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« Le jour où le racisme sera élevé au même plan que les fumigènes… »

Bonus web - Suite de l’interview de Carine Bloch (LICRA) dans le n°23 des CdF, sur la lutte contre le racisme dans les stades. Elle évoque cette fois la campagne Nike, le rôle des médias, les priorités des instances et la fracture Est-Ouest…
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Carine Bloch est vice-présidente de la Ligue contre le Racisme et l’antisémitisme (LICRA) et animatrice de sa commission sport. La première partie de son interview, dans le n°23 des Cahiers du football (actuellement en kiosque) évoquait le rôle premier des joueurs dans la dénonciation du phénomène, la réserve des dirigeants, les difficultés de sensibilisation des arbitres, et le recours souhaitable aux interruptions de match.


« S'il est devenu "chic" d’accompagner la lutte contre le racisme, et bien tant mieux ! »


L'an passé, dans le numéro 14 des Cahiers, vous évoquiez l'emballement médiatique autour de la campagne "Stand up, speak up"...

La LICRA travaille sur le thème du racisme dans le football depuis 1998 et nous avons beaucoup ramé... Aucune de nos campagnes n'a jamais recueilli le même écho dans les médias ou l'opinion que "Stand up, speak up". Aujourd'hui encore, nous recevons des mails relatifs à cette opération. Les bracelets noirs et blancs se sont révélés être en nombre insuffisant au regard de la demande en France comme dans d'autres pays d'Europe. Sans être dupe et en connaissant le caractère très discutable de la politique de Nike en matière de confection en Asie, on ne va pas se plaindre que cette société fasse campagne sur le thème de la lutte contre le racisme. D’autant qu'elle participe maintenant à d'autres projets sur la même thématique. Que ce ne soit pas que pour des raisons philanthropiques, qu'il y ait eu une forme de récupération de leur part, c'est autre chose (quand Thierry Henry avait décidé de faire son appel, il n'était pas question de l'équipementier au départ). Mais s'il est devenu "chic" d’accompagner la lutte contre le racisme, et bien tant mieux!

Certaines réactions du côté des spectateurs ont aussi contribué à faire monter la mayonnaise…

Nous n'avons jamais reçu autant de mails sur notre site que le jour du matche PSG-Lens – celui de la banderole "Allez les blancs" signée "NBP 88" (NDRL : 88 renvoie à "Heil Hitler"), entre autres contre-manifestations de bon goût. Et cette fois-là, les spectateurs se sont manifestés auprès de nous de manière  individuelle, estimant que les bornes avaient été dépassées. On peut aussi noter que ces messages étaient signés, alors que lorsque des supporters nous parlent d'autres groupes de supporters, leurs messages restent généralement anonymes.

L’orchestration médiatique a aussi joué son rôle...
Les médias ont joué un rôle primordial dans le réveil des instances. En France, le changement de cap est d’ailleurs antérieur à la campagne de Nike. Il date en fait de la fin de l'année 2004. Dans la même semaine, des joueurs du Sporting Club de Bastia avaient connu de sérieux "problèmes" et des manifestations homophobes avaient émaillé un PSG-Marseille… Dès lors, les problèmes de discrimination ont été beaucoup plus médiatisés. Jusque-là, on taisait le phénomène. Là, ça n’était plus possible. Canal+ pouvait faire la plus belle retransmission possible, si treize banderoles posent problème au Parc, il est difficile de les cacher. Au passage, je rappelle encore que la même semaine, une ratonnade n'avait pas du tout été relayée – à croire que c'est beaucoup plus banal... D'ailleurs, la réalité est malheureusement qu'il y en a beaucoup...

Comment s’est traduite la mobilisation des acteurs ?
Après cette forte médiatisation, nous avons enfin pu rencontrer les acteurs du système. Cela faisait des années que j'essayais de voir la Commission d'éthique de la FFF... Nous avons engagé une convention avec la Fédération – le changement de président ayant aussi joué, il faut dire les choses comme elles sont. À la Ligue, cela faisait aussi un moment que je demandais à voir Frédéric Thiriez. En 2000-2002, la Fédération comme la Ligue m'avaient renvoyée du côté de la communication... Ensuite, j'avais pu voir des gens de la Sécurité,  mais eux-mêmes n'étaient pas totalement reconnus au sein de leurs instances. Aujourd’hui, il est plus difficile d’adopter ce type d'attitude. La médiatisation a aussi permis de provoquer l'accouchement de la Charte contre le racisme de la LFP, dont le projet végétait gentiment.
Bref, si tout ne va pas aussi vite que l'on voudrait, si nous ne sommes pas toujours d'accord sur le rythme, nous avons enfin pu rentrer dans l’action. Aujourd’hui, La Ligue et la Fédération sont en train de mettre en place leurs observatoires. Et cela semble bien parti. Il faudra veiller ensuite à la remontée des informations et à leur qualité.


« Les matches, on y va quand même pour s'exprimer, mettre l'ambiance, et je ne vois pas l'intérêt de les aseptiser »


Quelles sont les sources d’informations à ce jour ?
Il y a peu de chiffres officiels, en dehors de ceux des Renseignements Généraux. Or, ils sont très loin de la vérité. Les chiffres dont nous disposons n'ont rien à voir. Eux recensent vingt actes l’an passé sur tous les stades de L1, alors qu'il y a eu des problèmes à chaque match du seul PSG, pour ne prendre que cet exemple. Sur la moitié de l'année, de janvier à juin 2005, nous avons été saisis pour soixante-dix actes. Et l'on sait bien que les faits sont beaucoup plus nombreux.

Rencontrez-vous les responsables de la sécurité ?
Nous participons à la réunion annuelle des directeurs de la sécurité et de l'animation des stades. Nous y travaillons sur la sensibilisation, mais il faudrait faire plus… Le gros problème, c’est que 95% de ces réunions sont consacrées aux fumigènes. Ce thème phagocyte la thématique "sécurité", dans les discussions avec les responsables et par ricochet les supporters. C'est aussi disproportionné dans les temps de parole que dans les sanctions. Il faudrait que ce "problème" soit réglé...  

Les supporters se plaignent des amalgames entre violence, fumigènes, actes à caractère raciste, etc…
Les supporters peuvent parfois donner dans la victimisation, mais par exemple, ils reconnaissent la part de violence qui peut exister dans certaines situations, et sont "honnêtes" avec ça. Avec les fumigènes, ils ont du mal du mal à comprendre, et je comprends un peu pourquoi. J'étais à Nice pour le match contre Lyon. Il y a eu un fumigène pendant toute la rencontre. Le lendemain dans Nice-Matin, la photo qui illustrait le match était celle du fumigène...

Ça fait également joli dans les génériques télé de la Coupe de la Ligue…
Le fumigène qui illustre une rencontre, il a beau être interdit, "on" ne trouve pas ça si mal a priori... La sanction encourue par les supporters est pourtant très conséquente. Mais dans le même temps, s'ils se prennent les pires insultes racistes, il ne se passe rien. C'est démesuré. On voit bien qu'il y a des choses qui sont faciles à faire passer et d'autres qui ne le sont pas, que ce n'est pas très cohérent. Il y a un problème de priorité. Le jour où le racisme sera élevé au même plan que les fumigènes, les choses avanceront plus vite... En attendant, il faudrait trouver des solutions et conserver aux stades leur caractère festif. Les matches, on y va quand même pour s'exprimer, mettre l'ambiance et je ne vois pas l'intérêt de les aseptiser. Sinon, autant rester devant sa Télé... Le foot doit rester une fête. Bien sûr, on ne vient pas non plus au stade pour voir des enceintes bouclées dès trois heures de l'après-midi comme ce peut être le cas au Parc des Princes, ou des altercations musclées entre forces de l'ordre – avec chiens et matraques –, et supporters, comme celles dont j'ai pu être témoin aux abords de la Meinau récemment.


« Au Parc des princes la saison dernière, il n'y a pas eu un match, pas un, sans au minimum des cris de singe »


Que vous inspire le recours aux stadiers ?
On ne peut pas les recruter parmi des supporters extrémistes pour acheter la paix sociale... Et je me mets à leur place: ils sont en première ligne, sans rien, devant des types qu'ils vont retrouver la semaine d'après. Ils sont dans une position impossible.

Quelle est aujourd'hui la situation en France dans le foot pro ?
En Ligue1, Ligue 2 et National, on doit être à vingt-trois clubs où l'on nous a signalé des actes à caractère raciste. Il y a vraiment une coupure Est-Ouest. Marseille, Martigues, Istres et les clubs alentour font exception. Sinon, il y a des problèmes à Nice, en Corse évidemment, à Strasbourg, Nancy, Metz, Saint-Étienne, Lyon, Grenoble. Il s'est passé des choses à Reims également... Au PSG bien sûr, à Lille également où les choses s'étaient calmées, mais où les problèmes sont revenus avec le retour en forme du club... Mais cela gagne aujourd'hui des clubs comme Auxerre ou Nantes plus à l'Ouest… Toulouse est également touché. Les Ultras que j'ai pu voir récemment me dessinent la même carte. Ils confirment bien les points que j'évoque. Les problèmes progressent vers l'Ouest, on commence à croiser suffisamment d'éléments qui concordent à ce sujet.

Vous parlez là de problèmes récurrents ?
Pour certains. D'autres sont émergents, ou demandent à être vérifiés. Si on note des problèmes pendant deux mois il faut voir ce que cela donne dans le temps. Pour certains stades, les problèmes surviennent à chaque match. Si cela concerne évidemment une minorité de personnes, on est sur une régularité totale. Au Parc des Princes – qui est le stade où j'ai le plus eu l'occasion d'aller –, la saison dernière, il n'y a pas eu un match, pas un, sans au minimum des cris de singe. Il n'y a pas eu de grève pour ça... Et là, je parle des rencontres à domicile, mais lors des déplacements c'est encore plus débridé avec des poursuites, etc...  D’autant que via les réseaux, les supporters extrémistes se donnent des coups de main entre eux.

On aurait donc une coupure Est-Ouest en lieu et place de la césure Nord-Sud évoquée dans le cas de l'Italie?
L'autre différence par rapport à l’Italie porte sur les symboles utilisés. Une croix gammée ne resterait pas dans un stade français.

C'est moins ostensible qu'au milieu des années 80...
L'expression est plus sournoise, l'extrême droite se rabat sur la croix celtique, et les choses se passent aussi plus à l'extérieur des stades. On est moins dans la propagande que dans une logique de recrutement. Mais il y a bien une forme d'organisation. On envoie les jeunes de quatorze-quinze ans en première ligne pour faire les cris de singe, on joue sur des codes : on tend le bras en le cassant un peu, il y a les 88 & Co. Et quand trente Lillois, lors d'un Saint-Etienne-Lille forment une croix celtique dans les gradins, on ne peut pas dire que ce n'est pas un peu organisé. Et il n'y a pas eu de suite donnée à cette affaire...

À SUIVRE…

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