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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Netflix tombe dans le jeu de la Juve

Loin de sa promesse d’entrer dans "l’intimité" d’un club de football, la docu-série de Netflix sur la Juventus reste en façade de l’institution, et au service dune marque internationale désincarnée.  

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En annonçant, en octobre dernier, la mise en production d'une série documentaire sur la Juventus Turin, Netflix avait fait l'événement. Moins pour ce documentaire en lui-même que pour l'étape qu'il semblait marquer dans l'irruption annoncée des grandes entreprises du numérique sur le marché des droits de diffusion du football. Amazon a d'ailleurs signé avec Manchester City pour une mini-série analogue.

 

La qualité des documentaires de Netflix étant reconnue, notamment dans le domaine sportif, les amateurs de football pouvaient toutefois nourrir l'espoir que ces trois épisodes, tournés lors de la première partie de saison, allaient renouveler le genre ou du moins en proposer une vision intéressante. Hélas, avec ses trois premiers épisodes [1], Club de légende: Juventus ne propose rien, et la pauvreté de son titre français est annonciatrice de sa teneur [2].

 

 

 

 

Communication institutionnelle

On comprend très vite où réside le problème: au siège de la Juventus. C'est le décor de la première séquence de la docu-série, pour la prise de vues de la photo officielle. La seconde se déroule dans la villa de la famille Agnelli, pour un traditionnel raout d'avant-saison. Quant au commentaire, ses premiers mots – comme la plupart des suivants – ont pour objectif principal de bien faire comprendre au spectateur la grandeur du club. Le film est réalisé avec la Juventus bien plus que sur la Juventus (c'est anecdotique, mais la police de caractère officielle est utilisée pour les titres incrustés).

 

Il tourne alors bien vite à une sorte de film d'entreprise à gros budget, en copiant les codes de la télévision sans quitter le registre de la communication institutionnelle. La permanence des lieux officiels est frappante, entièrement brandés selon l'identité visuelle présentée il y a un peu plus d'un an [3]. Les noms des bâtiments sont d'ailleurs exclusivement en anglais, comme le Juventus Training Center ou le Juventus Media Center.

 

Le caractère institutionnel du docu est aggravé par son académisme et la banalité de ses scènes. Ce n'est pas mauvais ou totalement inintéressant, c'est déjà vu, la plupart du temps dans des cadres ultra balisés: zone mixte, salle de conférence de presse, salle d'interview… La caméra pousse la complaisance jusqu'à suivre, à plusieurs reprises, les joueurs au cours d'opérations de promotion avec des sponsors – des moments qui manquent cruellement d'intérêt.

 

 

 

 

Bienvenue à Juventusland

La plateforme de streaming avait promis "les scènes les plus intimes de la vie des joueurs". Quelques intrusions à leur domicile, avec présence des enfants, restent guindées, les discours convenus. Marchisio apprécie les bons cafés, Higuain aime tailler sa barbe, Pjanic joue au foot avec son fils. Ça manque de Patrice Évra. On n'échappe pas aux interviewes dans la voiture, encore moins aux sempiternelles déclarations de respect envers la Juve et son histoire. Même le Noël du club est une mise en scène un peu pénible, et pour toute mise en abyme, on a droit au film d'une interview de Buffon réalisée par une autre équipe TV.

 

Turin n'est qu'un décor lointain, illustré par des plans qui semblent sortir d'une banque d'images. Les supporters sont eux aussi à distance. La tradition et les valeurs sur laquelle le club insiste peuvent paraître hors-sol tellement elles s'apparentent à la fois à des clichés touristiques et à un emballage marketing. Bienvenue à Juventusland.

 

Club de légende: Juventus est donc très loin du degré d'intimité et de réalisme atteint par certains documentaires en immersion dans un groupe sportif. Même s'il s'agissait déjà d'une communication sous contrôle, Les Yeux dans les Bleus avait marqué un jalon et dérobé des moments forts. Ici, la caméra n'entre pas dans le vestiaire, et elle n'enregistre que des situations autorisées. On gratte bien quelques paroles un peu signifiantes de Massimiliano Allegri à l'entraînement, mais il faut attendre les moments où les enfants du club rencontrent les pros pour avoir droit à un peu de spontanéité.

 

 

 

 

Un film en noir et blanc

Le malentendu prend fin quand on comprend que ce documentaire s'adresse à un fan-type du football mondialisé, plutôt asiatique ou nord-américain, plutôt jeune, en tout cas avide de rattrapage historique de légendes certifiées. Il va sans dire, mais il faut le dire quand même, que ce récit omet évidemment les moments embarrassants de l'histoire de la Juve, et qu'il évite tout sujet potentiellement sensible. On ne parle ainsi presque pas d'arbitrage, pas même de la VAR.

 

Ce parti pris hagiographique, les impératifs d'une communication officielle stérilisent toute la créativité de la série. Juventus, club de légende trouvera peut-être son public dans la clientèle mondiale de Netflix. Mais, loin du documentaire un peu ambitieux et imaginatif que l'on pouvait espérer, les trois épisodes (au moins deux de trop) s'avèrent d'une grande banalité.

 

Leur principal intérêt est qu'ils témoignent précisément de la transformation des grands clubs en marques internationales, en industriels du divertissement sportif. Même les tatouages des joueurs ressemblent à des slogans de com interne: "Ensemble nous sommes plus forts" (Higuain). Les Bianconeri sont constamment en représentation, ils font leur boulot de communicants au profit de la "società". On ne peut voir d'eux que des images calculées, contrôlées, inoffensives. Inintéressantes.

 


[1] On ne sait pas précisément combien seront produits pour cette première saison, qui en prévoyait initialement quatre.
[2] Juventus First Team pour le titre anglais. On recommande la version italienne plutôt que l'anglaise, affligée d'une voix américaine débilitante.
[3] On avait alors reproché au nouveau logo d'être celui d'une marque internationale et plus celui d'un club de football: difficile d'en douter désormais.

 

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