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Antoine Zéo et Jérôme Latta

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Zones blanches pour les Bleus

Libres arbitres

Jeu en triangle – On parle constamment d'eux, mais on ne les entend guère. Que vivent-ils sur les terrains et en dehors? Nos trois invités racontent leurs vies d'arbitres en L1, en D1 féminine et en Top 14. 

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"Je suis arbitre", m'avait dit ce visiteur de la fête du livre de Saint-Étienne de 2013, qui connaissait les Cahiers du football et ce que nous avions écrit sur l'arbitrage. "En Ligue 1", avait-il répondu quand je lui avais demandé à quel niveau. Je n'avais pas reconnu Sébastien Desiage, qui exerçait depuis deux saisons dans l'élite.

 

Nous avons eu d'autres occasions d'échanger à distance, avant de nous retrouver à Paris en mars 2018 pour le "Jeu en triangle" du numéro 1 de notre revue. Avec Antoine Zéo, nous avions pu constater la passion qui brillait dans ses yeux – une passion presque surprenante alors que nous évoquions l'ingratitude de ce métier.

 

Nous avions appris, quelque temps après, qu'il avait subi de sérieux ennuis de santé, mais il nous avait donné de meilleures nouvelles en juin 2019 et, un an plus tard, il avait même pu retrouver le sifflet et les terrains en National.

 

La maladie l'a emporté hier jeudi 10 septembre, et nous n'avons pas de meilleur hommage à lui rendre que de mettre en ligne cet entretien croisé, dont nous avions été très fiers. Nous en sommes aujourd'hui très émus. Jérôme Latta.

  

 


photos Célia Pernot

 


Sébastien Desiage était arbitre Fédéral 1 depuis 2011, il a dirigé près de 200 matches professionnels. Il a aussi présidé le Syndicat des arbitres du football d'élite (SAFE).

 

Sabine Bonnin est ancienne arbitre de CFA et de D1 féminine, première femme à arbitrer un match professionnel en France. Membre de la Haute autorité du football (HAF).

 

Laurent Cardona a d'abord été arbitre de Pro D2, puis de Top 14 depuis 2009, arbitre européen de 2010 à 2017, arbitre international de rugby à 7 de 2011 à 2014.

 

* * *

 


Quels sont votre meilleur et votre pire souvenir d'arbitre?

 

Sabine Bonnin. Mon pire souvenir, c'est quand je me suis fait cracher dessus tout un match par une maman et ses enfants, alors que j'étais assistante, à Rouen. Littéralement cracher dessus. Mon meilleur, c'est la finale des Jeux olympiques universitaires 2011 à Shenzhen, Chine-Japon, devant 40.000 spectateurs qui n'étaient pas de grands connaisseurs du football, mais avec une ambiance exceptionnelle.

 

Laurent Cardona. Mon pire souvenir, c'est mon altercation avec Bernard Laporte lors d'un Toulon-Grenoble en 2014 qui bascule en faveur des visiteurs. Pas le match en lui-même, mais la déferlante médiatique qui a suivi, connaissant le pouvoir de Bernard Laporte et de ses amis. Les arbitres de rugby sont peu habitués à une forte exposition médiatique, et cela a été particulier à vivre. Je n'étais même pas semi-pro, j'étais salarié et mon travail m'a permis d'y échapper en me donnant la possibilité de penser à autre chose. Le plus beau souvenir, c'est un Hong Kong-Chine de rugby à sept en World Series, devant 40.000 spectateurs aussi. Ils n'ont pas vu de beau rugby, mais leur ferveur était extraordinaire.

 

Sébastien Desiage. Le moins bon souvenir, c'est un Caen-Lille de Ligue 1. Je n'ai pas donné un seul coup de sifflet depuis la mi-temps, je suis en train de sortir un peu du match – parce qu'il n'y a plus de match. Vers la 70e minute, je commets une grosse erreur en accordant un penalty à Lille assorti d'une expulsion, et le match est plié. La déferlante a été violente, c'était la première de cette ampleur pour moi. Depuis quelques années, elles sont de plus en plus brutales. Plus tard dans la même saison [2014/15 ndlr], je refais Caen à Marseille et dès la 40e seconde… je siffle un penalty contre les Caennais. Marseille le rate, mène 2-0, mais à la fin Caen l'emporte 3-2. C'est un super souvenir! Parce qu'il faut toujours réussir le "match d'après" – même si, en l'occurrence, ils étaient distants de plusieurs mois.

 

Au-delà de celui de faire des voyages, où est le plaisir dans l'arbitrage? Qu'est-ce qui vous fait courir avec un sifflet sur le terrain?

 

Sabine Bonnin. Je suis venue à l'arbitrage en 1988 parce que c'était très compliqué pour une femme, à l'époque, de jouer au football. Mon papa était arbitre, je l'avais déjà vu arbitrer et se faire insulter, mais à dix-sept ans, j'avais un côté rebelle féministe, et je me suis dit que je voulais y aller. "Même pas peur". Ça m'a plu, parce que je restais dans le milieu du football, et puis je voulais montrer ce que c'était vraiment, l'arbitrage. Avant une rencontre, je me pose un millier de questions, mais quand je donne mon premier coup de sifflet… Juste en vous en parlant maintenant, j'en ai la chair de poule. C'est du bonheur. Parce qu'à ce moment, je me libère, en fait. Je ne sais pas si j'ai un côté maso… Il n'y a pas un match sans insultes et parfois, quand la première arrive un peu tard, je me dis "Ah enfin, ils s'y mettent! " (rires) Si je ne fais pas un bon match, j'ai hâte d'y retourner pour faire mieux. Et si je fais un bon match, j'ai aussi envie d'y retourner!

 

Sébastien Desiage. On se fixe un triple objectif: protéger le jeu, en faisant en sorte que le résultat ne soit pas entaché d'une erreur d'arbitrage ; protéger les joueurs, en leur permettant de créer du jeu ; protéger l'image du football. Quand cet objectif est atteint, c'est hyper euphorisant. Dans ma vision de l'arbitrage, il y a aussi un vrai plaisir du management des hommes. Il y a vingt-deux acteurs sur le terrain, quinze sur chaque banc, au moins trente encore derrière. Et quand on sait qu'on ne parlera pas d'arbitrage après le match, c'est une joie énorme…

 

Laurent Cardona. J'ai commencé l'arbitrage par conviction, à dix-neuf ans. J'étais jeune joueur de rugby, j'avais quelques certitudes à cet âge, et l'impression d'être mal arbitré tous les week-ends: je me suis dit que j'allais pouvoir apporter autre chose. Je ne suis pas devenu arbitre par défaut, parce que j'étais blessé ou que je n'étais pas assez bon, mais parce que je l'ai choisi. Quel que soit le sport, un bon arbitrage va permettre aux joueurs de s'éclater. C'est cette satisfaction qui me donne du plaisir à entrer sur un terrain.

 

 

 

 

C'est en favorisant le jeu qu'on prend plaisir à arbitrer?

 

Laurent Cardona. Le plaisir d'arbitrer en rugby tient beaucoup à la règle de l'avantage et à la nécessité de trier les fautes, en choisissant de ne pas siffler celles qui n'influent pas directement sur le jeu. J'ai le sentiment qu'on a encore plus ce bonheur que Sébastien évoquait, dans l'idée de conduire la rencontre, d'être des animateurs de jeu: je préfère ce terme à "directeurs de jeu". Quand on sent que le jeu se passe bien et que l'arbitrage y est pour quelque chose, le plaisir est immense…

 

Sébastien Desiage. Aujourd'hui, on nous demande de fluidifier, de libérer au maximum le jeu en haussant le degré d'acceptabilité des contacts. On est à vingt fautes par match en Ligue 1, alors qu'on devait être à trente il y a sept ou huit ans. Dans ces cas-là, on se sent partenaires du jeu. Je nous vois comme des facilitateurs de spectacle.

 

Laurent Cardona. En Top 14, on a très peu de temps de jeu effectif, entre 34 et 43-44 minutes, à peu près 50% du temps réglementaire. Quand on dépasse la barre des 40 minutes, la mission est accomplie. Attention, on ne peut pas tout laisser faire, et d'ailleurs siffler moins ne garantit pas que le jeu soit agréable. Mais pendant le match, il va y avoir un très beau contre ou une action magnifique de plusieurs minutes; quasiment tous les joueurs touchent le ballon et le mec conclut en bout d'aile en plongeant pour marquer. Tu as laissé un ou deux avantages pour que le jeu vive. Tu siffles pour accorder l'essai. Tu es fier de toi, vraiment.

 

Cette possibilité de laisser l'avantage n'est-elle pas plus grande en rugby qu'en football?

 

Sabine Bonnin. J'ai surtout l'impression que quand un arbitre de football laisse l'avantage, ce n'est pas souligné, contrairement au rugby. Nous, arbitres, nous voyons quand, sur un but, un collègue a laissé un super avantage, mais ce n'est presque jamais relevé par les commentateurs.

 

Sébastien Desiage. Toi, Laurent, on entend ce que tu dis [grâce aux micros posés sur les arbitres de rugby en Top 14, ndlr] et donc on sait que tu accordes un avantage. Demain, si on donnait la possibilité au téléspectateur d'entendre ce que dit l'arbitre en football, d'une part on lui permettrait de vivre encore plus "l'inside", d'autre part on valoriserait la fonction et on montrerait le niveau de relation avec le joueur.

 

Comment qualifiez-vous cette relation?

 

Sébastien Desiage. Ma première interrogation, c'est: "Est-ce que le joueur me considère comme un sportif, comme un passionné, et est-ce qu'il sait que c'est mon métier?" J'en doute. Il y un vrai travail de pédagogie à mener. Un arbitre en Ligue 1, c'est onze kilomètres par match, une vitesse maximale aérobie supérieure à 80% des joueurs, une connaissance technique liée à l'expertise du métier…

 

Et, donc, vous aimez le football?

 

Sébastien Desiage. Je suis passionné, j'adore le jeu, j'aime arbitrer les joueurs et les entraîneurs. 90% des matches se passent très bien, parce qu'on crée une relation de confiance avec les acteurs. Quand on voit que le joueur adhère à notre manière d'arbitrer et à la philosophie qu'on a voulu mettre en place, c'est extrêmement stimulant. C'est plus compliqué avec les acteurs en dehors du rectangle vert. L'entraîneur a par exemple une stratégie de communication qui va consister, à un moment, à faire monter la pression.

 

Comment préparez-vous les matches, quelles émotions ressentez-vous?

 

Laurent Cardona. Tout commence avec les désignations, une dizaine de jours à l'avance, qui créent forcément une attente, une excitation. Nous aussi, nous sommes des compétiteurs, il y a une concurrence entre nous, on ne s'en cache pas. On s'entraîne, on travaille sur les vidéos, avec nos coaches, et on a envie d'avoir de belles affiches, d'arbitrer les phases finales du Top 14… La semaine de préparation est classique, sans émotion particulière, même si l'organisation du déplacement est une étape. La veille, quand on se réunit avec les collègues pour préparer le match, on passe à l'étape supérieure. L'arrivée au stade, c'est le moment où l'on sait que l'on va retrouver des gens qu'on apprécie: on a quand même un relationnel sympathique avec les joueurs, et je ne pense pas que, de leur part, ce soit intéressé. L'émotion monte à 100% au coup d'envoi… mais elle ne peut pas déborder, prendre le dessus sur le job à faire. On ne peut la retrouver qu'après.

 

Sébastien Desiage. Je tourne toujours avec les mêmes assistants, et l'un d'eux a pour mission de préparer le support du match. On fait un briefing à 11 heures le matin du match, et il aura collecté un certain nombre de données sportives et non sportives qui vont alimenter ma "caisse à outils", qui vont me donner le "menu" du soir, à partir duquel je mets en place une stratégie de gestion de la rencontre. Le match commence vraiment quand je descends de ma voiture, une heure quarante-cinq avant coup d'envoi. Là, c'est parti, on commence à rencontrer les gens et on distribue des éléments de communication, on envoie des messages. Il y a le job du terrain, et tout ce qui construit la performance, avant.

 

Laurent Cardona. La préparation des matches, avec des stats, des analyses, j'avoue que ça me ferait un peu peur. On ne fait pas ça dans le Top 14. J'aurais la crainte de rentrer sur un match avec trop d'a priori. L'approche va être plus globale, on va considérer les positions au classement, évidemment, et d'autres éléments de ce genre, sans aller plus loin.

 

Sébastien Desiage. Je ne pense pas que j'analyse trop, il s'agit plutôt de se préparer aux situations. Un joueur qu'on connaît comme un "rentre-dedans", il faut qu'il sache que je sais, dans le but de faire baisser son niveau d'agressivité.

 

Laurent Cardona. Ton expérience ne suffirait pas à gérer ça, sans analyser des données?

 

Sébastien Desiage. Mon expérience m'a appris que quelques joueurs sont maîtres dans l'art de passer à travers les gouttes, savent parler à l'oreille de l'arbitre. Ils ont cette mission de déstabiliser l'équipe adverse et l'arbitre, et ils savent le faire de manière assez subtile. Mais le travail de préparation est plus large. Je me demande par exemple quel tempo je vais donner à mon match. Entre deux équipes en fin de classement, si je vois que c'est chaud dès les échanges de regards dans le tunnel, je vais peut-être serrer un peu plus au départ, quitte à libérer ensuite si je vois qu'ils veulent jouer. Autre choix stratégique: libérer tout de suite et ne pas siffler les microcontacts…

 

Comment vivez-vous un match raté, dans un contexte où les erreurs sont constamment mises en avant?

 

Sabine Bonnin. Je ne le vis pas bien du tout. C'est très difficile à évacuer parce que, comme c'est une passion, on ne peut pas accepter de se tromper, d'influencer le résultat. On se sent d'autant plus coupable qu'on sait que les équipes vont taper sur l'arbitre, mais aussi sur l'arbitrage en général: si je me plante, on va dire que les arbitres féminines ne sont pas bonnes. Il faut d'abord rentrer dans le vestiaire, avec tous les gens qui gravitent autour du club qui vont s'en donner à cœur joie. Et puis il y a le voyage de retour: on n'a pas du tout la même organisation que les arbitres fédéraux 1, je dois donc remonter dans la voiture et je vais cogiter durant tout le trajet. Il faut un ou deux jours pour évacuer. Et le jour où on doit de nouveau arbitrer la même équipe, il y a un énorme travail à faire parce que ça recommence à tourner dans la tête. La délivrance arrive quand on réussit ce match d'après, c'est le seul moyen d'évacuer complètement. Je crois que l'arbitre culpabilise plus qu'un joueur qui va rater un penalty, par exemple. Avoir de l'aide dans ces moments-là, ça peut être bien…

 

 

 

 

D'où vient l'aide, dans de tels moments?

 

Sabine Bonnin. Chez les féminines, on a peu de coaching, peu de retours… Mon mari est arbitre lui aussi, et quand je rentre à la maison, il me critique encore plus fort, alors au bout d'un moment, je dis: "C'est bon! " Comme c'est mon mari, je peux me fâcher et j'arrive à passer à autre chose (rires). Il faut de toute façon avancer.

 

On l'a évoqué tout à l'heure: ne faut-il pas être un peu masochiste pour arbitrer?

 

Laurent Cardona. C'est sûr! Dans le meilleur des cas, on aura 50% de mécontents, dans le pire 100% (rires). Quand tu as compris ça, ça se passe mieux. On a parlé de souffrance, une souffrance mentale: il est important que le monde extérieur à l'arbitrage en soit conscient, sans croire qu'on rentre chez nous en toute impunité, qu'on passe au barbecue-merguez du dimanche en se foutant complètement de ce qui s'est passé la veille. On va mal le vivre pendant plusieurs jours, mais on ne peut pas traîner ce boulet toute la semaine et entrer avec sur le terrain, le samedi suivant. On avance beaucoup plus vite dans l'échec que dans la facilité.

 

Sébastien Desiage. On ne se construit que par les erreurs. Elles enrichissent notre expérience, parce qu'on va les analyser, chercher à les corriger dans les déplacements, l'approche du jeu. Quand un jeune arbitre arrive en Ligue 1 à vingt-six ans, vous imaginez à quel point il doit être costaud pour résister aux tornades. Ces jeunes n'ont pas connu nos dix ans passés à bosser en CFA ou CFA2, où on a commis de telles erreurs. Eux ont eu ce qu'on appelle un parcours d'étoile, et ils ont accompli en trois ou quatre ans ce qui nous a pris dix ans.

 

Ce caractère ingrat est-il aggravé par la méconnaissance de la nature du rôle de l'arbitre?

 

Sébastien Desiage. C'est un sujet qui me tient à cœur. Est-ce qu'on est un acteur, sportif et passionné, ou simplement un prestataire de services? On constate une très grande méconnaissance des règles chez ceux qui analysent le football à la télévision. C'est effarant d'entendre les informations erronées qu'ils diffusent à une population qui, elle non plus, ne connaît pas bien les règles. C'est peut-être utopique, mais il faudrait envisager chaque semaine, sur un des médias qui diffusent du football, dix ou quinze minutes de pédagogie pour expliquer la règle et la manière dont on prend une décision. Ce devrait même être imposé dans le cahier des charges de l'appel d'offres pour les droits de télévision.

 

Laurent Cardona. En rugby aussi, il est très rare qu'un commentateur corrige une erreur dite à l'antenne quelques minutes plus tôt, même s'il en est informé – parce qu'ils ont souvent le nez sur les réseaux sociaux quand ils commentent.

 

Sabine Bonnin. Les arbitres devraient pouvoir expliquer telle ou telle décision arbitrale importante qui a pu mettre à mal l'arbitre. Pas à chaud, mais trois jours après, en commentant les images. Quand j'entends les inepties qui sont dites, notamment au Canal Football Club – parce que j'ai le sentiment que tout part de cette émission – sans aucune considération pour l'être humain qui a un travail, une famille… Tout ce qui les intéresse, c'est de casser de l'arbitre. S'il n'y a rien de spécial à commenter, si Neymar ne se fracture pas la cheville, ils vont aller chercher une erreur de l'arbitre pour en faire des tonnes.

 

Sébastien Desiage. Ce que montrent les émissions de football dans leurs résumés, c'est un récit particulier d'un match, c'est ce qu'on a voulu en dire selon l'angle choisi. Trois autres résumés pourraient raconter des histoires différentes. On me dit parfois: "Tu as eu un match super dur à gérer…", alors que ça s'est très bien passé. La plupart du temps, la relation avec les joueurs se passe bien, mais dans le show du soir, ce n'est pas ce qu'on voit. Après, je comprends qu'un bon arbitrage, ce n'est pas forcément intéressant…

 

Comment changer le regard sur l'arbitrage?

 

Sébastien Desiage. Il faut pouvoir libérer la parole des arbitres en ouvrant leur micro. Cela changerait tout: on comprendrait que ces hommes et ces femmes sont pédagogues, expliquent, vivent une expérience avec les acteurs. Ils ne doivent en revanche pas s'exprimer à l'issue du match, quand ils sont épuisés et sous tension. Il faut quarante-huit heures pour évacuer la charge mentale et physique d'un match de L1, c'est un rouleau compresseur.

 

Laurent Cardona. L'ouverture du micro favorise la pédagogie, parce qu'on est tout le temps en train d'expliquer. On ne s'adresse pas seulement au joueur en face de nous, mais aussi à l'environnement. Cela contribue à éteindre les polémiques dans l'œuf.

 

Ce dialogue n'est-il pas favorisé en rugby par le fait que le respect de l'arbitre y est sans commune mesure avec le football?

 

Laurent Cardona. Les genèses de ces deux sports sont différentes. Le rugby est un sport de combat collectif, et le mot "combat", dans tous les sports de combat, impose la notion de respect, envers l'adversaire comme envers l'arbitre.

 

Sébastien Desiage. Aujourd'hui dans le football, on a banalisé le principe de contestation. Venir contester une décision, cela fait partie de la mission des joueurs, d'un jeu de déstabilisation permanente qui est devenu la normalité. Mais on peut inverser la tendance. Je regrette qu'on n'adopte pas la règle des dix mètres du rugby: en cas de contestation, on avance le coup franc de cette distance. Cela changerait la donne. Il faut équilibrer la prévention et la sanction.

 

Laurent Cardona. Le carton jaune, avec l'exclusion temporaire, c'est aussi une méthode de dissuasion efficace. Au plus haut niveau, réduit à quatorze, il y a peu de chances que tu n'encaisses pas un essai durant ces dix minutes.

 

Sébastien Desiage. En handball, c'est deux minutes, en hockey deux, cinq ou dix minutes. On pourrait très bien aménager un "sin bin" [le banc où doivent attendre les joueurs exclus temporairement, ndlr] dans les stades de football. Ce serait une solution pour gérer un joueur qu'on sent à bout, mais qui n'a pas commis de faute justifiant une exclusion.

 

 

 

 

Les mentalités sont différentes dans le football féminin?

 

Sabine Bonnin. C'était encore le cas il y a deux ou trois ans, mais elles changent, notamment parce qu'avec l'attrait grandissant du football féminin, les nouveaux coaches sont souvent des hommes qui importent leur vision footballistique masculine. Je crains qu'on soit en train de tuer toutes les particularités du foot féminin. Quand je regarde un PSG-Lyon, on voit que tout est verrouillé au départ, à l'image de la finale de dernière Ligue des champions qui a été très ennuyeuse. Sur le terrain, on retrouve le même genre de fautes, les mêmes comportements que chez les garçons. On commence à voir des filles s'attrouper autour de l'arbitre, des entraîneurs hurler et se faire exclure.

 

Vous avez arbitré des hommes en CFA2, et même un match de Ligue 2 Angers-Tours en 2008, après la blessure de l'arbitre central… Comment se comportent les joueurs envers une arbitre?

 

Sabine Bonnin. On parlait de bons souvenirs tout à l'heure, celui-ci est un summum. Je ne m'y attendais tellement pas… Les deux équipes avaient joué le jeu et j'aurais pu courir six heures tellement j'étais sur un nuage. En dehors de ce match, de la part des joueurs, c'était tout l'un ou tout l'autre. Si le match se déroulait sans incident, tout se passait bien. Mais s'il y avait des décisions contestées, rapidement, je n'étais plus qu'une femme. "Qu'est-ce qu'une bonne femme vient foutre dans l'arbitrage des hommes?" J'ai entendu ce genre de propos de la part d'un président de club, devant la commission de discipline… Je suis ressortie de la Fédération en larmes, avec l'envie de tout arrêter.

 

Au-delà du reproche sempiternel sur le "manque de psychologie" des arbitres français, vous estimez-vous suffisamment formés à la gestion mentale, psychologique des matches?

 

Sabine Bonnin. Mes formateurs me disaient: "Mais arrête de sourire quand tu arbitres!" Je ne vois pourtant pas l'intérêt de faire la tête. L'idée que les arbitres sont trop rigides, encore une fois, c'est la plupart du temps une interprétation des journalistes. Quand un joueur se précipite sur un arbitre, il ne va pas lui dire: "Allez viens copain, on s'embrasse". On inverse les responsabilités, on ne se demande pas pourquoi les joueurs sont aussi énervés.

 

Sébastien Desiage. Je pense quand même que dans notre cursus de formation, il manque un socle spécifique. Nous sommes très bien formés sur le plan physique – je peux vous dire qu'on court beaucoup! – et sur le plan technique avec l'analyse des matches, le travail sur la cohérence des décisions. Mais on ne réussit pas un match seulement sur le "technico-physique ". Il y a toute la dimension de management des hommes et la capacité à emmener tout le monde dans la bonne direction, y compris sa propre équipe arbitrale. Il y a aussi la communication de crise sur le terrain, dans des moments de forte émotion… Et ça, ça s'apprend. Passer un examen et se faire coller un écusson sur le maillot ne t'apprend pas à manager. Par exemple, il y a deux manières d'aller voir un entraîneur nerveux. En lui disant: "C'est terminé, je ne veux plus vous entendre" ou en lui demandant "Qu'est-ce qui se passe? Je vous écoute". Dans le second cas, en général, il va se calmer. Ce sont des techniques qui se travaillent.

 

La communication, c'est aussi celle qui passe par les médias et les réseaux sociaux: qu'est-ce que ce contexte change, pour vous?

 

Sébastien Desiage. Aujourd'hui, on doit accepter d'être rentré dans une sorte de football 2.0 avec les réseaux sociaux et les technologies, et comprendre qu'il n'y aura pas de retour en arrière. Bientôt, on pourra noter l'arbitre en direct sur une application… L'information circule en permanence, et si on n'accepte pas de vivre avec ce temps-là, on va souffrir.

 

Vous n'allez pas tweeter pendant le match?

 

Sabine Bonnin. Certains présidents le font (rires).

 

Sébastien Desiage. Et au cours de la semaine, ils s'interpellent entre eux, à propos de l'arbitre de leur prochain match…

 

Justement, mettre la pression sur l'arbitre entre les matches est devenu systématique de la part des dirigeants et des entraîneurs de football. On voit ça en rugby?

 

Laurent Cardona. Dans le football, c'est un vrai jeu d'acteurs: dans tout ce que les dirigeants et les entraîneurs vont dire, il va y avoir quelque chose pour l'arbitre. En rugby, les présidents de club sont beaucoup plus discrets. Ça commence, avec un Mourad Boudjellal [président du RC Toulon, ndlr] qui est très présent médiatiquement, mais la pression est cent fois moindre.

 

Sébastien Desiage. On ne reviendra pas en arrière. Il faut, peut-être pas qu'on s'arme, mais qu'on comprenne les codes et qu'on évolue – sans non plus "surcommuniquer" parce qu'à un moment, on se mettrait en danger. L'arbitre n'est pas là pour se mettre en avant: moins on parle de nous, mieux on se porte. Mais il fait partie du show, il en est une composante. De leur côté, les arbitres doivent s'ouvrir plus. Il faut également mieux les intégrer en tant qu'acteurs dans les clubs. Si nous allons y faire de la pédagogie, et même nous y entraîner trois ou quatre fois par an, notre image va vite changer auprès des acteurs. L'approche consistant à cadenasser l'expression des hommes ne leur permet pas de se libérer.

 

 

 

 

Quel type de relations avez-vous avec les joueurs?

 

Sabine Bonnin. Il y a beaucoup de contacts humains. Contrairement à ce que vit Sébastien, le football féminin reste encore une famille, on se connaît. Je sais que je vais retrouver des gens que j'apprécie, y compris des joueuses.

 

Sébastien Desiage. Il y a des joueurs que je connais depuis quinze ans, on se tutoie en se voyant, on se demande comment se passe la saison. Toute la question, ensuite, est de savoir si tu dois repasser au vouvoiement pendant le match. Parfois, le joueur ne comprend pas qu'on remette de la distance dans la relation. Moi, c'est vouvoiement, mais souvent avec le prénom si c'est un joueur sur lequel je sais que je peux m'appuyer pour gérer le match. "Pierre, je vais vous demander de reculer ". En présence d'un joueur de chaque équipe, ce sera toujours "monsieur". Après, on peut passer à côté d'un joueur en lui disant: "Attention, tu es allé un peu loin, là".

 

Laurent Cardona. Le vouvoiement est systématique en rugby, alors que les joueurs que j'arbitre, ce sont souvent des potes… Mais en entrant sur le terrain, on se vouvoie automatiquement. Et après le match, on peut partir en bringue, il n'y a aucun problème (rires).

 

Sébastien Desiage. Chez nous c'est différent, parce qu'on n'a aucune relation avec les joueurs en dehors du match. Au coup de sifflet final, chaque équipe rentre dans son vestiaire et c'est fini. Bon, il m'arrive de croiser des joueurs de Saint-Étienne, parce qu'y habite, mais je ne les arbitrerai pas – ni les Lyonnais d'ailleurs! Une heure et demie avant le match, les joueurs vont sur la pelouse et pour moi, c'est un moment très privilégié, parce que c'est le seul où l'on peut échanger un peu, parler de la pluie et du beau temps, éventuellement faire passer des messages auprès de joueurs-clés.

 

Laurent Cardona. Vous ne rentrez pas dans les vestiaires avant le match?

 

Sébastien Desiage. Non… Enfin, ça peut nous arriver de temps en temps. Il y a trop de barrières.

 

Sabine Bonnin. Pour moi, c'est une aberration. Quand on débute dans l'arbitrage, on rencontre les capitaines, on peut expliquer des choses. Aujourd'hui, il n'y a presque aucun dialogue avant un match. Si on veut faire passer un message, c'est auprès des deux capitaines en même temps. Vous avez les deux capitaines ensemble, en Ligue 1?

 

Sébastien Desiage. Pas forcément. La feuille de match que l'on fait signer, c'est le procès-verbal du match pour valider les compositions d'équipe. Déjà, la plupart du temps, ils viennent avec…

 

Laurent Cardona. Un avocat?

 

Sébastien Desiage. Non, pas encore! Mais le capitaine est systématiquement accompagné par un représentant du club. À Paris, ils sont même trois, avec chacun une mission. C'est pourtant à ce moment-là qu'on devrait être capables de parler un peu plus.

 

Cette distance n'existe pas en rugby?

 

Laurent Cardona. Non, pas du tout. Déjà, on va dans les vestiaires, en principe pour vérifier les équipements – mais il n'y a plus rien à vérifier, plus aucun joueur ne vient avec des crampons abimés ou autre. On profite de ce moment pour parler aux premières lignes, aux piliers, et leur donner quelques consignes. Il m'arrive d'aller saluer un joueur que je connais plus ou moins. Je m'assois à côté de lui et on discute, pas forcément du match, en sachant que j'aurai besoin de lui pendant la rencontre.

 

Sébastien Desiage. Si on fait ça, les joueurs vont dire: "Qu'est-ce qu'il nous veut, lui? Le match n'a même pas commencé et il est déjà dans notre vestiaire!" C'est là où il y a un travail colossal à effectuer. Retrouver les joueurs après le match, ça peut arriver. Un soir, on est sorti avec des arbitres locaux et on est tombé par hasard sur les joueurs du club que je venais d'arbitrer. C'était un moment de proximité très sympa, et je crois même que ça prépare le match d'après.

 

Laurent Cardona. Sans critiquer le football, quand je vois que vous êtes obligés de serrer la main des mecs, je trouve ça tellement faux… Ça a été mis en place pour faire croire que tout le monde s'aimait et que tout le monde aimait les arbitres. La convivialité, ça ne s'obtient pas avec un protocole de plus!

 

Sébastien Desiage. Le gars va me serrer la main, et au bout d'une minute, à ma première décision, il va dire: "Oh t'es à la rue ce soir ou quoi?" (rires). Ce protocole est gentil, mais il est assez artificiel. En rugby, un joueur qui se permettrait les comportements déplacés que se permettent les footballeurs serait très lourdement sanctionné. Je le dis en tant que président du SAFE, je suis effaré de ces comportements.

 

Sabine Bonnin. Il y a un vrai fossé entre les joueurs et les arbitres. À la Haute autorité du football, où toutes les familles du football peuvent se parler, il y a des échanges très intéressants avec des joueurs, des entraîneurs, des dirigeants. On fait plein de propositions qui enthousiasment tout le monde, mais arrive toujours le moment où on va dire: "Ah oui, mais c'est pas possible". Et on passe à autre chose en oubliant les idées qui ont été émises – alors que tout le monde avait l'air de penser que l'arbitrage était un sujet très important…

 

 


 

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[rétro Euro 2000 • 5/5] Il y a vingt ans, le championnat d’Europe 2000, comme celui de 1996, a désigné son vainqueur par un but en or. Une formule alors récente qui entamait déjà son déclin. 


Jérôme Latta
2020-05-15

Cinquième remplacement : le big bang des grands bancs ?

Une Balle dans le pied – En autorisant cinq remplacements pour compenser la surcharge physique des reprises de championnat, la FIFA bricole une nouvelle fois sans réflexion ni débat. 


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