups de fil à France Football, ne se raconte pas d'histoires, gagne en lucidité et lutte pour obtenir un peu plus de liberté.

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