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Arthur Michel

Urbaniste maudit, passionné des phénomènes sociaux qui gravitent autour du foot, il est le dernier fan en vie du 4-2-4. Fondateur de Moustache Football Club.


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Lens, des gueules noires à l'or noir

Gloire en péril, le Racing Club de Lens veut compter sur un investisseur exotique pour retrouver la Ligue 1 et son standing – voire plus. Les incertitudes planent pourtant sur le projet.

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Ces cinq dernières saisons, lorsque tu venais à Bollaert, tu pleurais deux fois: durant les quatre-vingt-dix minutes de jeu, et après le match. Lens aura été l’archétype du club historique en difficulté, tels le FC Metz, le RC Strasbourg ou le FC Nantes. Des recrutements et des investissements hasardeux conduiront à l’échec sportif et à la relégation. Le club réussira à remonter immédiatement, mais ne pourra se maintenir que deux saisons, la faute à des fonds insuffisants et à l’interdiction de recruter imposée par la DNCG. Sans possibilités d'investissement et avec des postes de dépenses importants, le club est obligé de se serrer la ceinture.
 


Papa Martel et Mammadov

Mais à Lens, on ne fait rien comme ailleurs. Tout d’abord car le club n’aura pas sombré comme d’autres, même si le couperet fut proche. Plus étonnamment, il retrouve à sa tête cette saison celui qui est en partie responsable de sa situation: son emblématique président Gervais Martel, démissionnaire un an plus tôt. Tel Ovide exilé à Tomes, Gervais promet qu’il reviendra. dépourvu de financement propre, c’est sur les bords de la mer caspienne que l’ancien président va trouver sa poule aux œufs d’or en la personne d’Hafiz Mammadov, le principal homme d’affaires de la République d’Azerbaïdjan. Du côté de Bakou, ils sont quelques-uns à profiter du boom économique, Hafiz Mammadov étant celui qui s’en sort le mieux en assurant le transport du pétrole par le rail [1].
 

 

Lens Martel Bollaert

 

Concevoir le football comme une vitrine pour un état aussi insignifiant sur la scène internationale, ce n’est pas nouveau puisque le Qatar a entrepris la même stratégie. Autoproclamé amateur de football, Mammadov envisage d’abord de développer le club de la capitale afin de percer sur la scène européenne. Malheureusement, le FK Baku part de très loin. Il envisage donc d’opérer différemment. Le continent est jalonné de clubs en crise. L’Atletico Madrid sera le premier, en acceptant d’afficher le slogan de l’office de tourisme azerbaidjanais “Azerbaïdjan, land of fire” lors de certains matches.
 


Aux couleurs de l'Azerbaïdjan

Avec le Racing Club de Lens, Mammadov enclenche la vitesse supérieure. La Ligue 1, avec ses clubs en difficulté mais rigoureux dans leur gestion, constitue un marché plus qu'intéressant pour ce type d'investisseurs. En assurant d’éponger le passif du club et d’investir suffisamment pour disposer de joueurs compétitifs afin de rejoindre l’élite rapidement, Gervais Martel peut considérer l’intérêt que porte Mammadov pour le club comme une aubaine. Présentés par une relation commune lors de leurs vacances à Cannes en 2012, le président lensois évoque un “coup de foudre”. Mammadov promet d’investir vingt millions d’euros dès cette saison, Martel assure la direction du club et en retour, Bollaert et le maillot Sang et Or se parent des couleurs de l’Azerbaïdjan. La rumeur court que quelques joueurs du FK Baku rejoindront le club et le centre de formation. Un partenariat qui ne peut être que bénéfique pour le club de la capitale azérie et pour la sélection nationale [2].
 

L’intérêt porté au club artésien est également politique puisque Mammadov a déclaré à la presse locale que son investissement avait pour but de lutter contre la propagande arménienne en France. Les deux pays sont en conflit depuis 1991 et la guerre du Haut-Karabagh. La réaction de la communauté arménienne ne s'est d'ailleurs pas fait attendre puisque le Bureau français de la cause arménienne a interpellé Luc Dayan, l'état et le ministère des Sports quant au rachat du club par “la mafia azerbaïdjanaise”.
 


Une communication verrouillée

À l’instar des arrivées du Qatar ou de Rybolovlev, l’origine des fortunes suscite des interrogations. Sur ces questions, Martel botte en touche. Ou plutôt, beaucoup de journalistes font l’impasse sur ce sujet. Car depuis son retour, il plane comme une tension dans la petite famille médiatique qui gravite autour du club. En interne, Dominique Reggia-Corte, speaker du stade depuis très longtemps et principal lien avec les associations de supporters (et qui était en charge de la communication du club) se voit associer à Patrick Valcke, attaché de presse du club en 2008 et proche de Jean-Pierre Papin. Valcke s'était fait remarquer pour être sorti de son devoir de réserve en prenant parti systématiquement pour l'ancien attaquant international au détriment de Daniel Leclercq, auquel on l’avait associé sur le banc. L’homme réussira à se mettre de nombreux journalistes à dos. Lors de la relégation, JPP et Valcke furent tous les deux licenciés. Cinq ans plus tard, ils sont donc de retour dans les petits papiers de Martel.
 

Changement passé inaperçu, il n'est plus possible de participer aux conférences du club sans carte de presse, ce qui permet de mieux canaliser les informations et d'écarter une partie des agitateurs dont le ton ne siérait pas à la nouvelle équipe de communication. Certains se sont déjà vus ordonner de modérer leurs propos sur des forums de discussion, d'autres journalistes ont préféré supprimer des articles des archives de 2008. Par conséquent, lorsque l’on aborde le sujet du RCL, l’optimisme est de rigueur. Et pourtant, les zones d'ombre persistent.
 


Martel a-t-il changé ?

Les premières semaines laissent les supporters, devenus méfiants après la déliquescence des dernières saisons, dans l'expectative. Il y a d’abord le flou qui entoure la reprise du club puis l'impression que Gervais Martel continue de faire confiance à ses proches, n’apprenant pas de ses erreurs, en plaçant des individus décriés comme Valcke ou peu expérimentés, tel que Jocelyn Blanchard en tant que directeur sportif ou Didier Roudet en tant que directeur général (lire l’article de Teamfoot à ce sujet). La nature de la transaction entre Gervais Martel et Hafiz Mammadov reste elle-même mal connue: s'agit-il d'un investissement? D'un prêt? L'homme d'affaires ne s’est pour l’instant jamais affiché aux côtés de Martel, ce qui en soit est plutôt rassurant quant à la confiance qu’il accorde au président artésien.


La dernière interrogation qui persiste concerne les moyens financiers dont peut bénéficier le Racing. Si l'objectif de cette saison est la montée, les ressources qui seraient octroyées au club en Ligue 1 restent inconnues. Le schéma d'acquisition du club est identique à celui de Monaco ou du PSG, mais peut-on ranger le club nordiste dans la même catégorie? Les deux clubs cités ont pour objectif de briller à l'échelon international. Quid du Racing Club de Lens? La ville du bassin minier ne bénéficie pas du même standing que Paris ou Monte Carlo, et les perspectives de réseautage au sein des salons VIP y sont certainement moins importantes.
 


Repartir de l'avant

S'il faut trouver un modèle de développement au RCL, il faut probablement étudier ce qui se passe du côté des clubs anglais de taille moyenne, rachetés par des investisseurs étrangers. Pour bénéficier des retombées médiatiques d’un club de football, il faut que ce dernier brille sur le plan sportif. Même si la France est l’un des principaux partenaires économiques de l’Azerbaïdjan, il est clair que Mammadov ne bénéficiera pas du même soutien que le Qatar, proche du clan Sarkozy. Le poids de la communauté arménienne sur le territoire peut également excéder l’homme d’affaires. Nombreux sont les clubs ayant suscité l’intérêt d’investisseurs étrangers avant que ceux-ci ne se désengagent: Malaga, Anzhi ou Portsmouth peuvent en témoigner... Lens peut cependant voir le verre à moitié plein en considérant que le Racing dispose d'une capacité d'investissement apparemment supérieure à celle de Bordeaux, Lyon ou Marseille.
 

Pour l’instant, seule compte la remontée en Ligue 1. Avec 14.000 abonnés et des recrues qui semblent promettre (Pablo Chavarria montre un niveau technique que Lens n’avait pas connu depuis longtemps), le Racing semble avoir retrouvé un semblant d’enthousiasme en tribunes et dans les vestiaires. Si les résultats suivent, il y a fort à parier que les doutes soulevés plus haut s’atténueront. Lens dispose aujourd’hui de nombreux atouts pour retrouver sa place parmi l’élite. Avec le projet de stade, le potentiel marketing du club, son capital de sympathie et son centre de formation enfin performant, la Racing peut percevoir l’avenir sereinement. Enfin, est-on tenté de dire.
 


Retrouvez Arthur Michel sur Moustache Football Club.


[1] Comme le signale Samuel Lussac dans sa thèse, le président au pouvoir Ilham Aliyev est kurde, minoritaire au sein de la petite République. Il s’est donc appuyé sur des hommes de confiance, provenant de la même ethnie, comme c’est le cas de notre milliardaire.
[2] À noter que le président de la fédération est aussi le patron de la principale compagnie pétrolière du pays avec lequel Mammadov fait des affaires.

 

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