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Stéphane Pinguet

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Les deux vies de Manchester United

Clubs de deux entraîneurs, United s'est inventé en entrenant son propre mythe et en le projetant sur les écrans du football global.

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Sans conteste, Manchester United est un grand club. L’aura se confond avec le respect que le club impose, sa puissance est intimement liée à la jalousie qu’il suscite. Plus précoce que la majorité des grands clubs sur les enjeux d’image et les possibilités offertes par le marketing, United est un rare exemple de club qui a mis en scène sa propre légende avant de pouvoir l’exporter en dehors d’Old Trafford, un cas d’école de "storytelling".
 

Aujourd’hui, le palmarès du club est simplement le plus important en Angleterre et un des plus impressionnants d’Europe: vingt championnats, onze coupes, trois Ligues des champions, une Coupe des coupes, une Coupe intercontinentale et une Coupe du monde des clubs pour les principaux titres – auxquels viennent s’ajouter Community shield, coupes de la ligue et diverses récompenses plus obscures.
 

 



 


Vingt-cinq ans pour envoyer les Red Devils au paradis

Pourtant, l’histoire n’est pas une série à succès. Le club a été fondé sous son nom actuel en 1908 et son parcours est quasi anonyme durant les cinquante premières années de son existence. L’arrivée d’un homme, en 1945, va changer son destin: Sir Matt Busby, l’entraîneur. Il restera jusqu’en 1969 et donnera aux clubs cinq titres de champion, six places de vice-champion, la coupe et la Coupe d’Europe des clubs des clubs champions. Busby installe le club aux premières places de manière durable, permet l’éclosion d’une génération dorée. Trois faits marquent cette période : le tragique accident d’avion de 1958, les Ballons d’Or de Charlton, Law et Best, et la première victoire continentale de la nation qui a inventé le football.
 

En prenant un peu de hauteur sur le simple palmarès, l’essor de United s’inscrit dans une décennie médiatiquement fondamentale puisqu’elle voit le développement rapide de la télévision et la diffusion des premiers événements en mondovision qui tiennent la famille en haleine devant le poste: Gagarine, crise des missiles, Kennedy, Beatles, Ali, Coupe du monde 1966, guerre du Vietnam, conquête de la Lune… La médiatisation de Manchester United attire les regards et suscite une sympathie nouvelle pour un club littéralement né des cendres d’un crash. Les dirigeants mettent en place un système de recrutement pérenne basé sur un réseau d’observateurs régionaux qui font venir des jeunes. Ce centre de formation permet d’assurer son excellence récente et de porter fièrement les couleurs d’anciens joueurs morts pour le club. Le mythe est en marche.
 


Deux décennies terribles

Le mythe est en marche mais la mécanique va vite connaître quelques ratés. Pendant vingt ans, United va connaître comme le football anglais de nombreux problèmes: développement de la violence dans les stades, baisse du nombre de spectateurs et rôle de plus en plus premier de la télévision. L’instabilité est grandissante et le club descend en 1974. L’entraîneur Tommy Docherty, l’homme de la remontée, est licencié en 1977 après avoir refusé de quitter lui-même ses fonctions en raison d’une liaison avec la femme d’un médecin du club. L’image du family club est écornée. En 1980, c’est le président, Louis Edwards, au club depuis vingt-deux ans, qui est accusé de corruption et d'enrichissement personnel. À la même époque, une caisse noire est découverte. Elle servait à soudoyer les parents des jeunes joueurs issus des formations scolaires. Les journaux se déchaînent et l’affaire fait l’objet d’un débat à la chambre des communes, une relégation punitive se dessine. Les poursuites judiciaires sont arrêtées à la funeste faveur du décès soudain du président, quelques semaines après le déclenchement de l’affaire.
 

United doit alors redorer son blason pour assurer une autre renaissance. Elle a lieu en dehors du terrain avec l’idée, en 1984, de créer un musée sur l’histoire du club afin de capitaliser sur la respectabilité de l’institution plutôt que sur la vitalité précaire des résultats de cette période. Chacun doit assumer sa part de l’héritage et c’est évidemment la période busbyienne qui est mise en avant, autant par son côté tragique – l’accident d’avion de 1958 est levier émotionnel toujours efficace –, que par son côté glorieux en forme de happy end, la victoire en C1 de 1968.
 


La spirale de l’Irwin

L’arrivée d’Alex Ferguson en 1986 prépare le renouveau. Le palmarès du second entraineur écossais du club anobli parle à lui seul: treize championnats, cinq coupes, deux Ligues des champions, une Coupe des coupes, une Coupe du monde des clubs, une Coupe intercontinentale, une Supercoupe de l’UEFA. Pourtant à son arrivée, United, avec ses sept titres, est loin d’être la fierté footballistique du royaume: Liverpool (16), Arsenal (8), Everton (8), Aston Villa (7) sont devant. Même chose pour les coupes d’Europes des clubs champions : Liverpool (4), Nottingham Forrest (2) et Aston Villa (1) sont aussi devant. La période faste de MU correspond encore à une révolution médiatique : la globalisation des diffusions de match, en particulier au sein du Commonwealth donc sur les 5 continents, l’arrivée d’Internet dans la deuxième moitié des années 90, les entrées en bourse de clubs avec une base populaire large et le recrutement de stars aux contrats publicitaires planétaires font rayonner le maillot Red Devil à travers le monde bien plus que les autres grands clubs.
 

Un autre événement est essentiel pour le positionnement de United: le drame du Heysel en 1985. C’est le grand Liverpool qui est discrédité par la violence de ses supporters et désavoué par les autres supporters: les anglophones du monde entier cherchent un nouveau héros footballistique. Sur le plan sportif, l’exclusion pendant cinq ans des clubs anglais des compétitions européennes permet à Ferguson de construire le club sans l’exposer aux déconvenues continentales face aux grosses écuries, et de sauver sa tête à quelques reprises. Le miracle aura lieu. Dès 1991, United remporte la Coupe des coupes et regonfle l’orgueil de tout un pays. C’est un retour gagnant sur le continent, et le début du United globalisé.
 


Au service de l'entreprise mondiale

L'entreprise est introduite en bourse en 1991 et dès lors, le club et la marque sont gérés différemment. Un magazine institutionnel, le Manchester United Magazine, est édité à 200.000 exemplaires et diffusé dans vingt-cinq pays. Il tisse un réseau d’associations de supporters qui en dix ans comptera deux-cents structures dans le monde. Deuxième du championnat en 1992 derrière Leeds, Manchester United remporte son premier championnat depuis vingt-six ans en 1993, avec comme attraction principale son futur roi Éric Cantona, passé de Ellan road à Old Trafford à l’automne. Il se dote d’un organigramme pionnier et complémentaire, avec des hommes d’affaires au service de l’entreprise mondiale et des anciennes gloires comme Bobby Charlton pour la représentation sportive. Le recrutement régional de jeunes formés très tôt donne naissance à une nouvelle génération dorée. Ses principaux représentants sont Ryan Giggs, Paul Scholes et David Beckham – auxquels il ne manquera finalement qu’un Ballon d’Or et dont les Rooney, Ferdinand et Ronaldo sont déjà des héritiers âgés.
 

Sir Alex n’a pas rendu sa gloire au club, il la lui a donnée. United est seul en haut du football anglais et s'est installé au sommet du football européen. Il est passé à travers le changement des réglementations, il s’est appuyé sur les nouvelles mannes financières offertes par les droits audiovisuels et le merchandising, en comprenant très tôt l’enjeu d’une globalisation qui ne se peut pas profiter durablement sans des photos jaunies à mettre en valeur.
 

En cent ans d’histoire, United n’a gagné qu’avec deux entraîneurs. La retraite d'Alex Ferguson, sans doute la seule véritable star du club, et l'arrivée de David Moyes n'ont donc rien d'anodin, même si l'entreprise s'attachera à perpétuer le modèle qui a fait sa singularité. Manchester United est un club à part, mais il n’est pas un mythe, il en est deux: Sir Matt Busby et Sir Alex Ferguson.
 

 
Source majeure de cet article: Claude Boli : "Du local au global : l'invention de Manchester United 1902-2002" in Le football dans nos sociétés, une culture populaire 1914-2002 (éditions Autrement).

 

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