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La fausse joie de l'expulsé

Paris, initiation à la vie

Avec Je suis né la même année que PSG, récit intime et enflammé, Grégory Protche mêle sa propre histoire à celle du club auquel il voue un culte païen. 

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NDLR : collaborateur des Cahiers du foot à l'époque du mensuel, Grégory Protche a repris le collier avec une chronique dans notre revue.

 

Grégory Protche ne parle jamais "du" PSG. Il parle "de" PSG, et c’est toute la différence. Il ne l’évoque pas comme on le ferait d’un club de football professionnel, c’est-à-dire d’une entité associativo-sportive à but vaguement lucratif les bonnes années, composée d’une escouade de mercenaires appelés à tourner chaque saison. Non – ça, c’est ce que serait peut-être "le" PSG. "PSG", lui, est autre chose.

 

Chez Protche, c’est un peu comme la France chez De Gaulle: "Ce qu'il y a, en moi, d'affectif imagine naturellement PSG, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme voué à une destinée éminente et exceptionnelle. J'ai, d'instinct, l'impression que la Providence l'a créé pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires." On y est: "PSG" n’est pas un club de foot. C’est une puissance à laquelle on se voue, le Parc des Princes étant le lieu de son culte et Safet Sušic, son prophète.

 

 

 

 

Étrange entreprise

Grégory Protche est né la même année que PSG, en 1970, donc: le second de la fusion du Paris Football Club et du Stade saint-germanois, le premier "fils du soldat inconnu et d’une secrétaire anonyme". Étrange entreprise que ce Je suis né la même année que PSG: négligeant toute forme de modestie, Protche s’abandonne à l’orgueil de nous narrer sa propre vie. Ce qui est étrange, c’est qu’il est probable que vous ne connaissiez pas Grégory Protche, alors que généralement, les autobiographies, c’est pour les De Gaulle ou les Ibrahimovic, les membres du cercle restreint des êtres humains ayant accompli de grandes choses. De ces choses ici, point.

 

Protche nous conte une enfance et une adolescence de banlieusard à Savigny-sur-Orge, qui vit chez ses grands-parents, pas pauvres mais pas très loin, entourés de clébards qui, un jour de 1980, renversent la télé et privent le jeune Grégory des retransmissions de Saint-Étienne, de l’équipe de France et du PSG pendant un an, le temps qu’on rachète un poste. Ce sont les années soixante-dix et quatre-vingt, en tonalité déglinguée, libre et légère, où la découverte du football va de pair avec celle de la musique et des femmes, et de l’amour, aussi.

 

 

La prise du Parc

On l’aura compris cependant, le grand amour de la vie de Grégory Protche, c’est "PSG". Premiers matches au Parc avec un ami de sa mère, qui est pour Nantes, puis premiers matches tout seul dans la tribune Boulogne de sulfureuse et parfois sinistre réputation. Pourquoi Boulogne? La réponse semble si simple: "Quand ado, je commencerai à fréquenter la tribune Boulogne et son kop, ce sera moins par adhésion à ses supposées convictions nationalistes et goût pour la violence que parce que, au Parc des Princes, la seule tribune qui fût alors entièrement, exclusivement et sectairement parisienne, c’était Boulogne."

 

Drôle de club que ce PSG balbutiant des années 1980, aux héros si imparfaits – Sušic le dilettante, bon dans les grands matches, médiocre sinon; Fernandez qu’on fait jouer un peu partout – et aux supporters qui doivent encore se battre pour exister dans leur stade, parfois moins nombreux que les Nantais, Stéphanois ou Marseillais. En passant, Protche définit le supportérisme PSGien comme une appartenance négative: on s’en réclame parce qu’on sait que les autres – les provinciaux – détestent les Parigots. La bascule est en 1986, avec le premier titre de champion: "la prise du Parc par les supporters parisiens".

 

 

De Susic à Pastore

C’est une sorte d’autoroman d’apprentissage. Protche y raconte ses initiations à la vie en même temps qu’au football, le PSG étant le lien mystique unifiant ses expériences, jeune insolent viré de tous les lycées qu’il fréquente, désespoir de sa mère puis jeune étudiant vivant de pas grand-chose (pion) et commençant à s’inventer un talent d’écrivain, à une époque – le début des années quatre-vingt-dix – qui autorisait encore ce genre de bohème (6.000 francs de salaire, 2.200 de loyer, soit un peu plus de 300 euros, pour les plus jeunes).

 

Parmi les souvenirs de matches qui ponctuent le récit, le PSG-Juventus du 19 octobre 1983 tient une place particulière: premier choc européen du PSG, c’est aussi le récital de Sušic face à Boniek et Platini. Sušic, comparé à trente ans de distance à Pastore, l’autre chouchou de Protche: "Puissant, lourd et solidement planté dans le sol, Sušic peut de n’importe quel angle du terrain lancer décisivement un coéquipier. Il ne pense qu’à ça. […] Mais si ça passe et que le partenaire n’y est pas, c’est le drame. Ses yeux, son abattement, sa solitude, sa désolation, après. […] Pastore, plus frêle, a un champ d’action plus étroit: le camp adverse. Plus léger, plus rapide, il est plus volontiers ailier que Safet. Parfois aussi isolé que lui intellectuellement, il en veut moins aux autres qu’à lui-même."

 

 

Le besoin de croire

En vérité, Protche décroche de sa passion PSGienne en 1993. Le 27 mai précisément ("fin du monde") quand l’OM gagne la Coupe d’Europe. L’effronté se voue à d’autres amantes (écriture, musique – le rap, grande affaire) et il passe volontairement à côté du PSG des années Raí, l’équipe que tout le monde préfère. Raí (qu’il identifie méchamment "Raï")? "Trop bien, trop souriant, pas assez dépressif et déprimant pour moi". Se sentant nettement plus parisien que français (il le dit dès la première page), il rate aussi, sans peine, la France de 1998. Il revient à PSG dans les années 2000, avec Ronaldinho.

 

À la fin, on en sait beaucoup sur Protche, ses goûts, ses amours, ses peines. Que Pialat et Sautet sont évidemment supérieurs à Truffaut, tout comme Platini est évidemment supérieur à Zidane. On comprendra peut-être aussi, un peu, ce que c’est qu’aimer un club de football, envers et contre tout, drôle de passion (au sens premier: ce que l’on subit et qui fait souffrir) qu’on cherche malgré tout à transmettre (pour Protche, à son beau-fils). Pourquoi? "Le besoin d’héroïser, d’admirer, d’adorer peut-être, de croire en tout cas. D’y croire. De partager. […] D’espoir – que le désespoir et les déceptions nourrissent au-delà du souhaitable. De gratuité – aussi paradoxal que cela puisse paraître s’agissant d’un sport si travaillé par le fric."

 

 

Grégory Protche, Je suis né la même année que PSG, JC Lattès, 2018, 347 p., 19 euros.
 

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