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Christophe Zemmour

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Raúl, l’ange devenu Real

Obsession orange et passion du Clasico

Bibliothèque – Brilliant Orange et Fear and Loathing in la Liga, deux ouvrages dans lesquels Johan Cruyff tient encore un rôle important. Mais il n’est pas le seul, des remarquables auteurs aux acteurs et thématiques qu’ils analysent.

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Passer à l’orange

L’essai, édité par Bloomsbury Publishing PLC, date du début du siècle, plus précisément en 2001 et a depuis bénéficié d’une mise à jour pour la Coupe du monde 2010 [1]. Parler d’essai pour évoquer Brilliant Orange: The Neurotic Genius of Dutch Soccer n’est pas usurpé, tant il s’agit d’une vision personnelle – quoique fine et d’une justesse rare – du football néerlandais. David Winner, l’auteur qui commettra ensuite l’excellent Those Feet en 2005, ne s’en cache pas dans son introduction et parle de “son idée de l’idée de ce football”. Plus généralement, il se livre à l’analyse d’une société et d’une mentalité qui le passionnent et à qui il le rend bien. En effet, Brilliant Orange tente de comprendre le style si particulier de l’Ajax Amsterdam et de la sélection batave, à travers l’intellectualisation derrière chaque geste et chaque idée, le goût pour les courbes et l’exploitation de l’espace dénotant d’une agoraphobie et d’une obsession dans l’architecture, l’art et les systèmes hydriques néerlandais.

 

David Winner contacte également la psychanalyste Anna Enquist pour évoquer la finale de la Coupe du monde 1974, “un traumatisme non résolu”. Une rivalité trouvant évidemment ses racines dans la Seconde Guerre Mondiale et un échec qui sonne comme un tabou, caché derrière les fameuses victoires et supériorités morales de cette sélection inoubliable pour le spectacle qu’elle proposa durant cette compétition. Un complexe qui explique aussi cette propension à ne vouloir ni devoir travailler les penalties, et donc ces éliminations si récurrentes lors de l’exercice des tirs au but. Comme si le match était déjà perdu et que gagner de la sorte n’apportait aucune gloire. Un chapitre est d’ailleurs consacré entièrement à la demi-finale de l’Euro 2000 face à l’Italie, durant laquelle les Pays-Bas ratèrent cinq penalties/tirs au but sur six. Des regrets qui rejoignent ceux de 1998 et de la finale “oubliée” de 1978, son contexte très hostile et le tir sur le poteau de Robert Rensenbrink au bout du temps réglementaire.

 

 

Quand l’ouvrage raconte ces matches importants, il le fait avec brio et convoque les principaux acteurs. Arnold Mühren image ainsi sa passe sur la reprise de volée de Marco van Basten lors de la finale de l’Euro 1988 – auquel il est malheureusement fait peu de place –, tandis que le témoignage de Rinus Michels rappelle la véritable naissance de son Ajax, face au Liverpool de Bill Shankly lors de la C1 1966/67 que le club ajacide élimina par la grâce d’une victoire 5-1 à domicile à l’aller et d’un nul 2-2 décroché à Anfield Road au retour. Une retranscription délicieuse, comme peut l’être justement celle de la fin de vie de cette équipe, avec le fameux épisode du vote démocratique pour le capitanat lors de l’intersaison 1973/74 qui entraîna le départ de Johan Cruyff. Brilliant Orange est évidemment très concentré sur les années 70, l’Ajax Amsterdam et la sélection de cette époque, et numérote d’ailleurs ses chapitres selon la disposition des joueurs dans un schéma de football total. Il encense Cruyff et Rinus Michels, mais critique le jeu de possession ennuyeux de Louis van Gaal.

 

Le football néerlandais, ce sont également d’autres thématiques évoquées ça et là: le questionnement autour de la culture juive de l’Ajax, les fratries et les joueurs originaires du Surinam. À ce sujet, il est intéressant de noter l’évolution des pensées vis-à-vis d’une minorité longtemps rejetée et dont l’intégration fut difficile. Le livre se nourrit de toute manière de références historiques, d’interviewes (notamment celle de Johnny Rep qui parle de son arrivée au sein du grand Ajax) et d’anecdotes plutôt savoureuses. Par exemple, celle impliquant l’hypocondriaque et angoissé Cruyff qui n’arrête pas de solliciter au téléphone le médecin du club, lequel le rassure et lui conseille de “prendre une aspirine” pour une supposée douleur au genou. Le grand Johan toujours, qui sait reconnaître une bonne passe au seul bruit que fait le ballon. En somme, le livre de David Winner bénéficie d’une structure, d’un rythme et d’une forme qui lui permettent d’être tel que le football qu’il décrit: volontairement non exhaustif, mais très souvent étonnant et brillant.

 

 

Réviser ses classiques

Allier acuités historique et journalistique à propos de contextes politiques et footballistiques n’est pas chose aisée. Calcio de John Foot, spécialiste de l’Italie de son état, réussissait ce tour de force en 2007 et il en est de même pour Fear and Loathing in la Liga: Barcelona vs Real Madrid, écrit en 2013 par Sid Lowe, qui officie pour le journal The Guardian. Un ouvrage exceptionnel et complet dans lequel il est évidemment question de la rivalité entre le plus grand club du vingtième siècle et celui qui est pour l’instant le plus prospsère en ce début de vingt-et-unième, de leur histoire particulière et commune. Un récit tantôt lié, tantôt séparé, correspondant aux périodes de gloire et de déclin de chacun, quand elles ne sont pas simultanées: de deux équipes au top durant les années 50, avant de connaître à tour de rôle le succès, puis finalement commencer à se rejoindre avec l’ère Guardiola-Mourinho.

 

Le livre s’efforce de garder la trame chronologique des faits et n’oublie aucune étape importante. La Guerre d’Espagne bien entendu, durant laquelle un président du Barça, Josep Sunyol, sera abattu par des troupes franquistes tandis que Rafael Sánchez Guerra, aux commandes du Real, soutiendra la République avant d’être emprisonné par les falangistes. La sinistre et politiquement chargée demi-finale retour de Coupe de 1943, perdue 1-11 dans un contexte d’une hostilité extrême par des Catalans menacés par un militaire armé dans les vestiaires. Les affaires Alfredo Di Stéfano et Luis Figo, la première marquant selon l’auteur le vrai départ de la rivalité et les deux des transferts majeurs ayant bien évidemment bénéficié au club de la capitale, tout en attisant encore plus les tensions. Ou encore, le fameux penalty imaginaire accordé aux Merengues par Emilio Guruceta qui agit finalement comme un catalyseur et un libérateur de l’identité rebelle du Barça.

 

 

Fear and Loathing in La Liga est passionnant de bout en bout, et ses meilleurs passages correspondent certainement aux années 50, et plus précisément ceux consacrés aux mythiques László Kubala et Di Stéfano. L’histoire du joueur hongrois est d’ailleurs poignante et l’on y apprend que Santiago Bernabéu intervint pour aider la famille de l’icône blaugrana à franchir le rideau de fer et le rejoindre en Espagne. Servi par une documentation colossale, Sid Lowe adopte en toute circonstance un ton et un propos très justes, malgré l’exercice délicat auquel il se prête. Il questionne tous les préjugés, les idées reçues et les mythes; il équilibre les débats et tente de faire entendre tous les points de vue, par le biais notamment d’une liste impressionnante d’interviewes. On y rappelle par exemple que Barcelone fut plus prospère que le Real durant les premières années du franquisme, et que la ville ayant été la plus meurtrie et marquée par la guerre civile fut plutôt Madrid.

 

Le récit n’échappe évidemment pas à la question sulfureuse de l’aide supposée du gouvernement de Franco à la Maison Blanche, et propose une revue très détaillée des liens entre politique d’unité de la nation espagnole, rejet par la communauté mondiale du régime et gloire internationale d’alors du club de Santiago Bernabéu. L’ouvrage visite les coulisses et analyse les erreurs et les fines stratégies expliquant et définissant les différentes ères de succès et d’échecs des deux clubs. Il propose aussi le portrait des figures emblématiques et des grandes formations, de l’équipe des Cinq Coupes aux Galactiques, en passant par les Yé-yé, la Quinta del Buitre et la Dream Team. Toutes ces histoires sont retracées avec détails et force anecdotes, comme celle qui vit Joan Gaspart patienter durant la finale de C1 1992 dans les toilettes de Wembley, triomphe qui libéra un club longtemps marqué par son complexe dans cette compétition, ses poteaux carrés à Berne en 1961 et son échec sévillan aux tirs au but de 1986 (tout cela ne vous rappelle rien?). Une compétition qui a d’ailleurs toujours défini... son rival madrilène.

 

 

[1] Le virage vers un style plus pragmatique observé durant la compétition sud-africaine est d’ailleurs analysé par Simon Kuper dans The Blizzard: Issue Zero, se basant sur un parallèle avec une société qui s’est affranchie de ses courants libéralistes.

 

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