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Frédéric Scarbonchi et Christophe-Cécil Garnier

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La Gazette de la L1 : 24e journée

Louis-II, clichés 0

Supps Par Terre – Les supporters monégasques en ont marre de l'image que renvoie d'eux un stade célèbre pour ses sièges jaunes. À Monaco, si le public est absent, les ultras sont bien présents, eux. Rencontre avec le CSM.

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Au fil de cette saison, ils publient une partie de leurs reportages les Cahiers du football. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, Lyon et Troyes, les voici à Monaco.

 

* * *

 

"Il y a 2-0 donc ça y est, plus personne ne chante? Ceux qui ne sont pas motivés vont s’asseoir! Et si vous restez là, vous chantez!" Certes, Mariano Diaz et Bertrand Traoré ont refroidi l’ambiance. Mais l’un des deux capos des supporters monégasques s’en cogne et engueule ses troupes. Tout avait pourtant bien commencé: le kop avait pris la mesure de l’événement et faisait du bruit. Heureusement, ce deuxième but a vite été suivie d'une réduction du score puis une égalisation monégasque, qui réveille les plus fatalistes.

 

Ce capo est un Ultra monégasque 1994 (UM94), un groupe qui a refusé de nous parler. "Les supporters monégasques ont été tellement caricaturés dans les médias qu’ils ne veulent plus s'exprimer", nous informe une personne à l’intérieur du club.

 

Le Club des supporters de Monaco (CSM), qui compte 1.800 membres et est le seul groupe reconnu par la Principauté – puisque les UM sont régis par une loi française –, nous accueille quant à lui dans son local, avant le match. La méfiance reste cependant de mise. "Des journalistes nous chient dessus constamment, et après c’est difficile de faire la part des choses entre les uns et les autres", souffle Jean-Paul Chaude, le président de cinquante-huit ans.

 

 

 

 

« Je m’en fous, de l’image "Monaco = pas de supporters" »

Le personnage est une figure historique de l’ASM. Dans le local, un article sur sa personne est affiché. Le titre? "J’étais déjà supporter dans le ventre de ma maman". Il est également présenté comme le fondateur du premier mouvement ultra dans la Principauté. "Cofondateur, rectifie-t-il. On l’a créé parce qu’il se ne passait rien à l’époque." Le groupe Sconvolts est apparu en 1989 avant de disparaître quelques années plus tard.

 

Il faut dire que les supporters monégasques souffrent d’une réputation peu flatteuse: les passionnés de l'ASM pâtissent de l'image d'un stade qui sonne souvent creux (9.000 spectateurs de moyenne la saison dernière dans un stade de 18.500 places) au fil des saisons, malgré les performances européennes et les quelques stars recrutées à prix d’or.

 

"Mais moi, je m’en fous hein, de cette image de marque 'Monaco = pas de supporters'", assure un membre influent du kop monégasque, présent lors de nos échanges. De toute façon, plus que le nom d’un groupe, la valeur d’un chant ou la réputation d’un capo, ce qui compte vraiment aux yeux des CSM, c’est leur club. Pour toujours et avant tout. "Notre objectif c'est Monaco, supporter nos couleurs, le blason. Y a pas de 'Moi je suis ultra, moi ceci, cela'" imite notre interlocuteur. Jean-Paul Chaude confirme: "On s’en fout de nous. Ce qui compte, c’est le club".

 

À plusieurs reprises, ils comparent leur mentalité à celle des Corses, auxquels ils vouent un profond respect, notamment les Bastiais. Dans le local, une photo avec la banderole du CSM et une carte de France avec leurs différentes antennes, mais surtout une écharpe rouge et blanche, avec l’inscription "Muneghu 1924".

 

 

 

 

« Je préfère être 9.000 vrais que 20.000 spectateurs »

Depuis 2004 et l'épopée européenne, Monaco est devenu un club hype qu’il est bon de supporter. Et à chaque passage par la C1, le public se fait toujours plus nombreux, à domicile comme à l’extérieur, où ce club pas comme les autres compte réunit les plus gros parcages de France en moyenne.

 

"Par exemple, on était 3.000 à Arsenal, ensuite 14 à Ajaccio. J'ai cent fois préféré les 14 à Ajaccio. Parce que les mecs à Londres, la moitié n'avaient jamais mis les pieds au Louis-II. Le truc, c'est d'être entre nous", lance Jean-Paul Chaude. "Je préfère être 9.000 vrais que 20.000 spectateurs. Et, comme Monaco est un village, il n’y aura jamais personne au stade."

 

Cette affirmation se heurte à un paradoxe, cependant: quand on demande aux supporters croisés leur meilleur souvenir au stade, ils évoquent souvent le match de l’année dernière contre Manchester City. Même Benjamin Mendy, alors arrière gauche de l’équipe, évoquait une ambiance "bouillante". Et ce souvenir est d’autant plus fort que le stade "était plein", concède Jean-Paul.

 

Ce n’est pas pour autant des spectateurs neutres qui garnissent les tribunes. Mais le public monégasque a besoin, un peu à l’image de celui de Troyes, de se sentir concerné. "L’année de la descente en L2, il y a eu de moins en moins de monde au stade. Puis, lors du dernier match, contre Lyon, on fait guichets fermés. Monaco, c’est notre pays. Je ne vais pas dire: 'Plus qu’un club', comme les Barcelonais, mais…" Mais l’idée est là. 

 

 

 

 

« Le problème, c’est que Monaco c’est vraiment à part »

Le "pays" monégasque subit pourtant la passion niçoise, voisine de quelques kilomètres. Même si c’est Lyon l’adversaire du soir, le rival revient à chaque fois dans nos conversations. "La moitié des Monégasques sont supporters de Nice, détaille le supporter présent. Vous n’êtes jamais tombé sur cette photo d’un flic monégasque? Lors de Monaco-Nice, il y avait le cliché de ce mec, la salopette de CRS ouverte avec le maillot du Gym dessous. Ça avait fait le tour du mouvement ultra. Et puis, si vous allez au commissariat de police de Monaco, à tous les étages il y a un bureau avec un maillot de Nice. C’est magnifique…", ironise-t-il.

 

Dans le local où finit par se dégager une forte odeur d’anis, Jean-Paul Chaude écoute son interlocuteur et picore un buffet improvisé posé sur un tonneau aux couleurs rouges et blanches. La conversation s’emballe. "Le fait de supporter d’autres clubs, tu as ça partout. En France, il n’y a pas cette appartenance à un club de père en fils, estime-t-il. Quand tu vas à Caen et qu’au premier but monégasque, la moitié du stade se lève, c’est pareil".

 

L’ultra lui répond: "En 2004, j’ai rêvé avec la finale de Ligue des champions. Je me suis dit que ça allait amener du monde au stade. Eh bien non. Tu peux ramener tout ce que tu veux, même Cristiano Ronaldo, les gens ne viendront pas. Le problème, c’est que Monaco c’est vraiment à part. À Nice, ils ont vraiment créé cette identité. Alors que nous on est Monaco, on est un pays, on devrait pouvoir faire de même".

 

 

 

 

« Une meilleure compréhension du mouvement »

Ce dernier raconte qu’il a intégré le CSM "à l’époque où c’était encore un club de bridge". "On s’est dit qu’on allait dépoussiérer ça, créer un nouvel engouement et une identité. Un truc où les Monégasques se reconnaissent dedans. Et je pensais que ça allait suivre", explique-t-il. Sans succès pour l’instant.

 

Du coup, il continue à regarder de l’autre côté de la frontière. "Ça me fait vibrer de voir qu’en Italie, tu as une tribune avec le gamin de cinq ans jusqu’au grand-père de quatre-vingt-cinq. Et ils sont tous à fond." Lui aimerait voir à Monaco un groupe qui aurait "plus la gnaque", pour "faire ce que l’on faisait à l’époque avec les Sconvolts, parce que maintenant il y a une meilleure compréhension du mouvement ultra. À l’époque, nous étions complètement marginalisés".

 

Une compréhension qui n’empêche pas la répression. Si les Sconvolts ont disparu, c’est parce qu’on a "tout fait pour nous faire disparaître". Évasifs sur ce sujet, ils expliquent que les autorités monégasques et les autres supporters de l'époque n'étaient pas pour une "bande de jeunes qui, à leurs yeux, foutaient le bordel". Et aujourd’hui, des mesures de restrictions – "françaises", prend-il le soin de préciser pour rappeler son appartenance à la Principauté – empêchent parfois de mettre l’ambiance comme il le voudrait.

 

Les supporters monégasques ont ainsi connu des restrictions de déplacement. "Alors qu’on est vraiment cool, comparés à certains", assure Sandra, bras droit de Jean-Paul, qui lève de temps en temps le nez de son ordinateur pour participer à la conversation. Et qui s’avère être la fille de Jean Petit, joueur mythique de l’ASM.

 

 

 

 

« C’est pas mieux d’aller prendre l’apéro ? »

Jean-Paul veut étayer cette image: "Je vous défie de trouver un parcage où les mecs aux mégas lancent des insultes envers l'équipe adverse. Jamais, on s’interdit de le faire". Des propos déjà entendus à Caen et qui s’étaient vérifiés au Stade Michel-d’Ornano. Moins à Louis-II, même s’il est vrai que Jean-Paul Chaude faisait référence aux parcages extérieurs, dirigés par le CSM, et non aux chants lancés dans l’enceinte par l’UM94. Lyonnais et arbitres en ont en effet pris pour leur grade tout au long de la rencontre. 

 

Cette tension a même provoqué un mouvement de foule quand un supporter lyonnais, installé sur la gauche de la tribune pesage, a célébré de façon trop véhémente l’avance au score de son équipe. "Mais vas-y, fais le malin à insulter l’adversaire ou l’arbitre. Mais si tu veux vraiment faire le fou, va à Bastia et fais la même chose", dit en riant un supporter présent.

 

Une violence dans laquelle ils ne se reconnaissent pas tous. Même s’ils admettent qu’il faut se défendre et représenter "son clocher", ils aimeraient voir plus de solidarité entre ultras. "Moi, je suis non-violent. Après, je viens peut-être de l'Île aux enfants, mais putain, on vit tous la même passion, on est tous dans le même délire et on se tape sur la gueule. C'est pas mieux d'aller prendre l'apéro, de rigoler, se raconter des anecdotes? Chacun va dans sa tribune et point. À Monaco, on a adhéré à plusieurs mouvements nationaux, mais on ne se reconnaît pas dans d'autres", nous expose celui qui veut rester anonyme.

 

 

 

 

« Peu importe le nombre qu’on est »

Le CSM vient d’ailleurs de recevoir des documents d’une association, sans pouvoir nous dire s’il s’agissait de l’ANS ou du CNSF. Selon nos informations, les UM94 ont quant à eux refusé de faire partie de l’ANS, mouvement "national" dans lequel ils ne se reconnaîtraient pas, puisqu’ils sont une principauté. Dans l’assemblée, une personne ira jusqu’à parler de "mascarade" au sujet de l’Association nationale des supporters, qui ne réunirait que le Collectif ultras Paris [1].

 

Jean-Paul Chaude, de son côté, pense que le Club des supporters monégasques devrait adhérer, mais il craint des répercussions: "Je me trompe peut-être, mais j’ai peur qu’en faisant partie d’une telle entité, on soit d’autant plus fliqués derrière".

 

Au propre, comme au figuré, la tension policière existe: pendant l’intégralité de la rencontre, des représentants de l’État assistent au match juste derrière le kop. Ne prenant qu’une maigre pause quand des pom-pom girls font irruption et dansent, exclusivement, devant la tribune Pesage.

 

Cette animation s'ajoute à celle de l'avant-match, durant laquelle des mecs avouant "ne pas savoir qui est Falcao" se baladent en hoverboard devant l’enceinte pour proposer aux supporters des photos-souvenirs. Deux salles, deux ambiances: d'un côté, le caractère bling-bling de "spectateurs" qui ternit, à tort, la ferveur ressentie, de l'autre côté, dans le kop. Oubliez les procès d’intention: les Monégasques font du bruit. "Peu importe le nombre qu’on est, Monaco, nous, on va supporter", dit la chanson. En Pesage et même ailleurs, quand le scénario s’y prête, un stade peut s’enflammer.

 


[1] Si des supporters parisiens sont fortement représentés aux postes à responsabilité de l'ANS, les associations adhérentes, et donc défendues, viennent de toute la France.

 


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