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Pierre Martini

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Le plus-grand-club-du-monde

Le Real fête son centenaire. On a l'impression que cela fait deux ans que ça dure, et que ça va encore durer deux ans. Mais le Deportivo a méprisé la bienséance et emporté la Coupe du roi, gâchant la belle campagne publicitaire d'un club madrilène dont le culte tourne décidément au fétichisme.
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Les médias unanimes chantent donc à l'unisson des hymnes à la gloire du club madrilène, célébrations convenues du "plus grand club du monde" qui associent la presse à une gigantesque opération publicitaire. Ce n'est pas parce que la FIFA lui a attribué le titre de plus "grand club du XXe siècle" qu'il faut prendre ça pour argent comptant. La FIFA est aussi responsable du classement FIFA… Il y aurait certes quelque mauvaise foi à ne pas reconnaître le caractère exceptionnel du club, mais cette façon de vouloir trancher dans l'histoire avec des hit-parades définitifs est le pénible symptôme du désir infantile de tout classer. Surtout que cette légende est savamment édulcorée. Dans les trente pages consacrées par France football au mythe, on peine ainsi à trouver les trois lignes consacrées à Franco (et encore est-ce pour exonérer Santiago Bernabeu de tout lien avec le Caudillo). D'autre part, sur les trente dernières années, le Real peut-il objectivement prétendre être un "plus grand club" que Manchester, Liverpool, Barcelone, L'Ajax, le Milan AC ou le Bayern? Comment rendre ce genre de verdict sans s'interroger sur les critères? Passons.

Florentino Perez instrumentalise parfaitement la "légende" pour en faire à la fois une "marque" et un outil de promotion de cette marque. Comme exemple de cet effet-miroir, on peut se rappeler qu'en début de saison, le sponsor maillot du Real était… le Real lui-même par l'intermédiaire de son site web (en revanche, reconnaissons que ce maillot rendu vierge est absolument somptueux). Le président, excellent publicitaire, s'était aussi félicité avec insistance de la couverture média du transfert de Zidane, qui remboursait presque à elle seule son montant… (voir Dream team, nightmare football).

Le jeu, cette contrariété
Le Real-plus-grand-club-du-monde devient donc une vérité indiscutable. Pour la finale de la Coupe du roi, premier des trois objectifs du club cette saison, des dizaines de pages ont été consacrées à l'analyse du "phénomène" (alors que le phénomène, c'est essentiellement cette médiatisation effrénée). On a à peine parlé de l'adversaire. Car il était difficilement imaginable que celui-ci se mette en travers d'une voix aussi royale.
Manque de chance, La Corogne est une excellente équipe (elle l'a encore prouvé, et de quelle manière, contre Arsenal en Ligue des champions), qui n'a pas forcément apprécié d'être ainsi réduit au rôle de faire-valoir. Par ailleurs, il se trouve que c'est aussi le champion d'Espagne 2000 et le vice champion 2001, mais cela devient un détail dans le vacarme ambiant. On dira que le club galicien ne compte pas de stars… Pourtant, il abrite de très grands joueurs. Tiens, les deux appellations ne désigneraient-elles plus les mêmes footballeurs? On voit l'opposition philosophique entre les équipes de vedettes et les équipes tout court.

Le scénario a donc été bafoué par ces impétrants, incapable de respecter les hiérarchies. Les dithyrambes étant quelque peu tournés en ridicule, il a fallu parler de surprise, voire de stupeur, là où une rencontre de football a simplement livré un vainqueur méritant.
Le club madrilène a donc inutilement payé la police d'assurance souscrite pour le cas où il aurait remporté les trois titres visés cette saison, ce qui l'aurait condamné à verser de fortes primes à ses joueurs (voir Gazette 71). Dommage qu'il puisse pas s'assurer de (manière licite contre la défaite), conformément à une vision du football européen qui voudrait en faire une rente de situation pour un aréopage de clubs élus.

Le denier du culte
Bien sûr, le football se nourrit d'emphase, d'enchantement, de légendes enjolivées. Mais quand ce processus est entièrement calculé, prémédité, planifié comme une opération de pur marketing, quand toute spontanéité disparaît, quand on ne fait plus la différence entre la publicité et la réalité, on peut parler de perversion de la passion et de détournement à des fins commerciales. On avait assisté à de telles célébrations au début de l'année 1998, autour d'un Brésil magnifié et systématiquement adulé, confondu avec la mythologie des pubs Nike. Le moindre dribble suscitait des exclamations, à tel point que les commentateurs avaient mis un temps fou à se rendre compte de la médiocrité de la Seleçao.

En France, impossible de parler du culte du Real sans parler de celui de Zidane, autre icône, l'un alimentant l'autre en permanence (de plus, la dépréciation du football hexagonal entraîne une valorisation extrême des clubs étrangers dans lesquels évoluent des joueurs français). Il est tout de même difficile de s'en plaindre, car le spectacle est un régal qu'il ne s'agit pas de le bouder, pas plus qu'il ne faut s'étonner de cette surexposition. On pourrait dire que sportivement, l'adulation est plus justifiée, dans la mesure ou le Real ne surclasse pas autant la Liga que Zidane ses adversaires (voire ses partenaires). Ce qui frappe, c'est une nouvelle fois l'exploitation médiatico-commerciale intensive qui en est faite et qui est contrôlée directement par le club. Il y a un sujet à ne pas aborder avec Zidane, qui se braque instantanément, c'est la nature de son contrat. Tout le monde s'accorde à dire qu'il inclut la cession de ses droits d'image au Real, sur le même modèle que celui de Figo, mais ce secret de Polichinelle reste classé secret défense.

Une équipe de football peut donc toujours en battre une autre. Mais combien de temps ce principe survivra-t-il aux appétits des "entreprises" de football? A quand des compétitions que seuls les plus-grands-clubs-du-monde seront autorisés à gagner?

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