Quatre réformes pour sauver le football

La crise sanitaire a mis au jour la crise plus profonde du football européen, fragile économiquement et déchiré par les inégalités. Trois économistes proposent des pistes pour en sortir. 

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Dans le volet "révolution libérale" du dossier "Révolutions" de notre numéro 5, nous avons demandé à trois spécialistes de l'économie du sport quelles mesures ils préconisent pour réguler l'industrie du football.

 

Une bête erreur nous ayant fait dupliquer un paragraphe de l'un pour l'attribuer à l'autre, nous reproduisons leurs contributions en intégralité. Nos excuses aux lecteurs et aux intéressés.

 


Loïc Ravenel
Docteur en géographie, cofondateur de l'Observatoire des footballeurs professionnels du Centre international d'études du sport.

 

Ces quatre mesures s’inscrivent dans une logique de régulation fortement inspirée des ligues sportives « communistes » nord-américaines, pour aller vers un plus grand équilibre entre les clubs et les inciter à investir dans la formation et les infrastructures. En Europe, leur mise en œuvre serait néanmoins compliquée par la multiplicité des acteurs et la faiblesse de la régulation économique et politique entre les États.

 

Un salary cap
Le "salary cap" plafonne la masse salariale des équipes à un montant fixé par les acteurs, équilibre la valeur des effectifs – les grands clubs ne peuvent plus concentrer les meilleurs joueurs – et limite l’inflation salariale. L’argent dégagé des masses salariales pourrait être investi vers d’autres secteurs. Une harmonisation européenne est toutefois obligatoire pour éviter une distorsion de concurrence entre les championnats.

 

Un système de transfert… de redistribution
L’argent d’un transfert bénéficie essentiellement au club "vendeur", ce qui favorise la spéculation. Si cette somme était partagée équitablement entre chacun des clubs dans lequel le joueur a évolué (formation et carrière), corrélée au temps passé dans les clubs, toute la chaîne de valeur serait récompensée, et la spéculation limitée.

 

Une redistribution plus égalitaire des droits tv
Dans les grandes ligues européennes, les droits TV sont la principale source de financement, mais leur répartition a davantage été le fruit des rapports de forces entre les équipes que d’une vision stratégique. Ajoutée aux deux mesures précédentes, une plus grande égalité dans la redistribution réduirait les écarts financiers.

 

Une harmonisation européenne de la régulation
L’UEFA doit imposer aux ligues des règles identiques afin d’éviter une concurrence fondée sur des régulations différentes. Il est également indispensable que les États harmonisent leurs fiscalités et les règles imposées aux clubs. Faute de gestion européenne du sport professionnel, aucune régulation nationale ne peut être adoptée sans créer une distorsion de concurrence.

 


Christophe Lepetit
Responsable des études économiques et des partenariats au Centre de droit et d'économie du sport.

 

Le libre marché ayant démontré son incapacité à assurer une compétition à la fois incertaine et intègre, mais aussi à bâtir un modèle économique solide et pérenne pour les clubs, il est urgent de procéder à une re-régulation du football professionnel mondial. Pour être efficace, celle-ci ne peut qu’être implémentée à une échelle internationale et avoir un spectre suffisamment large.

 

Réformer le système des transferts
Plusieurs mesures pourraient être envisagées pour lutter contre l’accumulation du talent sportif : limitation du nombre de joueurs sous contrat dans chaque club (hors joueurs formés au club) ; objectivation du calcul des indemnités de transferts ; interdiction des transferts avant dix-huit ans ; mise en place d’une chambre de compensation pour tracer les flux financiers ; rénovation des mécanismes d’indemnité de formation et extension de la contribution de solidarité aux transferts domestiques.

 

Interdire la multipropriété et contrôler le capital des clubs
L’interdiction de détenir plusieurs clubs permettrait de limiter la constitution de grands conglomérats, une tendance dangereuse pour l’intégrité des compétitions. Un contrôle de la détention du capital des clubs pourrait aussi être imposé afin de privilégier la transparence dans les montages financiers de leur rachat.

 

Imposer une gouvernance partagée
Le football professionnel souffre d’une gouvernance centralisée et du poids pris par certains acteurs, en particulier les ligues et clubs les plus puissants. Il est urgent de mettre en place une vraie gouvernance partagée, avec un dialogue social efficace, dans laquelle l’ensemble des parties prenantes ont leur mot à dire.

 

Assurer une meilleure répartition des revenus
Les différences de revenus entre clubs sont bien trop importantes. Une meilleure répartition pourrait être imaginée, en particulier pour les revenus collectés collectivement (droits TV, recettes marketing). Une répartition égalitaire voire plus favorable aux clubs les moins riches pourrait être envisagée afin de réduire les écarts et renforcer les chances des "petits" clubs.

 


Bastien Drut
Docteur en sciences économiques, auteur de Mercato, l'économie du football au 21e siècle (éd. Bréal).

 

Afin de prendre les mesures pertinentes pour réguler davantage le football professionnel, il est impératif d’en préciser l’objectif : obtenir des compétitions plus égalitaires? Accroître la solidarité avec le monde amateur? Limiter la "casse sociale" sur le marché des transferts? Empêcher la sécession des grands clubs? Les institutions capables de faire bouger les choses ne sont pas toujours les mêmes.

 

Adopter une taxe Buffet européenne
La plus grande difficulté pour réguler le football professionnel est qu’il s’agit d’une activité très internationalisée, pratiquée dans des pays aux lois très différentes. Ainsi, une bonne idée peut s’avérer contre-productive lorsqu’elle est appliquée uniquement au niveau national. C’est pour cela que c’est au niveau européen qu’il faut essayer de porter la taxe Buffet, par exemple.

 

Limiter drastiquement le nombre de prêts
Certains grands clubs européens achètent chaque saison des dizaines de joueurs, souvent jeunes, pour les prêter ensuite. Quand les prêts "réussissent", ces clubs peuvent intégrer les joueurs dans l’équipe première ou les vendre encore plus cher. Limiter drastiquement le nombre de prêts permettrait de limiter la spéculation financière sur les joueurs.

 

Au moins doubler la "contribution de solidarité"
Actuellement, 5% des indemnités de transfert sont redistribués aux clubs ayant pris part à la formation du joueur. Ce mécanisme ne "récompense" pas tous les clubs formateurs, mais seulement ceux qui ont vu passer les meilleurs. Le doublement de cette contribution pour financer les clubs formateurs en général permettrait une meilleure redistribution des richesses.

 

Ne plus sélectionner les joueurs des clubs sécessionnistes ?
Les championnats nationaux pâtiraient forcément de la sécession des plus grands clubs et c’est aux fédérations qu’il reviendra de décider si elles restent passives ou non. Celles qui sont contre une "super ligue" pourraient s’associer et menacer de ne plus sélectionner les joueurs des clubs séparatistes. Après tout, certaines stars sont encore attachées au maillot national…

 


 

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