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Le procès de... Régis Testelin

Un article à la fois sot, malveillant et faisant un sort à tout souci de vérité? Sur à peine quelques centimètres carrés? C'est Régis Testelin du journal L'Équipe qui emporte ce pompon. Assumant nos travers de donneurs de leçon et de procureurs staliniens, nous décidons de lancer à cette occasion une nouvelle série: les Procès des Cahiers.

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Les personnages

Le président : un patriarche – sorte d'Aimé Jacquet avec une longe barbe.
Le procureur : un bel homme au regard altier et au geste ample.
Le substitut du procureur : le même, mais en moins bien.
L'avocat de l'accusé : un nerveux, avec des moustaches.
Le jury : les spectres des grands journalistes et écrivains dont L'Équipe se prévaut quand le journal s'enorgueillit de la noblesse de sa tâche et se félicite de sa capacité à perpétuer leurs valeurs. En raison d'un tirage alphabétique, tous leurs prénoms commencent par A (Albert Londres, Antoine Blondin, Albert Camus).
Les parties en civil : le Syndicat des arbitres marxistes (SAM), la Fédération contre la régression intellectuelle des débats sur l'arbitrage (FRIDA) et l'Association des amateurs de football qui ne déposent pas leur cerveau à la consigne des stades (ACDC).
L'avocat des parties en civil : un quadragénaire bedonnant vêtu de la toge des arbitres.
Le greffier : un lecteur des Cahiers du football, bougon mais sensible et muni de ses ciseaux à couper les cheveux en quatre.
Le policier de faction : un membre de l'UNSA-Policiers en képi.


L'objet du délit

Le substitut du procureur : "Il a été classé en tant que pièce à conviction n°1. Il s'agit d'un articulum paru dans l'édition du 31 août de L'Équipe, journal de foot et de langue rêche. Le smiley rouge annonce efficacement le caractère infantile du propos, qui consiste à affirmer que le ballon est entré deux fois dans les cages à l'insu du trio arbitral, et que pareil drame n'arriverait pas si des caciques rétrogrades n'empêchaient la vidéo d'apporter la lumière dans un football obscurantiste".


L'audience

L'avocat des parties en civil. En quelques lignes, le prévenu a insulté toutes les règles élémentaires de déontologie. Il lancé une assertion non vérifiée, sans chercher une seule seconde à la recouper. Il a pris prétexte de cette contre-vérité pour discréditer non seulement un homme, M. Olivier Thual, mais aussi toute sa profession. Il a flatté les plus bas instincts de ses lecteurs avec une vile démagogie, et incité à la haine les supporters lillois, affirmant qu'ils avaient été "floués". Le tout, je le répète, sur la foi d'informations invérifiables ou infiniment discutables. J'appelle les jurés à consulter, sur ce point, la pièce à conviction n°2.

L'avocat de l'accusé. Mon client a été abusé. Il a pris pour argent comptant le commentaire de Jour de foot sur Canal+. Ses confrères ont été catégoriques, certifiant que le ballon était entré, sur la foi des images d'une caméra placée à quarante mètres sous un angle de trente degrés. Mon client n'avait aucune raison de douter d'une affirmation entendue à la télévision, tout de même!

L'avocat des parties en civil. Que mon confrère n'ait pas l'indécence d'évoquer la naïveté du prévenu, qui est un multirécidiviste! Ainsi, lors de la Coupe du monde 2006, il avait accumulé les malveillances à l'encontre de M. Raymond Domenech et des internationaux français: je demande qu'on apporte au jury les accablantes pièces à conviction n°3, 4 et 5.

Le greffier. [en aparté avec le policier de faction] Mais enfin, ils n'ont qu'à pas lire L'Équipe. Il faut être con, aussi. Les journalistes sportifs sont au journalisme ce que les peintres en bâtiment sont à la peinture. Qu'on les laisse tranquille, ces pauvres gratte-papier...

Le policier de faction. Tu connais le salaire moyen à L'Équipe? [il murmure le chiffre].

Le greffier. [rouge et se mettant à crier] Qu'on rosse ce gredin, ce jean-foutre! Qu'on l'enduise de goudron et de plumes pour lui rappeler que la liberté de la presse s'accompagne de devoirs!

Le président. [frappant le greffier avec son marteau en mousse] Silence! Respectez l'insonorisation de ce tribunal! Accusé, vous avez l'intime conviction que le ballon avait, à deux reprises franchi la ligne de but? Beyond a reasonable doubt?

L'accusé. Bien entendu ! J'en mettrais ma main à couper.

Le greffier. [fulminant] Avant ou après que tu te sois retiré le doigt de l'œil?

L'accusé. Enfin, les images vidéo parlent d'elles-mêmes! Il suffit de les regarder en se concentrant et la vérité surgit. Prenez la photo qui illustre mon article: on voit que le ballon est entré dans la cage puisqu'il apparaît derrière les filets. Même un enfant de six ans le comprendrait!

* * *


Le réquisitoire du procureur. Le prévenu a profité de sa position au sein du premier quotidien national français pour exciter ses lecteurs et les inciter à violenter le corps arbitral. Il fait l'amalgame entre une solution à un problème particulier (le franchissement d'une ligne par la balle) et l'application d'un dispositif global (l'arbitrage vidéo). Il appauvrit le débat sur l'arbitrage en agitant cette supposée solution sans daigner en expliquer les modalités d'application...
Enfin, il réussit l'exploit de critiquer les arguments des opposants à la vidéo sans être foudroyé sur place par la honte d'avoir lui-même recouru à une non-argumentation, à une argumentation tellement nulle – au sens propre – qu'elle ne peut même pas être réfutée.
C'est pourquoi je requiers, M. le juge, le retrait de la carte de presse du prévenu et son remplacement par une carte du Club Mickey, ainsi que l'obligation d'insérer dans son journal dix publications judiciaires sous la forme d'exercices d'autocritique.

Le plaidoirie de l'avocat. Imaginez, mesdames et messieurs, occuper un des postes les plus enviés de votre profession, mais devoir, en réalité, affronter la terrible désespérance qui émane du championnat de France de football... Un ennui aussi profond peut amener le meilleur des hommes à déraper.
J'attire également l'attention des jurés sur le fait que mon client, régulièrement auteur d'éditos édifiants et d'une moralité exemplaire, contribue à la paix sociale dans ce pays en maintenant l'esprit critique de ses lecteurs à un niveau aussi modeste que possible, faisant ainsi barrage à tout ce que le sport pourrait produire de conscience politique néfaste chez ses amateurs.

Le juge. Accusé, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?

L'accusé (visiblement énervé). Je ne retire rien de ce que j'ai écrit! Cette parodie de tribunal n'a aucune légitimité pour me juger. Je n'ai pas à faire les frais de l'incompétence des arbitres français, qui est établie par toutes les émissions spécialisées que compte le pays. Il suffit d'entrer dans n'importe quel bar pour avoir confirmation de cet état de fait. Chaque semaine, des arbitres gâchent le jeu et faussent les résultats. Maintenant, laissez-moi partir, je dois terminer un article sur le déclin du football français et une étude statistique contre Trezeguet. Sans parler du planning de novembre en cas d'élimination de l'équipe de France.


Le verdict des jurés

[Après quarante-cinq secondes de délibération]
Attendu que l'article incriminé raisonne comme un tambour.
Attendu que sa cause est petite et ses moyens mesquins.
Attendu que sa pauvreté de style est une circonstance aggravante.
Nous déclarons l'accusé coupable et le condamnons à un travail d'intérêt général consistant à arbitrer vingt rencontres de première division de district en Seine-Saint-Denis.



Les pièces à conviction

Pièce à conviction n°1

pap_testelin.jpg


Pièce à conviction n°2


Pièces à conviction n° 3, 4 et 5 : citations de Régis Testelin dans L'Équipe du 21 juin 2006.

• "[Domenech] a en revanche cessé de parler de la finale du 9 juillet, parce qu’il y des limites à l’indécence. (...) Il est illisible, dans ses mots comme dans ses choix, dans ses options tactiques comme dans sa ligne directrice (...) ses provocations tournent à l’humour poussiéreux (...) ses analyses d’après-match respirent parfois l’autosatisfaction à bas prix" .

"Les joueurs cadres de l’équipe de France n’envoient (...) rien d’autre que des regards de barons sur leurs statuts, des certitudes sur leur avenir ou du mépris pour certains anciens. Ce repli sur soi, engagé dès les premiers jours à Tignes, ne cesse d’éloigner les Bleus de leur public".

"On se souvient de cette phrase lâchée par Olivier Dacourt: 'Voici ce qui se dit dans le milieu : Domenech a eu tous les meilleurs joueurs français de l’histoire avec les Espoirs. Pouvez-vous me dire ce qu’il a gagné avec ces équipes?' (...) Ce genre de constat n’aurait pas dû peser lourd face à Laurent Blanc ou Jean Tigana, mais la nomination d’un sélectionneur ne se joue pas sur une feuille de résultats, elle se trame dans les bureaux de la FFF et de Clairefontaine, comme dans les salons d’influences".

NDLR : format d'article directement inspiré des "Procès" du Plan B.

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