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Revue de stress #166

Le Stade rennais et au-delà

Pas d'épopée européenne sans ses conteurs. Récit à deux voix de déplacements et d'emportements à Séville et Rennes… en attendant Londres.

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Tous les matches à Séville devraient s'arrêter à 3-1

Il est rouge, bien sûr, avec une diagonale noire qui barre la poitrine. Ce maillot a été trop lavé. Il pue la sueur, il pue le stade, le stress et les désillusions. Tomber. Se relever. Tomber. La ville s’appelle Rennes. Ses habitants sont discrets, paraît-il.
"Les mecs, je peux avoir des places pour le match. On va à Séville?
- Pourquoi tu poses la question?"

 

Le temps d’y penser, nous sommes en Andalousie. Des veinules rouge et noir irriguent d’abord l’aéroport, puis ses stations de taxis; elles bourgeonnent, se divisent, se rejoignent dans les artères de Séville. La pulsation colonise les terrasses. Et si l’on y prête attention, on comprend qu’elle chante. C’est qu’elle en a trop vu. Le cœur est plein de trop de choses, trop vieilles, trop amères.

 

Ça écluse, aussi, pour se donner de l’élan. "Cruzcampo ¡ Nueve cañas por favor¡ On est que six?! On s’en tape. Eh non mec, c’est Stade rennais, pas Stade Rennes. Mais t’as raison, rigole. Nous aussi on se marre."

 

 

 

 

C’est l’heure. On ne le sait pas encore, mais en réalité cela fait des années que c’est l’heure. Tous nos choix nous ont conduits ici et maintenant. Nous sommes attendus. La procession vers le stade, sous les orangers, est aussi belle qu’elle est lente. Droit devant. Notre Eurydice nous précède, ça permet d’éviter les conneries.

 

Et elle est bien là, comme prévu, haute et majestueuse dans son habit d’ocre. À ses abords, on mélange de l’écarlate avec du vert. On se raconte nos batailles. Les Beticos sont amusés de ces choses vaines qui nous ont fait traverser des pays. Besoin d’appui sur la réalité: je vois les aiguilles de ma montre sans en comprendre le sens. Espoir patient; c’est ça, c’est l’espéranto qu’on cause. Bon match, amigo.

 

 

 

 

C’est déjà la nuit, déjà l’heure du passage. Les grilles du parcage refusent de s’écarter. La suffocation. Écrasez-nous, essayez, on est Rennais, ça commence par un "r" comme résilience. Plus de visages, plus de mains. Des casques et des matraques. Du plexiglas. Des chevaux impatients. La guardia civil parade. Marre-toi, je l’ai franchi ton sas. Je suis de l’autre côté maintenant.

 

Les semelles sur le ciment, j’inspire pour trouver le rythme de l’endroit. Où serons-nous dans deux heures? Il fait plus chaud ici. J’y pense en imaginant les mouvements chaotiques des atomes d’azote et d’oxygène autour de moi; en me souvenant que nous sommes faits de vide, de choses invisibles qui s’agitent à une vitesse vertigineuse.

 

Thom, un rang derrière moi, me surplombe. Il plaque ses mains sur mes omoplates. C’est parti mon pote! Regarde. Capte la lumière. Mydriase? Coups de tambour. Voilà onze nouveaux camarades qui se joignent à nous. Il n’y a pas de coup d’envoi, ou alors je l’ai déjà oublié. Le jeu s’invente dans une suspension de l’espace et du temps. C’est infiniment bref.

 

0-1.
0-2.

 

Là, des trucs sont perdus pour toujours. Des lunettes, des portefeuilles, de la masse.

 

Reviens par-là toi ! 1-2.

 

Comme tout peut s’échapper, on braille, qu’au moins ça ait de la gueule. Il faut que la photo soit belle quand on nous expliquera ce qu’on a fait. Encore. Tenir. C’est si proche. Bon allez, c’est bon, tiens mec, tu le mérites: contre-attaque finale.

 

1-3. Terminé.

 

 

 

 

Quelque chose vibre; ma joie vient de plus loin. Et ce décor qui vacille. C’est François? C’est Thom? Pourquoi j’ai les joues mouillées? Mais parce que ça marche comme ça avec Rennes, tu le sais bien, t’étais où il y a dix ans? T’étais déjà là, mais c’était juste trop tôt.

 

Tout est sourd. J’ai des amis partout autour de moi. Alcool. Noir. Je regagne la surface à la terrasse d’un café, les lunettes de soleil devant les yeux comme pour signer le deuil d’une vieille camarade qu’on a laissé partir en souriant.

 

"Ton appli est en avance, dis rien Ludo putain! Vous voyez bien l’écran du téléphone? Yes. C’est Rennes? Il a tiré Rennes? Il reste qui? Prague, non? Pourquoi tu sautes comme un con Ludo ? Dis rien. Dis rien! C’est qui?! Dis-le! Oh, c’est Arsenal. C’est Arsenal les mecs! On va jouer Arsenal!" Tomber. Se relever.

 

 

 

 

 

Tous les matches à Rennes aussi

Quelques jours avant le match Rennes-Arsenal j’ai fait un rêve étrange. Rêver. Vivre. Rêver.

 

C’est un 32e de finale de Coupe de France contre un club amateur d’une ville de montagne, une station de sports d’hiver. Je fais le déplacement avec la bande du Benito Villamarín de Séville, et nous sommes encore dans l’euphorie. La veille au soir, nous avions terminé dans une boîte de nuit miteuse aux néons verts et violets. Je pressens que la soirée s’annonce morne, quand subitement débarque la Raya Occitania, une célèbre équipe de la Ligue des Cahiers du foot. Les gin tonics pleuvent. Je suis de retour à Séville.

 

La mort dans l’âme, j’annule mes billets de train achetés juste après le tirage: le Roazhon est complet. Il paraît que de grands malades étaient venus y camper vingt-quatre heures avant l’ouverture de la billetterie pour assurer leur présence. J’ai beau être dingue avec mon club, je ne suis pas de ce bois-là. Chapeau les amis, mais vous êtes un peu effrayants quand même… Et puis, après tout, j’étais à Séville; point de vue football, j’ai atteint la plénitude. À ce moment précis, je le crois vraiment.

 

Mon portable vibre. Message de Kireg: "J’en ai chopé une, si tu la veux, elle est pour toi". Quoi?! Qu’importe le prix du billet, des trains, les réunions, la fatigue. C’est parti. Nous sommes la veille, il est 23 heures. Merci pour la passe décisive.

 

Les gens skient. L’avant match se déroule sur des terrasses ensoleillées, mais entourées de neige. Une caña, en Savoie, c’est une pinte. Et elles dévalent les pistes, elles aussi.

 

Arrivé au stade bien trop vite, je fais la queue chez Marco pour me désaltérer. Soudain, je tombe sur Pierre, l’homme grâce à qui tout a commencé le 7 novembre 1995, avec un hat-trick de Marco Grassi. Une victoire 3-0 contre Guingamp, la veille de mes dix ans. Premier shoot. Avant ça, rien, pas de foot, pas de Stade rennais, pas de défaites, pas de finale. Depuis, accro. On ne s’était pas vus depuis des années. À la tienne, mec! Au destin!

 

 

 

 

Le stade est champêtre, étrangement dépourvu de poudreuse. L’ambiance se veut relax. Nous sommes confiants. À la trentième seconde, but des amateurs. Quelle idée aussi de titulariser Abdoulaye Diallo…

 

Le stade est en fusion avec son Roazhon Celtik Kop fidèle au poste; le club leur doit tant. Ceux qui vivent à Rennes, ceux qui n’y sont plus, ceux qui y sont de loin: personne n’a jamais vu ça. Mon voisin arrive tout juste en voiture de la Rochelle, il repartira juste après. Nous sommes au centre de la toile. Lui aussi a récupéré sa place dans la nuit. Il n’est pas vieux, il n’a jamais vu Petr Cech sous ces cieux. Mais là, lui, moi, et 29.169 autres dans le stade, nous avons dix ans. Quatrième minute: but d’Iwobi.

 

C’est sympa aussi le foot de campagne. Rennes pousse, domine et se crée de nombreuses occasions. Une frappe de Bourigeaud qui prenait le chemin du but est détournée involontairement par l’arbitre lui-même. Quelques minutes plus tard, la mascotte locale, une grosse peluche, une… euh… vache, oui, une vache, rentre sur le terrain et sauve un corner pour obtenir une touche. Personne ne voit rien sauf le parcage rennais, qui gronde. À la 40e, contre adverse, centre de la droite, Da Silva est battu de la tête, but. 0-2. Le sort s’acharne, à l’ancienne.

 

Rennes se réveille après une période difficile. Nous sommes dominés, mais sur les contres, nous restons vifs et l’on sent que le match peut tourner. À la 40e, le défenseur d’Arsenal craque comme tant d’autres face à la vivacité de Sarr. Coup franc. Sur le second ballon Bourigeaud envoie un missile sol-air. 1-1.

 

 

 

 

Toujours confiants, nous poussons notre équipe, malmenée par beaucoup plus faible qu’elle. Je me tourne vers mon frère: "T’inquiète, on les grignote".

 

Toujours confiants, nous poussons notre équipe, qui malmène beaucoup plus fort qu’elle. La seconde mi-temps, en supériorité numérique est une démonstration de football simple et collectif. D’envie et de détermination aussi. 2-1. Et puis 3-1 sur cette tête que nous avons tous, un jour, rêvé d’inscrire. Fin du match.

 

Dans trois jours, le Stade rennais se déplacera à Arsenal pour se qualifier en quarts de finale de la coupe d’Europe. Vivre. Rêver.


Première partie par Kireg, seconde par Inamoto. Intertitres piqués à Rabbi Jacob. Photos : Kireg, Pierre G., Haude G.

 

 

 

Le numéro de 2 de la revue des Cahiers est en librairie !

 

 

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