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Kireg

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Revue des Cahiers : la newsletter

Le Spectacle

Ils voulaient la vidéo, ils ont un autre sport où l'imprévu laisse la place au conventionnel sans fausse note et sans aspérité. Que deviendra le football du futur? Récit d'anticipation.

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La France, dans un présent proche.

 

"Les gens auraient dû mettre le doigt sur le problème: y avait plus d’odeur; enfin vous voyez quoi, ce que je veux dire, ce n’est pas que ça ne puait pas, non, ça allait bien plus loin, en réalité, ça ne sentait absolument rien. Vous savez ce que je pense de l’espèce, j’insisterai pas là-dessus. Cent milliards de neurones, tous post-mitotiques – et me lancez pas sur le gyrus denté, on va encore s’engueuler, vous le savez très bien que c’est anecdotique; cent milliard de neurones donc, et pour quoi, pour faire sauter des crêpes. Je ne suis pas sectaire, vous pouvez ajouter le même nombre de cellules gliales, ça n’empêchera pas certains de dire à leur gamin d’aller marcher sur le lac gelé en plein redoux de mars. De mes yeux, je l’ai vu. Tant de crétinerie, ça émeut.

 

 

Oui, donc, à la tronche que c’aurait dû leur sauter toute cette absence de parfum à nos aïeux; et moi je vous dis que personne n’a bronché et que ça tient en ce que le genre Homo se regarde un peu trop le nombril et que les éléments du réseau synaptique peuvent exister au grand complet en post-partum immédiat, l’installation ne se suffit pas pour maîtriser la permanence de l’objet avant l’âge de douze mois. Je disserte pas, je contextualise! De fait, on perçoit mieux ce qui est en trop que ce qui disparaît, voilà, c’est là que je voulais vous amener. Et donc, on regarde le bordel, ça ne sent plus rien, et ça ne choque personne; cent milliards de neurones ou pas.

 

Il faut aussi reconnaître que les mecs en face – qui, sans être des champions, n’étaient pas forcement des buses – avaient prévu l’erreur statistique, et pour faire usage d’une métaphore de belle facture, s’étaient doté d’une soufflerie industrielle contre le possible grain de sable du rouage. Tout sévèrement bulbé qu’on se croit, force est d’admettre (et D*** sait que je déteste cette putain de phrase) que les types, en suivant la grosse ligne bien droite du «on ne sait jamais», nous l’avait collée où il se doit.

 

On ne sait jamais, c’est une tragédie. Regardez, mon gamin de l’autre fois avec son lac solide et son daron débile; à ma grande déception qu’il n’était pas passé au-travers. J’y ai repensé quand j’étais aux toilettes. Je devrais pas préciser, ça ne sert pas le récit ce genre de détails goguesques. Donc, j’y ai repensé et ma conclusion c’est que le mouflet avait certainement de grands panards pour sa taille (j’étais trop loin pour apprécier la pointure); et puis comme P=F/S, principe dit «des raquettes de randonnée», mon Kevin – tout bouboule et bourré de newtons qu’il était – n’a pas fini en sorbet saveur gigot.

 

Ils ont donc supprimé l’odeur, ou plutôt, ils ont fait oublier l’idée de l’odeur. Pour être crédible, il convient d’être précis: l’écran ne diffuse pas encore de molécules volatiles susceptibles de traverser la lame criblée et de stimuler les récepteurs olfactifs du spectateur. On ne remarqua rien, mais à compter de ce jour, ce qu’on observa depuis chez soi était dénué de bagage odoriférant; c’était comme avant et pourtant tout avait changé. Notre football ne sentait plus la sueur des protège-tibias rabattus et la crème chauffante pubalgique. Notre football était dorénavant une illustration ‘dents blanches’ de cet alter-ego aromatique, voire romantique.

 

 

Bien sûr, il a fallu rééquilibrer l’équation: on prend, on ajoute autre chose (mon fameux grain de sable de la philosophie onnesaitjamiste), et ce quelque chose, ce fut la mise en scène. On imagine sans trop d’efforts que le footballeur professionnel d’antan quittait le vestiaire pour gagner le terrain, qu’il remontait son zip jusqu’à se pincer la peau du cou, et qu’il marchait derrière ses camarades dans un clac clac saccadé, joignant ses percussions para bellum sur carrelage à l’ensemble du onze. Le dénuement de cette transhumance des crampons existe encore, mais il est condamné, remplacé qu’il sera par un largage des joueurs en drones sponsorisés ou toute autre dégueulasserie dans le genre. Et lorsque ca arrivera, on ne se persuadera de rien: il nous ont pris l’idée de l’odeur sans qu’on cille.

 

Depuis quand les avant-matches sont-ils devenus des cérémonies de remise du prix Nobel de physique ponctuées d’éjaculations de Bisounours sous crystal meth?* J’imagine qu’à une époque, pour aller du point A au point B, on allait du point A vers le point B. Ma mémoire, cette chienne, me joue certainement des tours. Notez que je ne condamne personne en particulier. D’ailleurs, un jour que j’étais particulièrement constipé, j’ai compris qu’ils n’avaient pas pris que l’odeur, mais bel et bien la violence du football dans tout son spectre (liste non-exhaustive):
- Les douleurs intercostales des lendemains de victoire ou de défaite
- Les ongles de gros orteils noircis
- Les tacles ratés qui griffent l’arrière des cuisses
- Les tendons d’Achille hurlants au réveil
- Le poc sourd du ballon lors d’une frappe ou d’une passe appuyée (les transmissions de balle se font sans effort)
- …
Ils ont réécrit le jeu par le Spectacle, pour le Spectacle. Avant. Pendant. Après.

 

Le coup de grâce attendu vint avec le vol de l’injustice, peu importe qu’elle fût réelle ou fantasmée; une injustice ressentie existe de facto. Arbitrage vidéo. Messieurs-dames, impossible de se vautrer dans la rage d’un penalty imaginaire, fini la frustration du but concédé sur hors-jeu flagrant, adieu touches non-sifflées, corners devenus six mètres, et grossières simulations. Alors oui, les plus nostalgiques, ou les moins au fait de la chose, vociférèrent encore, plus par réflexe que mus par une sincère colère. Mais là encore, le «progrès» anesthésiant, lénifiant, instilla le public déjà groggy, quasi-demandeur. Je vais arrêter de faire des phrases qui ne mènent à rien. Si vous réclamiez une conclusion maline à cette logorrhée, je vous demanderais un crayon pour opérer une réversion. Oui, je tracerais une simple ligne verticale et je transformerais leurs «Couleurs» en «douleurs». Ouais, c’est ça que je ferais."

 

* L’auteur invoque ici les Bisounours pour leur caractère multicolore (entre 405nm et 680nm) plutôt que pour leur réputation méritée de sales petite boules de poils adorables.

 

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