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Stéphane Pinguet

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Mandzukic off

Seul buteur contre son camp dans l'histoire des finales de Coupe du monde, Mario Mandzukic a illustré, ce jour-là, l'art de se relever. 

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Mario Mandzukic est le premier joueur, et le seul, à avoir inscrit un but contre son camp lors d’une finale de Coupe du monde, celle opposant la France et la Croatie, les deux meilleures équipes de la 21e édition du tournoi.

 

Le Croate a été homme providentiel, guerrier, chef d’orchestre lors des matches à élimination directe, buteur et passeur pour revenir et prendre l'ascendant psychologique sur l’adversaire en l'emportant deux fois de suite aux tirs au but.

 

Mario qui ne lâche rien, met du cœur, de la hargne et porte les envies de révolte, les volontés de victoire et sublime le mental d’un collectif – autant poumon que mollet et cerveau.

 

 

 


Tomber

À la 18e minute, Mario Mandzukic est dans sa surface pour défendre sur un coup franc à vingt-cinq mètres. Griezmann, gaucher, va l'exécuter, le ballon sera rentrant. Une tête, une mèche de cheveux, à peine une déviation peuvent être fatales. Il faut être là, densifier au sol, marquer les attaquants et maîtriser les airs.

 

Mandzukic sait faire. Griezmann tire, Matudi et Pogba font le nombre dans la surface et embarquent leurs chaperons. Varane, lancé, saute, tend le cou, donne le même coup de tête que contre l’Uruguay, mais ne touche pas le ballon. But. Subasic s’incline pour la première fois de la soirée.

 

Les commentateurs ne savent pas qui a marqué. Griezmann directement? Mbappé? Varane? Non, c’est un maillot à damier qui a touché le ballon. Il est à terre, se relève. C’est Mario Mandzukic. Stop. Les Français célèbrent leur but au poteau de corner, les Croates se replacent, les regards sont baissés, le dépit et l’agacement pas très loin.

 

Seul Varane fait une vraie course et appelle le ballon au cœur d'un ballet bien travaillé. Il saute haut et masque Mandzukic, qui saute aussi pour faire barrage, être le mur… et qui la dévie en trompant son gardien.

 

Dans son élan, il tombe. Il est le seul à terre lorsque la balle franchit la ligne. Les autres se sont détendus sans livrer leur corps à la gravité. Lui est à terre et les Bleus mènent 1-0. C’est terrible, cruel, injuste.

 

L’arbitre tend le bras vers le rond central, la France exulte une première fois, pas de joie mais de soulagement, consciente que l'avantage est inespéré et qu’un but d’avance n’est pas une victoire: la domination croate ne pourra pas rester stérile très longtemps.

 

 

 


Se relever

Mario Mandzukic se relève et à cet instant, il montre au monde entier son visage, sans fard, sans trucage, au paroxysme de l’humiliation. Il n’a plus le choix, il se montre tel qu’il est, tel qu’il a toujours été. Il voit l’arbitre valider le but et retourne en marchant vers le rond central.

 

Pas un seul de ses coéquipiers ne le soutient. Personne ne vient le réconforter, tout le monde sait a portée de son erreur, il n’y a pas de seconde chance en finale de Coupe du monde, c’est ce soir et uniquement ce soir pour tous les joueurs sur la pelouse.

 

Un but contre son camp est une trahison, aussi involontaire soit-elle, peu importe ce qui été accompli auparavant. Peu importe si son auteur est celui-là même qui a permis à son équipe d’en arriver là.

 

À ce moment, Mario Mandzukic a le choix. Il est déjà au sol. Il peut y rester et attendre. Nombreux sont ceux qui prennent cette option. Tu es là, tu te terres, tu t’enterres, tu te caches, tu attends qu’on te soigne, qu’on te plaigne car tu ne l’as pas fait exprès, tu ne peux pas rester seul et supporter le poids de la tristesse d’une nation.

 

Mario seul à terre, Mario seul à se relever. Arrive alors un moment rare, un moment qui reste gravé dans le cerveau de chaque spectateur. Mandzukic se relève, marche et regarde sans baisser les yeux chaque coéquipier sur le terrain ou sur le banc.

 

Le sélectionneur Zlatko Dalic se prend les cheveux et les recoiffe en arrière, conscient du coup du sort qui vient de frapper son équipe. Ce n’est pas seulement un but qu’il encaisse.

 

 

 


Repartir

Mario Mandzukic marche jusqu’au rond central, écarquille les yeux, penche un peu la tête. C’est ainsi qu’il assume, sans s'apitoyer, sans expliquer. C’est un fait de jeu, et il faut enchaîner. Mandzukic a défendu l’inéluctabilité du geste, ne s'est pas excusé, n’a pas pleuré, n’a pas attendu ses partenaires.

 

Il a maintenu son équipe à ce moment-là, indiqué l’attitude à adopter. Ne pas se résigner, repartir. Une finale de Coupe du monde se joue parfois à des détails, le sort bascule d’un rien. Ici c’est un séisme, un fait de jeu terrible à ce niveau, presqu’irréparable.

 

La Croatie dominait avant et dominera après, mais quelque chose est cassé. La France n’aura qu’à attendre son heure, une main généreuse dans la surface, un contre improbable ou un joueur en suspension.

 

Plus tard, Mario Mandzukic croit que le sort est revenu de son côté lorsqu’il marque un but gag grâce à la complicité de Lloris. Il manque de repartir directement au rond central sans un geste, mais fait demi-tour pour prendre le ballon dans les filets et faire semblant d’y croire.

 

Mario ne célèbre même pas, il court après le temps, il court extraire cette balle qui, une heure avant, est entrée dans les mêmes filets, poussée par le même homme en faveur des adversaires.

 

Ce fut le dernier spasme de Mario Mandzukic en équipe nationale. Un mois après, il annonçait sa retraite internationale. Le monde reverra longtemps le coup franc de Griezmann et cette tête aveugle détourner le ballon. Il serait préférable que le monde retienne ce regard.

 

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