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Matthieu Richard

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Double jeu à la française

Une semaine de foot en Israël et Palestine

Trois stades, deux villes, plusieurs atmosphères. De Tel-Aviv à Jérusalem-Est, récit d'un visiteur en tribune. 

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En ce début décembre, derrière les étals de fruits du marché Hatikva, l’écusson de Bnei Yehoudah s’affiche sur les drapeaux orange et noir, des photos rappellent les victoires récentes en Coupe d’Israël.

 

Fait unique dans le pays à ce niveau, le club fondé par des Juifs yéménites en 1936 ne représente ni une ville ni une association sportive politisée, mais un quartier ouvrier du sud de Tel-Aviv où cohabitent les Mizrahim ("Orientaux") et les immigrés d’Afrique de l’Est.

 

 

 


"Ni Hapoël, ni Maccabi"

Le quartier a donné son nom au marché, ainsi qu’à un petit stade vétuste en bordure d’autoroute. En hébreu, hatikva signifie espoir. Celui des supporters de Bnei Yehoudah est simple: rejouer un jour dans leur enceinte de cœur.

 

En attendant, ils reçoivent au Bloomfield Stadium rénové de Jaffa, où il a été décidé au début des années 2000 de regrouper les trois équipes majeures de Tel-Aviv.

 

 

 

 

Ce soir-là contre Ra’anana, tribune et tarif uniques. Un défilé permanent pendant les vingt premières minutes, c’est à qui arrivera le dernier pour saluer ostensiblement le plus de personnes de la communauté. La domination stérile est punie par un but de l’adversaire.

 

Au-dessus du gros millier de fidèles, une banderole a été déployée: "Bnei Yehoudah exige une maison". Les supporters n’ont toujours pas pardonné à Ron Huldai, l’actuel maire de Tel-Aviv, d’avoir renié son ancienne promesse électorale de maintenir le club au stade Hatikva.

 

Le penalty de l’égalisation en fin de match ravive les chants, qui disent quelque chose comme "Ni Hapoël, ni Maccabi", manière d’affirmer sa singularité et de moquer le derby du lendemain.

 

 

 

 


Feux de joie pour le derby

Un stade, deux ambiances. Une heure avant le coup d’envoi, les clameurs de Bloomfield parviennent jusqu’aux rues de Jaffa. L’Hapoël reçoit, mais le camp Maccabi occupe un virage et une partie des latérales.

 

Les tribunes dessinent un autre Israël, plus "blanc" et sans kippa à l’horizon – peut-être ce qu’il reste de l’électorat travailliste auquel l’Hapoël est historiquement lié. Pour leur tifo, les ultras souhaitent la bienvenue en enfer ("Hapo-Hell"), ce qui paraît presque gentillet – il faut dire qu’ils avaient placé la barre assez haut, la saison dernière, en scandant "La Shoah pour le Maccabi".

 

À peine le coup d’envoi sifflé, le match doit être arrêté pour cause de jets de fumigènes sur la pelouse et de grandes flammes consumant les sièges au milieu des deux virages. Un feu de joie autour duquel les ultras sautent et dansent, arrosés par la lance à incendie qu’on s’amuse à faire tournoyer comme une hélice.

 

 

 

 

Malheureusement, ce sera la meilleure action du match pour l’Hapoël. L’Église de scientologie a beau avoir élu domicile en face du stade, les pouvoirs miraculeux de la dianétique ne pourront guérir la médiocrité offensive des Démons Rouges.

 

Le Maccabi n’a pas à forcer son talent pour plier son rival 3-0 et consolider sa place de leader de la Ligat ha’Al. Ses supporters, dont beaucoup ont revêtu le maillot de Boca Juniors, couleurs jaune et bleue communes obligent, exultent sur des rythmes argentins.

 


Franchissement de ligne à Jérusalem-Est

En Cisjordanie, l’affiche oppose Jabal Al-Mukaber à Merkaz Balata, équipe du camp de réfugiés de Naplouse et leader du championnat. Quartier de Jérusalem-Est, Jabel Mukaber symbolise le cycle perpétuel de provocations et violences dans la région. Ces dernières années, plusieurs auteurs d’attentats contre des Israéliens venaient de cet endroit bordé et percé par des colonies juives.

 

Le match se tient au stade Faisal Al-Husseini d’Al Ram, où joue notamment l’équipe nationale de Palestine. Ici, la barrière de séparation israélienne ressemble bien à un mur, que semble vouloir toiser les bureaux de la Palestinian Football Association.

 

 

 

 

Le vendeur de billets à l’entrée de la tribune laisse passer le visiteur du jour sans faire payer. Comme dans de nombreux pays, il faut néanmoins retirer le bouchon de la bouteille d’eau de peur qu’il ne serve de projectile…

 

Le public est exclusivement masculin. Côté Mukaber, les tambours résonnent, enthousiasme vite refroidi par l’ouverture du score de Balata. Le terrain synthétique n’aide pas pour le spectacle, chaque tir dégageant une nuée de petites billes noires.

 

Survient l’incident: l’arbitre ne voit pas le ballon franchir la ligne et refuse le but à Mukaber. Colère indescriptible des supporters. L’absence de bouchon n’a pas découragé un voisin énervé de balancer notre bouteille, qui termine son voyage sur le rectangle vert faute d’avoir dégommé l’arbitre assistant.

 


"Mukaber, ils sont fous"

Des sièges sont arrachés, certains en viennent aux mains entre eux. La tension ne retombe pas. La police de l’Autorité palestinienne se positionne en bas des travées, avant de charger, engendrant un mouvement de reflux vers le haut des gradins.

 

Beaucoup implorent d’arrêter les jets de projectiles divers, conscients que la situation peut dégénérer. Au bord du terrain, les officiels viennent également calmer le jeu. Pas de VAR à la mi-temps en West Bank Premier League, mais des smartphones pour revisionner l’action litigieuse.

 

 

 

 

La seconde période est plus tranquille. Des enfants continuent à trimballer leur carton pour vendre des friandises. Dans la tribune en face, les supporters de Balata, massés sous les portraits de Mahmoud Abbas et Yasser Arafat, répondent à ceux de Mukaber avec un objectif clamé à l’unisson: Al-Quds (Jérusalem) et la Palestine.

 

Lorsque retentit l’appel du muezzin, une partie des spectateurs quittent le stade, tandis que d’autres montent à la plus haute rangée des gradins pour effectuer la prière. Dehors à la sortie, des policiers invectivent, armes à la main.

 

Notre chauffeur ouvre la portière et demande de déguerpir au plus vite. Les événements ne le surprennent pas plus que ça : "Mukaber, ils sont fous. À chaque fois, il y a des problèmes avec eux. Ce sont des Arabes, mais des Arabes durs, des bédouins", explique-t-il avec le sourire.

 

Une semaine de foot en Israël et en Palestine, ce sont des espoirs déçus, des couleurs défendues jusqu’à l’absurde, des étincelles qui suffisent à l’embrasement. Rien de très nouveau, en somme, sous le soleil de Terre sainte.

 

 

 

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