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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Double jeu à la française

Réalisation télé : des matches à la tronçonneuse

À force de faire leur cinéma, les réalisateurs en oublient de montrer le football, notamment en escamotant les reprises de jeu. Étude de cas sur ASSE-SRFC. 

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Le mal n'est pas nouveau, et nous l'avons souvent examiné ici: la réalisation télévisuelle des matches de football saucissonne les rencontres, parasite le jeu et empiète toujours plus sur le football.

 

À coups de ralentis, de plans de coupe, de gros plans, d'effets et d'autres gadgets visuels, les réalisateurs font leur propre show, un spectacle de plus en plus dérivé du jeu.

 

Cette évolution, engagée par des réalisateurs français qui ont fait école, s'accentue à mesure que les technologies offrent de nouveaux moyens de faire (littéralement) diversion et d'affecter la compréhension du jeu par les téléspectateurs.

 


Reprises surprises

Signe de cette fuite en avant, les démiurges de la régie ne craignent plus de nous faire rater des moments de plus en plus longs durant lesquels le ballon est pourtant en jeu.

 

Devant le sentiment que le mal allait croissant, nous avons compté le nombre de reprises de jeu ratées durant la seule première mi-temps de Saint-Étienne-Rennes, dimanche 27 septembre, réalisé par Mohamed Hassani.

 

À 31 reprises, le téléspectateur de La Chaîne Téléfoot a dû chercher sur son écran où se trouvait le ballon, que le plan précédent (avant "interruption") avait laissé à un tout autre endroit.

 

Parfois, il est encore possible de deviner ce qui s'est passé entre-temps. Souvent, on ne peut pas reconstituer la phase manquante. À chaque fois, le réalisateur a jugé plus intéressant de passer des plans rapprochés sur les joueurs (45) ou des ralentis (20) plutôt que la vie du jeu.

 

Il ne se passe jamais plus de quatre minutes entre deux "ratages". À raison d'un toutes les minutes et demie en moyenne, on a le sentiment que le réalisateur a compulsivement, et à tout prix, besoin de rompre la continuité du plan de base – le plan large.

 

Dans une majorité de cas, le jeu est arrêté au moment où il change de plan, et c'est en abusant des plans de coupe ou des ralentis qu'il sacrifie la reprise du jeu. Mais il se permet aussi des interruptions alors que le jeu se déroule, pour des durées allant jusqu'à quatre ou cinq secondes.

 


Quatre échantillons d'escamotages

Sur les montages ci-dessous, nous montrons :
- la dernière image de jeu avant les coupes ;
- les coupes (ralentis, plans serrés) ;
- la première image de retour au jeu.

 


Autant commencer fort. En six secondes, le réalisateur a eu le temps de montrer deux plans de coupe et un ralenti de la faute, mais a raté l'exécution du coup franc.

 


Une action stéphanoise s'achève sur une tête non cadrée. On voit deux plans sur les joueurs puis quatre ralentis et, 33 secondes plus tard, on retrouve le ballon à l'autre bout du terrain.

 


Un tacle stéphanois n'est pas sanctionné par l'arbitre et le jeu se poursuit, on voit Camavinga intervenir. Gros plans sur Terrier puis Camavinga, deux ralentis. Le ballon est passé dans les pieds des Verts 18 secondes plus tard. Ont-ils effectué une touche? 

 


Salin a le ballon dans les gants et s'apprête à relancer. 26 secondes et trois ralentis plus tard, le ballon est de nouveau stéphanois, on ne saura jamais comment.

 


Si l'exécution des coups francs et corners est presque toujours épargnée, les touches, les coups de pied de but et les relances des gardiens subissent de lourdes pertes. C'est tellement systématique qu'une conclusion s'impose: le réalisateur juge que ces instants ne sont pas intéressants.

 

C'est d'autant plus dommageable, pour les coups de pied de but (notamment en raison de la nouvelle règle) et les relances des gardiens, que ce moment du jeu est devenu de plus en plus crucial sur le plan tactique, déterminant la construction des actions.

 


Cachez ce ballon que je ne saurais voir

Il arrive ainsi que l'on se retrouve subitement devant une action de but très avancée. Les buts complètement ratés – faute cardinale – sont rares, mais à jouer ainsi avec le feu de l'action, on s'expose à la catastrophe.

 

Pour un tableau de bord plus global, on a compté, sur l'ensemble du match cette fois:
- 109 ralentis ;
- 397 gros plans et plans serrés (joueurs, entraîneurs, arbitres, dirigeants) ;
- 154 plans resserrés sur des joueurs portant le ballon.

 

Sur tous ces items, Mohamed Hassani se situe dans les (très hautes) eaux de ses pairs François Lanaud et Jean-Jacques Amsellem, selon les relevés de Jacques Blociszewski effectués lors de la Coupe du monde 2014.

 

 

 

 

Les plans resserrés sur des joueurs portant le ballon, qui font depuis longtemps partie de la grammaire élémentaire des réalisateurs, ont pour défaut d'atomiser le jeu, d'altérer la vision d'ensemble et la compréhension des actions: quand on ne voit que le joueur, on ne voit plus ce qu'il voit…

 

 

 

Cela complique évidemment la vie de ceux qui veulent avoir une lecture tactique du jeu, déjà sevrés de plans larges. En ajoutant les autres types de plans (différents plans larges notamment), les yeux du téléspectateur de ASSE-SRFC auront donc subi environ 700 changements de plan, soit un toutes les huit secondes.

 

Pour "animer" la retransmission (ce qui se comprend, dans le principe), on tend donc à altérer la vision du jeu à proportion des interventions du réalisateur. Or celles-ci, en augmentant, deviennent tellement intrusives qu'elles composent un spectacle dans le spectacle dont on peine à distinguer l'intérêt.

 


 

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