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Maxime Arnan

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Le football colombien veut arrêter la cocaïne

La Colombie souhaite libérer ses clubs de l’emprise des narcotrafiquants. L'éradication des cartels est amorcée, mais les racines sont profondes.
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Secoué depuis plusieurs mois par les révélations, aux États-Unis, des “extradés” du négoce narcotique, le football professionnel colombien traverse une crise sans précédent que d’aucuns souhaitent régénératrice: début avril a été adopté pour la première fois un arsenal législatif destiné à expurger le football de la gangrène de la violence et des pratiques mafieuses. Retour sur trois décennies de pratiques très peu sportives.


De Pablo Escobar à “Don Julio”

Au début des années 1980, la Colombie commençait à peine à faire connaissance avec le trafic d’une substance qui allait lui imprimer une marque indélébile et lui assurer une renommée internationale: la cocaïne. A cette époque, les “nouveaux riches” du fructueux négoce illicite se prennent de passion pour un signe extérieur de richesse encore inédit: la possession d’un club de football. Dès 1983, Rodrigo Lara Bonilla, le ministre de la Justice du président Belisario Betancur, déclarait au détour d’un tretien avec le journal El Tiempo: “Les équipes de football sont infestées de mafiosos. Il faut redoubler d’efforts pour nous en débarrasser”. Quelques mois plus tard, les sicarios d’un Pablo Escobar nommément accusé par le ministre l’abattaient en pleine rue dans le nord cossu de Bogotá.

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Pablo Escobar en plein mécenat sportif.
Cette prise de position resta donc un vœu pieux devant la montée de la violence dans le pays. Le phénomène dénoncé par Lara Bonilla ne fit au contraire que prendre de l’ampleur durant toute la décennie, au point que les équipes ne disposant pas de soutien financier illicite se comptaient sur les doigts d’une main. On finissait alors par ne plus demander de quel club on était hincha (supporter), mais de quel mafioso. Usant des mêmes méthodes dans le sport que celles usitées dans leurs affaires, les capos se rendirent coupables de nombreuses intimidations sur les acteurs du football, et parfois jusqu’aux assassinats, tel celui de l’arbitre Álvaro Ortega en 1989. Les arrangements et les manipulations devenant monnaie courante, les techniciens eux-mêmes semblèrent se prendre à ce sinistre jeu, comme l'entraineur de l’América de Cali Gabriel Ochoa, déclarant que pour gagner des matches, le club aurait mieux fait “d’embaucher des pistoleros et non des nouveaux joueurs”.



900 tonnes de cocaïne et 10 milliards de dollars

Lors du changement de décennie, les mafieux changèrent également de stratégie. Échaudés par la guerre ouverte avec l’État, ils se résolurent à faire profil bas, du moins publiquement. Tirant désormais les ficelles dans l’ombre, les cartels commencèrent à influencer le football professionnel de manière plus subtile, mais non moins efficace. Ayant la haute main sur les échanges de joueurs, ils suggéraient directement aux dirigeants des clubs les achats “raisonnables” pour renforcer leur équipe, allant jusqu’à décider au début des années 1990 du nom des joueurs appelés à évoluer avec la sélection nationale – et donc susceptibles de prendre de la valeur marchande.

En devenant avec le temps moins arrogante et plus discrète, la mainmise de la mafia sur le football a également changé de nature: de fin devant montrer au monde le pouvoir du capo, elle se transforma progressivement en simple moyen de gagner de l’argent, en outil commode pour le blanchiment de l’argent sale acquis dans les divers trafics illicites. C’est cette évolution à laquelle intéressent de près les États-Unis. Mais désormais, différence fondamentale avec les années 1980, la justice américaine tient à sa disposition nombre de capos incarcérés dans ses prisons.  Le dernier gros poisson en date, Julio Alberto Lozano Pirateque, s’est rendu fin novembre à la justice, auprès de laquelle il répondra des charges de trafic de drogue et de blanchiment d’argent.
Plus connu sous son sobriquet de “Don Julio”, Lozano a dirigé avec son associé Luis Agustín Caicedo (alias “Don Lucho”) le cartel le plus puissant de Colombie. Selon une estimation de la DEA (Drug enforcement administration), cette organisation se serait rendue responsable, ces cinq dernières années, du trafic de plus de 900 tonnes de cocaïne, tout en ayant blanchi pas moins de dix milliards de dollars en coopération avec leurs alliés mexicains des cartels de Sinaloa et des Beltrán Leyva.



L’Independiente Santa Fe, boîte de Pandore
 
Les enquêtes montreraient que ce réseau a utilisé le football comme blanchisseuse d’argent de la mafia par le biais de différentes équipes des première et deuxième divisions. Décidé à suivre l’exemple de ses prédécesseurs, le cartel a massivement investi, non seulement dans la corruption de l’administration et de la Justice, comme de coutume, mais aussi dans le sport professionnel le plus populaire du pays. Concrètement, “Don Julio” se serait mis en rapport à l’orée des années 2000 avec le président du club bogotan de l’Independiente Santa Fe, avant d’investir en 2002  sept millions de dollars pour racheter l’équipe aux héritiers de César Villegas [1], propriétaire légal du club assassiné peu de temps auparavant dans les rues de la capitale.

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Tribunes du stade Nemesio Camacho El Campín de l'Independiente Santa Fe (Bogota).
Depuis lors, cette équipe aurait été utilisée pour remettre en circulation des millions de dollars d’argent sale. Le couvercle de ces affaires ayant été soulevé en 2007 par le président du Santa Fe de l’époque, Eduardo Méndez [2], on attend les confessions du grand chef Lozano pour dévoiler encore un peu plus les liens intimes noués entre les narcos et le football professionnel colombien.
 
César Pastrana, président du club en fonction depuis mars dernier, avait cependant démenti avec force le fait que son club soit une "machine à laver" l'argent sale du trafic de drogue. Selon lui, si l'équipe recevait effectivement autant d'argent, elle ne traverserait tout simplement pas en ce moment une telle crise économique. Son déficit pour cette année, comme lui-même l'indique, se chiffrerait à deux millions de dollars. Ce scandale arrive donc au pire moment pour le Santa Fe qui a perdu, après la révélation de cette affaire, le soutien de son sponsor principal Bavaria, le mettant
dans l’obligation de céder une grande partie de son effectif à l’intersaison.



Entrée en jeu des paramilitaires


Autre aspect de cette histoire auquel s’intéresse fortement la justice américaine, la pénétration des paramilitaires dans ce même milieu. Ceux-ci, tout comme les narcos, ont historiquement intégré l’industrie du ballon rond au début des années 1980. Cependant, ce n’est que dans les années 2000, après que certains capos du narcotrafic eurent racheté des groupes paramilitaires pour bénéficier de la clémence de l’État dans le contexte du processus politique dit de “démobilisation”, que quelques paracos ont vu l’opportunité d’opérer une transition dans l’industrie du football.
 
Parmi les plus intéressés à cette époque, les commandants connus sous les alias “Don Bernal”, “Macaco” et “Jorge 40” investirent dans des clubs de faible renommée – principalement en seconde division où les contrôles administratifs se font encore plus rares que dans l’élite –, grâce auxquels ils purent recycler l’argent issu de leurs trafics sans éveiller l’attention des autorités.
 Ainsi, parmi les enregistrements d’écoutes téléphoniques que s’est procurés la revue Semana, figure le témoignage édifiant de “Jorge 40”, appelant lui-même un dirigeant de l’América de Cali pour négocier des transferts de joueurs avec les clubs “amis” du Real Cartagena et de l’Atlético Bucaramanga. Le signal d’alarme sur ces affaires a été tiré en juillet dernier après l’assassinat de Manuel Bernal Vargas, comptable de Salvatore Mancuso [3], mais aussi… conseiller fiscal de la Fédération colombienne de football.



La Justice “oublie” le football
 
Ces relations entre groupes illégaux et football professionnel sont connues des autorités depuis au moins quatre ans, sans toutefois provoquer des investigations plus poussées. Bien qu’ayant évidemment des préoccupations plus urgentes, comme les enquêtes sur les massacres commis par les paramilitaires, ou sur les liens plus ou moins obscurs unissant ces derniers à des personnalités de l’armée ou de l’État (le scandale de la “parapolitique”), il est néanmoins étonnant que la justice colombienne ne se soit pas interrogée le moins du monde sur ce thème, alors qu’elle disposait de tous ces chefs dans ses prisons avant leur extradition aux États-Unis.“[Les chefs détenus] n’ont pas parlé du football avec les autorités colombiennes, tout simplement parce qu’on ne leur a rien demandé à ce sujet, indiquait à Semana l’avocat de deux paramilitaires emprisonnés aux USA. Ce qui n’est d’ailleurs pas sans ironie, puisque ce sont des officiers d’agences antidrogues américaines, qui n’entendent absolument rien à ce sport, qui ont effectivement demandé comment, oùet avec qui se blanchissait l’argent dans le football colombien.”

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L'ex-président ALvaro Uribe lors d'une réception en son honneur au Real Madrid en octobre 2010.
Volontairement ou non, il semble que la question de la corruption du football colombien par le narcotrafic n’ait pas soulevé un fol enthousiasme durant les huit années de mandat d’Álvaro Uribe. Les mauvaises langues pointeront le fait que le pourrissement de la situation pourrait être à mettre au compte des relations troubles tissées entre les paramilitaires et un certain nombre de dirigeants proches de l’ex-président…



“Soit nous changeons le football, soit c’est le football qui disparaît”

Cependant, avec l’entrée en fonction en août dernier du nouveau chef de l’État, Juan Manuel Santos [4], priorité semble avoir été donnée à l’assainissement du football professionnel. En octobre dernier, lors de la remise du prix de “sportif de l’année”, le président de la République promettait dans son discours un “tate-quieto” [5] “à tout type d’association macabre entre délinquants et équipes sportives”, ajoutant que “soit nous changeons le football, soit c’est le football lui-même qui disparait”. C’est ainsi que le Parlement colombien a approuvé début avril les dix-sept articles de la nouvelle loi visant à épurer le milieu du football professionnel de la violence
physique et de son opacité économique. Désormais, les clubs seront dépendants des mécanismes de contrôle du ministère de l’Économie qui aura tout loisir de disséquer les comptes des équipes professionnelles. En effet, alors qu’elles n’étaient actuellement que des “organisations à but non lucratif”, ce qui leur permettait de vivre leur vie indépendamment de tout contrôle des pouvoirs publics, elles devront maintenant choisir entre deux statuts: “association sportive”, régie par le code civil, ou “société anonyme”, régie par le code du commerce. Dans tous les cas, elles devront s’habituer à être constamment surveillées par les autorités, celles-ci exigeant par exemple désormais tous les justificatifs financiers pour le moindre transfert ou simple prêt de joueur, y compris depuis ou vers l’étranger.
 
Accompagnées d’autres dispositions volontaristes voire répressives concernant la viabilité économique (un club pourra désormais voir sa licence suspendue en cas de cessation de paiement de plus de deux mois) ou la violence dans les stades (peines exemplaires allant de l’amende et l’interdiction de stade à la prison ferme et à la responsabilité parentale pour les actes commis par des mineurs), ces nouvelles règles du jeu marquent l’entrée fracassante du gouvernement Santos dans ce “milieu du football” qui n’avait jamais aussi bien porté son nom.


[1] Qui avait d’ailleurs, en son temps, effectué un séjour en prison pour recel d’argent issu du narcotrafic.
[2] Condamné aux États-Unis à deux ans d’emprisonnement pour obstruction à la justice.
[3] Ex-chef suprême des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), principale organisation paramilitaire du pays avant sa démobilisation.
[4] Ex-ministre de la Défense d'Uribe. Partido de la U (uribiste).
[5] Expression normalement utilisée pour disputer un enfant turbulent.



Six clubs en eaux troubles
Club par club, les soupçons de la Justice colombienne pesant sur des équipes de l’élite, d’après la revue Semana.
 
Independiente Santa Fe
Placé sous investigation en tant que propriété du puissant cartel d’alias “Don Julio” et “Don Lucho”, tout comme d’autres équipes de divisions inférieures liées à ce réseau telles l’Atlético Juventud Soacha FC, la Corporación Deportiva Atlético Juventud (située à Girardot), et l’Expreso Rojo (de Zipaquirá). Toutes ces équipes sont localisées géographiquement à Bogotá ou dans sa banlieue.
 
Envigado FC
Un des témoignages les plus parlants de l’infiltration du narcotrafic et du paramilitarisme dans le football. Gustavo Upegui fut un des hommes de confiance de Pablo Escobar dès les années 80, et également un proche du paramilitaire “Don Bernal”. Il fut soupçonné de la création de groupes de tueurs à gages et de plusieurs assassinats, sans toutefois être jamais condamné. Il fut également connu comme dirigeant sportif, en tant que propriétaire et président du club de l’Envigado FC (en
banlieue de Medellín). Upegui a été assassiné lors de la guerre des gangs pour le contrôle de Medellín, en 2006. Les autorités fiscales relèvent plusieurs irrégularités qui seraient liées au narcotrafic et au blanchiment d’argent.
 
Atlético Bucaramanga
L’assassinat en juin dernier de Luis Fernando Yepes, actionnaire majoritaire de l’équipe entre 2001 et 2007, mènerait selon les enquêtes à des connexions avec Vicente Castaño, chef paramilitaire présumé mort. Apparemment, Yepes aurait cédé l’équipe en 2007, à l’annonce de l’assassinat de Castaño. Reynaldo Amaya, ancien président du club, déclara en apprenant le meurtre de Yepes que c’était une nouvelle très triste, “car il avait énormément aidé l’Atlético Bucaramanga, jusqu’à perdre beaucoup d’argent de ses affaires à cause de sa folle passion pour le football”. Justement, Amaya devra s’expliquer devant les autorités sur le caractère exact de ces affaires, ainsi que sur les transferts de joueurs, en particulier ceux réalisés vers et depuis le Mexique.
 
Deportivo Pereira
Bien qu’Álvaro López Bedoya, qui fut détenu à Barcelone il y a vingt ans pour trafic de drogue, contrôle le Deportivo Pereira et lui ait redonné de l’oxygène financièrement pour sortir de la crise, les autorités fiscales pensent qu’il ne s’agit en fait que de l’homme de paille d’une organisation illégale. Son prédécesseur à la présidence du club est également accusé de blanchiment d’argent.
 
Deportes Tolima
E club est l’objet d’une enquête à propos de multiples transactions réalisées en devises étrangères entre 2005 et 2008 par le président et actionnaire majoritaire du club, Gabriel Camargo, pour un total de près de 400 millions de pesos (environ 160.000 euros).
 
Independiente Medellín
L’ex-propriétaire du club, Rodrigo Tamayo, est jugé pour avoir injecté dans l’équipe, entre 1999 et 2005, plus de vingt millions de dollars issus du narcotrafic. L’argent était officiellement prêté et ensuite réinvesti dans l’acquisition de biens immobiliers. La cession ultérieure du club est également passée à la loupe.
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