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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Mais où es-tu, Vincent, depuis vingt ans ?

Dans un bel éditorial, amer et indigné, Vincent Duluc est sous le choc. Il découvre subitement les résultats d'une évolution du football à laquelle il a pourtant assisté aux premières loges.

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C'est de la belle ouvrage. Un édito édifiant. Vincent Duluc fustige dans L'Équipe l'AS Monaco et son turnover dément, la vente à un prix exorbitant d'un attaquant qui n'a encore rien prouvé, la logique sportive foulée aux pieds. Au lendemain de la clôture d'un mercato absurde, le timing est parfait pour dénoncer les méfaits d'une industrie du football devenue folle.

 

Attendez une seconde, le timing est parfait? À la réflexion, si cette prose huilée et dénonciatrice est bien celle d'un éditorialiste chevronné, elle semble plus appartenir à l'un de ceux qui, dans la presse généraliste, se piquent sporadiquement de se mêler de football, et qui en découvrent les turpitudes. En pensant que l'industrie du football est devenue folle hier ou avant-hier. Or Vincent Duluc officie depuis plus de vingt ans dans le quotidien sportif national dont il est la figure de proue pour la rubrique football (lire "Mes lauriers dans la soupe").

 

 

 

 

Éclipse totale

En poste à L'Équipe depuis l'arrêt Bosman, Vincent Duluc a donc été assis, tout ce temps, au premier rang pour assister aux évolutions du football contemporain. Las, le fauteuil a manifestement été si confortable qu'il s'y est enfoncé au point de ne rien en voir.

 

Pas vue, la dérégulation à marche forcée de l'économie du foot. Passée au dessus de sa tête, l'inflation délirante des droits de diffusion et des salaires de footballeurs. Menée dans son dos, la marchandisation effarante des grandes compétitions sportives. Ratées, les tentatives de réformer les transferts au début des années 2000. Manquées, les démarches pour faire reconnaître la spécificité des activités sportives auprès de l'Union européenne. Zappée, la victoire de "l'élitisme" qui a enrichi les plus riches par tous les moyens et constitué une oligarchie de clubs. Loupée, la mainmise des agents sur le marché des footballeurs. Malencontreusement glissée sous son séant, l'éviction du public populaire des tribunes.

 

Bien entendu, s'il en avait eu connaissance, il ne se serait pas abstenu d'en parler, il aurait lutté pour que tous ces sujets aient la place qu'ils méritaient dans son journal, il aurait mené le combat pour défendre le football tel qu'il dit l'aimer. Hélas, la capacité d'indignation manifestée ce 1er septembre 2015 est affreusement récente. Non, Vincent Duluc n'a pas été une sorte de Sébastien Frey qui, toute sa carrière, aurait été ébloui par les projecteurs: il a toujours choisi de s'en contrecarrer. Longtemps, très longtemps, tout cela ne lui en a tellement pas touché une que cela ne risquait même pas de faire bouger l'autre.

 

Les cendres, pas l'incendie

Aussi emblématique soit-il, Vincent Duluc n'est qu'un exemple de la démission intellectuelle de l'écrasante majorité des médias sportifs (jusqu'à très récemment) envers les questions qu'a posé la métamorphose du sport professionnel en industrie du spectacle. Le fait que ces médias avaient un intérêt économique direct dans cette évolution, et ont contribué à celle-ci, n'est qu'une circonstance atténuante. La capitulation aura été aussi complète que l'indifférence envers des dérives pourtant spectaculaires (dont le montant d'un transfert conclu en août 2015 n'est qu'une énième expression).

 

On ne peut abandonner cette indifférence qu'en administrant un mélange d'hypocrisie et de bonne conscience – en d'autres termes, de tartuferie et de fumisterie. Seulement au moment où il n'est plus possible d'occulter l'évidence du désastre, et où il devient opportun de le déplorer en s'assurant les hochements approbatifs des lecteurs, si longtemps perfusés avec des potions lénifiantes. Ces combattants de la dernière heure ne volent pas au secours de la victoire, mais arrivent, feignant la surprise, lorsque la défaite est consommée.

 

L'éditorial est titré "Un goût de cendres". Son auteur devrait s'étonner de n'avoir jamais vu, sous son nez, ni les départs de feu, ni l'incendie. Avec sa conclusion, il pourrait plaider la naïveté. "Comment assister à tout cela sans voir notre passion pour le jeu compromise?", s'interroge-t-il, dans le style émouvant d'un adolescent blogueur frappé par une soudaine prise de conscience. Pour répondre: "On verra, mais pour l'instant c'est compliqué". On se demande à quel instant, c'est-à-dire en quelle année, il croit se trouver.
 

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