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Revue de stress #120

Parodie de football

"Je ne vais pas aller sur les réseaux sociaux, ce sont les gens qui ne travaillent pas qui passent leur temps sur les réseaux…" a dit Christian Gourcuff. Véridique? Plongée (caricaturale) au coeur du Stade rennais.

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Un soir orangé tombe sur le bocage, comme si le soleil avait soudain compris que plus rien de bon n’adviendrait aujourd’hui. Les ardoises de la longère s’assombrissent, tandis que jappent au loin les chiens de la campagne. Perdue au milieu d’un domaine dont on ne fait que deviner les lointains murs d’enceinte, l’imposante masure évoque un Moulinsart gothique, des planches d’Hergé contaminées par la réalité. La bâtisse boit les dernières lueurs du jour. Derrière ses vitres froides, une silhouette passe. L’ombre apparaît, hésite, et puis s’évanouit encore. Elle attend que la poussière s’élève au loin, là-bas, tout au bout du sentier. Mais la lumière manque, et c’est finalement par un vrombissement et des lignes blanches venant heurter la pierre de taille que les visiteurs s’annoncent.

 

 

Des deux puissants SUV qui projettent des graviers sur le perron, ou de la semelle de cuir qui les en chasse bien vite, difficile de savoir qui vient à la rencontre de qui. Le maître des lieux se tient sur le seuil, impassible. Les portières claquent. Tous s’observent. Le froid s’en moque; c’est lui qui contraint les hommes.

 

- Christian, Morgan, je vous attendais plus tôt.
- C’est parce que tu te fies trop aux horaires René, c’est la conduite qui compte. N’est-ce pas Morgan? Et puis, je te l’ai déjà dit: impossible de rouler plus vite avec les pneus dégonflés. Mon 4x4 x 2 à plat, j’y tiens.
- Entrons messieurs, nous avons beaucoup de chose à nous dire.

 

Lorsque la porte se ferme dans leur dos, c’est comme la gueule d’un prédateur rustique qui les gobe. À en juger par la couche de poussière qui tapisse les quelques meubles à l’intérieur, l’animal mange peu.

 

- Je reçois rarement ici, concède René.

 

Dans la vaste pièce, le nécessaire seulement, du fonctionnel: une table en bois massif, des chaises de la même essence, un tisonnier à moitié dissimulé sous les cendres froides de l’âtre. Unique originalité, des photos sous verre de viennoiseries congelées, accrochées çà et là.

 

- J’étais au stade pour le match contre Caen, Christian…
- Ah…
- Oui. Comme tu dis.
- Je vois… Morgan, sois gentil, vas nous couler un collectif.
- Pardon?
- Nous couler un café, Morgan… Veux-tu bien nous couler un café?
- Non, mais coach, c’est parce que vous avez dit un…
- Ça suffit Morgan! Yoann l’aurait déjà servi, lui!

 

Et l’autre file, la mine basse, non sans se cogner dans un pied de table.

 

- Il faut du changement, Christian, poursuit immédiatement son interlocuteur. Si on continue dans cette voie, tu sais très bien ce qui nous attend. Je l’ai vu récemment, et il n’est pas content. Et comme à chaque fois dans ces cas-là, il compense. Tu sais ce qu’il s’est acheté cette fois?
- Non…
- De la glace!
- Au chocolat?
- Mais non, pas au chocolat! C’est l’homme le plus riche de France, pas Bridget Jones!
- …
- Le Pôle Nord!
- Quoi, le Pôle Nord?
- Le Pôle Nord, Christian! Comme son club patauge, lui, ça le rend fou, et il achète le foutu Pôle Nord! Et il pourrait bien nous y envoyer. Il nous faut des points. J’aime les miches gelées, sauf quand ce sont les miennes!

 

 

Là-dessus, Morgan revient, un plateau fumant dans les mains.

 

- Sers-nous Yoann, lui ordonne Christian.
- De quoi? Mais, je ne…
- Un souci?!
- Euh, non, non, coach.
- Merci, attends-moi dehors.

 

 

 

Le joueur s’éclipse, non sans se cogner dans le même pied de table.

 

- Bon, je vais être honnête avec toi Christian, j’ai reçu une offre inespérée d’un sponsor. Avec tout l’argent qu’il nous propose on pourrait s’acheter un grand attaquant.
- Pour quoi faire?
- Mais pour marquer des buts, quoi d’autre?!
- Hum…
- Comment ça "Hum…"? Avec Sarr sur le flanc, on a bien besoin de renforcer notre secteur offensif, non?
- Ah, on ne va pas recommencer avec ces histoires, René! C’est déjà parce que tu as menacé de me créer un compte Twitter que j’ai accepté de faire jouer Ismaïla au milieu. Je te l’ai répété, ce gamin, c’est un pur défenseur. Associé à Joris en charnière centrale, on ne prendrait pas un but. Alors qu’est-ce que tu me parles d’attaquants?
- Écoute, en attendant le retour des blessés, on pourrait peut-être basculer en 4-2-3-1. Mais sans le dire aux journaleux, hein. De toute façon, ils sont cons comme des boulons, ils n’y verraient rien. T’en dis quoi?
- …
- Christian…
- …
- Allez, ne te braque pas Christian. Ce serait juste l’histoire de quelques…

 

Grand coup de poing sur le table. Les tasses qui virevoltent.

 

- Jamais! Tu m’entends? Ja-mais! Plutôt rouler une pelle à Loïc Féry!
- Et si tu jouais avec deux attaquants dans ton 4-4-2, ça s’est déjà vu…
- À plat! 4-4-2 à plat!
- Oui, 4-4-2, à plat, excuse-moi.
- Deux attaquants? Tu sais que c’est pas bête comme idée. Et on recruterait qui? Aliadière? On a quoi comme budget? Et c’est qui ton sponsor? Mais, j’y pense, pourquoi on utiliserait pas l’argent du transfert de Dembélé?

 

 

René se lève et entame de lents va-et-vient le long de la pièce, les mains croisées dans le dos.

 

- Là, ce n’est pas pareil…
- Comment ça?
- Ce n’est pas pareil, Christian, c’est tout…
- C’est pas vrai… Me dis pas que vous avez tout dépensé?
- Déjà, ce n’était pas une si grosse somme…
- Combien?
- Pas énorme…
- Combien?
- Entre 120.000 et 275 millions, selon si tu comptes ou pas les bonus
- Et il est passé où tout cet argent?
- Arfff, tu vas encore t’énerver Christian…
- Dis-le moi René, je finirai bien par le savoir.

 

 

Le président se tourne vers le tableau de pain au chocolat couvert de givre. Il semble chercher du courage dans le feuilletage bleuté de la mignardise.

 

- Tu vois Erminig?
- Erminig?
- Oui, Erminig! Tu vois le mec qui joue la mascotte, tu vois qui c’est?
- Bah, euh, oui, je crois.
- Bon. Bah le type s’est fait s’est fait serrer rue de la Soif.
- Quoi? Il était bourré?
- Oui, si on veut. Mais c’est plus grave que ça.
- Bon, bah, raconte!
- Disons qu’il a aménagé une ouverture en plus dans son costume et que…
- Parce qu’il portait le costume rue de la Soif!?
- Oui…

 

René se retourne d’un coup et plante ses deux mains à plat sur la table, plantant son regard droit sur l’entraîneur:

 

- Un soir d’avril dernier, notre chère Erminig n’a rien trouvé de mieux que de pisser sur le préfet ainsi que sur chacun des dix-sept membres de la délégation chinoise en visite dans notre ville dans le cadre d’une découverte des "traditions bretonnes". Cette tradition-là n’a visiblement pas été comprise. Il a fallu étouffer l’affaire. Il ne nous reste rien.
- Rien?
- Nada.
- Bon…

 

Christian se masse les tempes avec ses index:

 

- Et du coup ton sponsor, c’est qui, il propose combien? Nan, parce qu’il est cher Jérémie Aliadière.

 

René s’éclaircit la voix:

 

- C’est le groupe Taittinger. Des types sérieux. Ils ont déjà pensé au slogan: "Faites comme le Stade Rennais, ne laissez pas les bulles se limiter à vos feuilles de matches, buvez-les." 
- Je vois… Le seul bon côté, c’est que tous ces chômeurs ne pourront plus se plaindre de ne pas avoir de football champagne…
- Et dans les faits, il suffirait de changer le grand "S" de notre maillot pour un grand "T".
- Ce qui nous fera passer d’une équipe qui sent le Sapin à une équipe qui fait le Tapin.
- Le prends pas comme ça…
- Ou alors d’une équipe qui joue à la brésilienne à une équipe brétillienne qui ne joue pas.
- C’est ça ou le Pôle Nord, à toi de voir.

 

 

Les deux hommes se lèvent et se serrent la main.

 

- On va y arriver Christian. J’ai l’enregistrement de Pleine Lucarne sur TV Rennes demain midi. Je vais leur sortir qu’une seizième place ne serait pas si mal, ça nous fera gagner du temps en attendant de conclure le deal.
- Je vais en profiter pour me renseigner sur Jérémie et puis aussi sur Steven Moreira. Vu qu’on peut jouer avec deux attaquants, je les tenterais bien ensemble.
- Christian?
- Oui?
- Tu es le meilleur technicien de France.

 

 

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