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Jamel Attal

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Les "nouveaux patrons" du foot français

Parmi les symptômes de la "nouvelle économie" du football, on peut observer l'apparition d'une nouvelle génération de dirigeants, moins présidents à l'ancienne que gestionnaires, actionnaires ou donateurs. Dans les interviews, leur discours exprime plus ou moins consciemment une vision très particulière du foot et de leur "investissement" dans celui-ci.
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L'excellent documentaire "L'OM, société anonyme", diffusé le 13 janvier dernier sur La Cinquième, a ainsi recueilli quelques perles d'Yves Marchand, prononcées avant l'accentuation des déboires de son club. "L'OM est un symbole important, qui peut créer un lien entre le consommateur et l'équipe". "La première équipe (comprendre "l'équipe première" NDLR) est au service d'une marque qui s'appelle OM". "Un club qui n'a pas les moyens d'être viable, c'est-à-dire de gagner de l'argent et de pouvoir investir, restera un club régional. Il n'y a aucune honte à cela. Ce sont les règles." Admirons au passage le vocabulaire très marketing et cette assurance inébranlable (qui doit pourtant être un peu ébranlée à cette heure). Le réalisateur de ce film, José Vieira —qui avait choisi un point de vue très critique sur le foot business et s'attendait au pire— a déclaré à France Football: "Lors des repérages, j'étais quand même atterré".
Dans la même catégorie du "président-délégué", sorte de Directeur Général d'entreprise affecté à ce nouveau genre de "centre de profit" que sont les clubs, on n'a pas entendu Pierre Blayau parler du FC Rennes cette semaine: il a été très pris par l'annonce d'un nouveau plan social chez Moulinex, confirmant placidement les estimations des syndicats (entre 1500 et 2000 suppressions d'emploi). On ne peut pas être à la bourse et sur le terrain.

Des quelques groupes financiers qui ont investi dans un club ces dernières années, on remarque que certains d'entre eux sont incarnés dans une figure de "grand patron" à laquelle on assimile son entreprise : Pinault, Dreyfus, Lescure ou Seydoux en sont des exemples. Jérôme Seydoux, PDG de Pathé et actionnaire de l'Olympique Lyonnais, s'est justement livré à quelques confidences dans le FF du 11 janvier. Le plus étonnant est la terminologie très sexuelle employée et les métaphores assimilant le club à une femme. "On peut parler de prédestination"; "dans la vie, il faut être monogame" (justifiant de n'investir qu'à Lyon); "Pathé n'a pas les moyens d'avoir un harem" (il n'entretiendra qu'une courtisane). Au 19ème siècle, les riches banquiers et industriels s'offraient des danseuses. Au 21ème, ils auront des clubs de foot.
Plus loin, Seydoux tient des propos nettement moins sentimentaux, qui rappellent d'abord ceux de Marchand: "Pour avoir une bonne équipe, il faut des moyens" - "L'important c'est de gagner, et simplement participer ne m'intéresse pas". Il en vient à une position commune à la plupart des dirigeants de l'élite: "Un raisonnement qui viserait à encadrer ou à limiter les investissements privés dans les clubs ne peut pas tenir longtemps". Concrètement, cela signifie (en bonne logique libérale) que les droits télé devraient appartenir aux clubs, et qu'aucune loi sur le sport ne devrait par exemple interdire la cotation des clubs en bourse. Un rappel pour ceux qui croiraient encore au désintéressement de ces riches bienfaiteurs, qui sont avant tout attirés par les perspectives de profits spectaculaires.
Et sans surprise aucune, on retrouve les mêmes ambiguïtés coupables sur le dopage qu'il y a quelques mois chez Robert Louis-Dreyfus (ce dernier proposait d'encadrer médicalement la prise de certains produits interdits). "Quant au dopage, c'est un vaste problème. A quel moment est-on dopé? Personne ne sait vraiment définir ça". Il descend même jusqu'aux arguments de bistro (les hommes politiques eux-mêmes…) pour banaliser et justifier un dopage "raisonnable". Soyons certains que ces financiers ne vont pas trop s'embarrasser de considérations morales pour parvenir à leurs fins. Au-delà du changement de mentalité induit par la disparition progressive des dirigeants "traditionnels" (patrons de PME un peu mégalos et paternalistes, identifiés à leurs clubs), on peut s'interroger sur les illusions que pourraient nourrir les nouveaux actionnaires du foot national quant au rendement effectif de leurs placements financiers. Canal+ à Paris ou aujourd'hui M6/UFA à Bordeaux ont pu découvrir quel étrange milieu est le football professionnel et quels aléas sont liés aux compétitions sportives. Il y a déjà aujourd'hui plus de clubs à grosses ambitions financières que de places en Coupe d'Europe par exemple; on peut craindre la saturation de ce "marché", et quelques déceptions…

On comprend bien pourquoi les "nouveaux patrons" ont alors un double intérêt à libéraliser totalement l'industrie du football: d'abord pour lui assurer une forte rentabilité, d'autre part pour limiter les imprévus sportifs en instaurant une inégalité économique radicale et définitive entre riches et pauvres.

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